‹ L'autre aventure du joyeux garçon;Chapitre 7 sur 43 · ILS ÉTAIENT CHARGÉS DE PAQUETS · texte numérisé non relu

ILS ÉTAIENT CHARGÉS DE PAQUETS

n’admet pas ces fantaisies ; sur le coup de dix heures il secoua Eric et René assez rudement. René s’éveilla et prit l’attitude du garde à vous. Eric ne recouvra pas toute sa lucidité d’esprit. Il ne paraissait pas savoir exactement en quel lieu du monde il se trouvait. Il avait repris l’usage de la langue anglaise, et il grognait :

— Where’s my interpréter ?

René dut faire fonction, non plus d’interprète, mais de guide. Eric ne se déshabilla qu’à moitié, se jeta sur le lit, gronda encore : Where’s my interpréter ? et retomba dans son heureux sommeil que ne troublait aucun rêve.

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vu

Mais le lendemain, à la première heure, il recouvra, en même temps que le sentiment, la conscience de sa responsabilité. Il secoua René, qui dormait encore, et lui dit en anglais, ainsi qu’il convient dans le service :

— Vous devez maintenant vous lever subitement, et vous habiller en quarantecinq minutes exactement;

Pour le dire, il se pencha sur le dor^ meur : la figure d’enfant de son interprète, toute bouffie de sommeil, lui parut une si comique chose, qu’il éprouva tout ensemble de la gaieté et une amitié extrême pour ce garçon. Il voulut sur-lechamp lui témoigner cette amitié extrême, et n’imagina pas de meilleur moyen que de refermer le lit pliant avant que René Morand-Fargueil eût le loisir de s’en échapper. L’opération ne réussit point, mais fit un fracas épouvantable, et réveilla en sursaut madame Morand-Fargueil, qui commençait à peine de sommeiller, après une nuit blanche.

M. Morand-Fargueil, qui avait passé une excellente nuit, fut également réveillé en sursaut. Il soupira. Madame Morand-Fargueil lui demanda, non sans aigreur, ce qu’il avait. M. Morand- Fargueil répondit qu’il est terrible de ne pas dormir tout son saoul.

— Tu n’avais pas la prétention, répliqua-t-elle, de laisser partir les enfants sans leur dire adieu?

— Non, fit le conseiller d’Etat. Mais, comme ils ne partiront pas avant six heures, ils pourraient nous laisser tranquilles jusqu’à six heures.

— Ils nous laisseront tranquilles demain ! s’écria madame Morand-Fargueil, avec un accent dramatique.

Elle ajouta (car elle faisait volontiers des procès de tendance) :

— Tu ne vas pas dire : « C’est bien heureux ! »

— Je ne vais pas le dire, répondit M. Morand-Fargueil en se retournant du côté du mur.

Madame Mo-rand-Fargueil sauta à bas du lit. Le conseiller poussa un nouveau soupir. Elle crut devoir expliquer sa conduite.

— Puisque, dit-elle, tu ne trouves pas convenable que j’aille dans leur chambre, je m’en priverai. Mais je veux être debout quand ils partiront.

M. Morand-Fargueil, dans le même dessein, ne se leva que vingt minutes plus tard, et il achevait tout juste d’endosser sa magnifique robe de chambre de vigogne, de couleur violet- évêque, quand Eric, précédant naturellement René, heurta à la porte. Ce coup résonna jusqu’au fond

du cœur de madame Morand-Fargueil (Somme les quatre notes initiales de la symphonie en ut mineur , et elle n’eut pas la força de dire : « Entrez! » Le conseiller d’État n’en eut pas davantage la force. Il était plus ému qu’il ne voulait paraître et qu’il ne croyait lui-même ; mais les deux guerriers, sans seulement prendre garde qu’ils n’avaient pas reçu de réponse à leur sommation, entrèrent d’autorité.

Madame Morand-Fargueil, dès l’instant qu’elle les vit, perdit le contrôle d’ellemême ; une étrange timidité l’empêcha ; elle se mit à faire et à dire précisément le contraire de ce qu’elle souhaitait faire et dire. Sa détresse était affreuse, et elle ne trouvait pour la rendre que les expressions les plus faibles, les plus pitoyables banalités :

— Mes pauvres enfants ! Vous voila déjà partis ! Comme le temps a passé vite ! Le bonheur est trop court. Vous avez bien une minute pour vous asseoir? Attendez, je vais vous débarrasser un fauteuil.

Elle faisait des frais et des cérémonies 1 Elle était à la torture, et elle semblait, si l’on ose dire, être dans ses petits souliers. Elle apercevait elle-même le disproportion de sa peine et de ce style bourgeois, qui la faisait souffrir cruellement. Sa mémoire cependant, trop fidèle, lui rappelait le premier départ et l’adieu sommaire d’Eric : « Oh ! je vous demande pardon, mais je dois me hâter, vous savez, parce que je ne veux pas rater le train. » Et elle se disait : « S’il me quitte aujourd’hui de même, je n’aurai pas la force de le supporter » Elle observait Eric avec méfiance. Elle faillit mourir, mais de joie : il était triste ! et, selon son ordinaire, il l’était naïvement. Il avait le cœur gros. Il avait refusé de s’asseoir, parce qu’il est ponctuel, et que, réellemènt, il aurait déjà dû faire de la vitesse sur la route ; mais il 11e pouvait pas se décider à prononcer le fatal adieu. Il était embarrassé, il avait, comme madame Morand-Fargueil, une crise de timidité ; mais madame Morand-Fargueil, qui trouvait sa propre timidité ridicule, trouvait celle d’Eric charmante et adorable.

Elle imagina tout d’un coup qu’elle allait mourir en effet, mais qu’il mourrait aussi, et comme elle « d’un cœur brisé ». « Quel aveu ! pensa-t-elle (d’ailleurs avec ravissement), et quel scandale ! »

Enfin, elle s’enhardit.

— Je suppose, dit-elle, que vous m’écrirez désormais plus souvent?

— Oui, fit Eric avec véhémence.

Il rougit, et sa loyauté scrupuleuse le força d’ajouter :

— C’est-à-dire que je recommencerai de vous écrire, puisque je ne vous écrivais plus du tout.

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Il ajouta encore !

— Mais je suppose que vous me répondrez aussi?

Il reprenait le ton impérieux.

— Lettre pour lettre, dit-elle.

— Non, dit Eric, mais plus, parce que moi, je suis très occupé, vous savez.

— Soit