ELLE RÉVEILLA AUSSITOT M. MORAND-FARGUEIL
Dans ces conditions, la présence simultanée de René et d’Eric Warden ne s’expliquait pas facilement. Eh bien, madame Morand-Fargueil n’essayait point de l’expliquer. Elle se contentait d’en prendre note, comme d’un fait, d’une donnée de l’expérience : nous avons peut-être plus de rigueur scientifique dans le rêve que dans la veille. Don César de Bazan a remarqué que, de l’argent qu’on reçoit, cela est toujours assez clair. On peut dire la même chose, et à plus forte raison, du bonheur qui vous tombe on ne sait d’où.
Les formes du temps et de l’espace prennent également, dans le rêve, un aspect tout différent. La durée des instants y peut être immense, et celle de plusieurs années réduite à rien. Il se peut même cpie nous ayons quelque sentiment de l’infini et de l’éternité, qui, dans l’ordinaire de
Elle en fut tirée environ trois heures du matin par un réveil brusque et sans cause. Elle réveilla aussitôt M. Morand-Fargueil pour lui demander s’il croyait qu’il y eût la guerre. Le conseiller d’Etat prit cette question, toute naturelle, pour une mauvaise plaisanterie, et l’on dirait qu’il envoya coucher sa femme si elle n’eût été déjà dans le lit conjugal, si d’ailleurs cette expression n’était de la dernière vulgarité. Cependant elle se rendormit en murmurant :
— Que tu es bon !
M. Morand-Fargueil mit un peu plus de temps à se rendormir.
Ils furent encore réveillés à cinq heures par un grand bruit qui venait de la chambre des enfants (comme disait tendrement madame Morand-Fargueil).
— Ah çà ! qu’est-ce qu’ils peuvent bien
L’Autre Aventure du Joyeux Garçon.
faire? se demandèrent l’un à l’autre les deux époux, quoiqu’ils eussent tous deux parfaitement compris qu’Eric Warden et leur fils, devenus matineux depuis la guerre, faisaient tout bonnement leur toilette.
— Ils sont insupportables ! soupira madame Morand-Fargueil.
(Elle n’avait de sa vie entendu aucun bruit qui lui fît plus de plaisir.)
— Je vais finir par y aller voir, dit soudain M. Morand-Fargueil en faisant mine de sauter à bas du lit.
Madame Morand-Fargueil, qui depuis une demi-heure mourait d’envie « d’y aller voir » ( pour répéter les paroles mêmes du conseiller d’Etat), madame Morand-Fargueil poussa un véritable rugissement.
C’était l’effet de la jalousie. Elle ne consentait point que son mari « allât y voir », quand elle s’en privait par bienséance.
Mais elle aimait mieux fouler' aux pieds les bienséances que de lui céder sur ce point ; et elle allait bondir elle-même hors du lit, quand elle n’eut que le temps de s’y refourrer : le second lieutenant, toujours accompagné de son interprète (qui marchait un peu en arrière), fit irruption dans la chambre sans cérémonie. Il déclara qu’il allait faire toutes ses emplettes avant le déjeuner, pour être libre l’après-midi.
Madame Morand-Fargueil, qui pensait connaître toutes les raisons qu’elle pouvait avoir de l’admirer, l’admira encore plus de s’être levé à cinq heures du matin. Elle 11e fut pas médiocrement llattée que son fils en eût fait autant.
— Mais, dit-elle, mes pauvres enfants, les domestiques sont couchés à cette heure ! Qui a seulement brossé vos habits?
— J’ai l’habitude de faire moi-même, dit Eric Warden avec une souveraine majesté.
Il ajouta, sans s’aviser de la contradiction :
— Comme je n’ai pas pris avec moi mon ordonnance, c’est René qui a fait briller mes bottes ; mais j’ai fait briller les siennes.
René, qui n’avait pas encore pu placer un mot, dit :
— Nous allons envoyer une dépêche au colonel dès l’ouverture du bureau, pour savoir quand nous devons rentrer.
Madame Morand-Fargueil reçut un coup de poignard dans le sein.
« C’est déjà fini !... » pensa-t-elle.
— Adieu, madame Morand-Fargueil, dit Eric. Adieu, monsieur Morand-Fargueil.
René embrassa son père et sa mère. Ils sortirent.
— Vas-tu ce matin à l’hôpital? demanda le conseiller d’Etat.
— Pourquoi n’irais- je pas? répondit madame Morand-Fargueil désespérée.
* Lorsque l’infirmière-major apprit que René était à Paris pour quelques heures, elle félicita chaudement madame Morand-
Fargueil de n’avoir pas manqué l’hôpital, et lui donna spontanément la permission de la journée.
« Tiens ! se dit madame Morand-Fargueil, de mauvaise humeur, penses-tu que je ne l’aurais pas prise si tu ne me l’avais pas donnée? »
Mais sa mauvaise humeur céda, dès la sixième fois qu’elle dut raconter aux autres infirmières le voyage d’Eric et de René. Elle faisait malgré elle ce récit avec un petit accent anglais. Elle s’en aperçut et en fut touchée. Quelqu’un lui en fit la remarque et elle reprit de l’humeur. A midi moins un quart, l’infirmière-major vit qu’elle ne tenait plus en place et lui donna congé. Elle remercia du bout des lèvres, et se sauva comme une folle. N’ayant point trouvé de voiture, elle courut jusqu’à la maison. Elle allait grimper l’escalier du même train, pensant, comme Eric, que son ascenseur est une vieille machine qui ne sait pas monter vite. Le concierge l’appela pour lui remettre un télégramme. Elle ne douta point que ce fût une nouvelle fatale, ne regarda pas la suscription, et ouvrit en tremblant la dépêche, que même elle déchira. Ç’ était la réponse du colonel : il enjoignait au second lieutenant et à l’interprète de partir le lendemain dès la première heure pour être de retour à midi.
Madame Morand-Fargueil n’avait plus aucune force. Elle prit l’ascenseur. Eugénie, qui l’entendit monter, vint ouvrir.
— Les enfants sont rentrés? demandat-elle.
Eugénie lui répondit qu’ils ne l’étaient pas encore.
Ils pourraient se presser, murmurat-elle. Ils n’ont pas si longtemps à rester ici !
Et elle se laissa tomber sur une chaise. Elle pensait :
« Je ne le verrai plus. Je vais le voir pour la dernière fois. »
A compter de cette minute, madame Morand-Fargueil, qui s’était flattée de vivre la plus belle journée de sa vie, endura un supplice affreux et sans relâche. Ce fut vraiment le dernier jour d’un condamné. Elle avait la même idée fixe que celui qui va mourir et que nulle grâce ne saurait plus sauver. « Ils vont partir ! » se disait-elle, car elle ne voulait point manquer à son devoir de mère, elle voulait être désolée du départ de son fils : elle ne se plaignait sincèrement que du départ d’Eric Warden. La peine que lui causait depuis tant de mois l’absence de René, lui était devenue presque légère par l’habitude, et par le sentiment "que
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toutes les mères françaises avaient un René absent. Mais quelle autre avait un Eric? Et que le sort était cruel de le lui avoir rendu au moment qu’elle y songeait le moins, pour le lui reprendre maintenant qu’elle ne pouvait plus s’en passer !
Le second lieutenant et l’interprète rentrèrent un quart d’heure après madame Morand-Fargueil. Cette perte, cette perte irréparable d’un temps si mesuré, si précieux, la mit au désespoir. Elle traita de criminels les deux étourdis, qui, sans doute, flânaient. Puis elle fut moins injuste, elle les excusa. « Est-ce leur faute? Ils ne savent pas... Mais quand ils sauront?
c’était la réponse du colonel.
Quelle figure feront-ils, quand je leur montrerai la dépêche? » Elle continuait de ne songer qu’à la figure que ferait Eric. Elle le connaissait trop bien ! Et d’avance elle souffrait de sa résignation pressentie.
Jusqu’au retour des deux jeunes gens, elle trouva cent prétextes pour aller et venir par l’antichambre; elle était derrière la porte, quand elle entendit leurs pas et leurs voix sur le palier. Elle éprouva une angoisse : cette douleur, atroce, n’était que physique et lui donna un peu de répit. Elle fit réflexion qu’elle devait « avoir quelque chose au cœur », et que demain, dès que les enfants ne seraient plus là, elle irait consulter le médecin. Il n’avaient pas sonné, elle entendit mettre la clef dans la serrure. Elle se dit : « Ce n’est pas René qui ouvre la porte,
c’est Eric. Il a repris la clef que je lui refusais autrefois. » Elle ne se trompait pas, c’était Eric. Elle le vit d’abord, il riait. René riait aussi. Ils étaient chargés de paquets. C’est ce qui les faisait rire. Madame Morand-Fargueil. muette, pâle, leur tendit la dépêche ; elle la tendit à Eric, puisqu’il y avait le nom d’Eric Warden ; et elle l’envisageait, elle faisait un prodigieux effort d’attention : elle scrutait ces yeux, cette âme sans mystère, et cependant impénétrable. Elle vit passer un nuage sur le front d‘Eric : une autre ne l’aurait pas vu, elle le vit. et elle fut soudain consolée. Il avait donc de la peine! Il leva ensuite son regard sur elle, et de nouveau il souriait. Qu’importe?
Ce n’était plus le sourire de son indifférence et de sa gaîté coutumière, mais un signe d’intelligence et d’encouragement, un aveu peut-être, au moins un mensonge délicat.
Il exprima son dépit en termes un peu trop militaires, auxquels René fit écho. Madame Morand-Fargueil, qui se moquait bien en ce moment de la correction du langage, reprit machinalement René, et oublia de reprendre Eric. Le second lieutenant, qui faisait volontiers des remarques d’une sagesse indiscutable, mais naïve, dit alors :
— Oui, c’est embêtant de partir, mais ce fut bon d’arriver.
Madame Morand-Fargueil fut aussitôt du même avis, et se jugea bien coupable d’avoir pensé à peu près le contraire tout à l’heure.
Il ajouta :
— Nous ne sommes pas encore à la moitié, puisque nous sommes arrivés hier soir et nous partons seulement demain matin.
Elle calcula de tête, rapidement, qu’ils avaient dix-huit heures à demeurer, sur trente-cinq environ ; mais elle n’osait point espérer qu’ils lui consacreraient toutes ces dix-huit heures de la façon qu’elle eût souhaité, c’est-à-dire qu’ils s’assoiraient vis-à-vis d’elle, et qu’elle pourrait ne cesser point de les regarder jusqu’à l’instant de leur départ.
Elle faisait un jugement téméraire : le vœu qu’elle avait formé s’accomplit autant qu’il était pratiquement possible. Eric, toujours judicieux, déclara que, ne pouvant point visiter Paris dans l’intervalle du déjeuner et du dîner, il préférait de remettre cette visite après la guerre, et de rester aujourd’hui à la maison. René songea qu’il aurait bien eu le temps de rendre une autre visite, à sa petite amie ; mais il se serait fait fusiller plutôt que d’avouer à Eric Warden qu’il avait une petite amie, et il remit aussi cette personne après la guerre.
— Je suis moi-même en permission, dit madame Morand-Fargueil.
M. Morand-Fargueil était toujours en permission.
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Après le déjeuner, que l’on ne pressa point, on se réunit dans son cabinet. On s’y trouvait encore à l’heure du thé.
L’entretien était agréable, mais peu animé. Monsieur et madame Morand-Fargueil, Eric, René avaient épuisé tous les sujets. Leur plaisir essentiel était de se voir, et ils n’avaient sans doute pas besoin d’y ajouter celui de la conversation ; mais ni les Français ni les. Anglais ne savent rester ensemble de longues heures sans s’adresser la parole, comme les Orientaux, qui se contentent de témoigner leur joie intime par de rares gestes et par des expressions de physionomie. C’était vraiment un jour de congé, et la douceur des jours de congé est quelquefois un peu vague. Assurément, ni M. Morand-Fargueil, ni Eric, ni René ne s’ennuyaient : par instants ils avaient peur de s’ennuyer, et cette crainte alarmait leur conscience à tel point qu’ils regardaient l’heure trop souvent. Eric et René, qui ont des montresbracelets, la regardaient à la dérobée ; mais M. Morand-Fargueil a une grosse montre d’or qu’il devait chaque fois tirer de son gousset.
Madame Morand-Fargueil n’y prenait pas garde, et seule ne redoutait pas de s’ennuyer, car elle recommençait d’être à la gêne ; mais cette gêne consistait aussi à n’avoir aucun sentiment que celui de la fuite des heures. Elle ne regardait pas sa montre ; elle entendait distinctement le battement de son cœur ou de son pouls. Toute sa sensibilité était transformée, si l’on peut dire, en une sorte d’horloge douloureuse. Ce qu’elle souffrait n’était pas supportable, et elle n’en craignait que la fin, qu’elle savait si proche. Le peu de conscience qu’elle avait encore, dans cette préoccupation de la durée, ne servait qu’à la tourmenter de remords et de scrupules. Elle se reprochait de ne savoir pas profiter de son bonheur, de le gâter sottement. Elle n’apercevait d’ailleurs aucune différence entre ce qu’elle appelait encore son bonheur et la misère la plus détestable.
Eric s’avisa tout d’un coup, lorsqu’on annonça le dîner, qu’il manquait aux élémentaires devoirs de la civilité puérile et honnête en n’égayant pas la compagnie. Il secoua son fâcheux engourdissement et se mit à parler, pour parler, comme les explorateurs des régions polaires, quand ils sentent que le froid et le sommeil les gagnent. Il répéta bien quelques histoires qu’il avait déjà racontées, mais on fut si touché de sa bonne intention qu’on feignit de ne les pas reconnaître.
Madame Morand-Fargueil, particulièrement, était si émue qu’elle se. sentait prête de pleurer chaque fois qu’il la faisait rire. « Ah ! se disait-elle, on ne sait pas quel péché c’est qu’un système nerveux comme le mien ! »
La verve d’Eric ne tomba pas après le café, mais il n’en fut ni plus ni moins,
attendu que, de même qu’hier, le second lieutenant eut l’imprudence de se jeter dans le grand fauteuil de cuir, où de même il s’endormit subitement. L’interprète lui faisait vis-à-vis comme hier. Madame Morand-Fargueil aurait voulu qu’ils dormissent là, où ils étaient aussi bien que dans leur lit. En ce cas, elle pensait rester elle-même assise toute la nuit et ne les point quitter. Mais M. Morand- Fargueil est un homme sérieux, qui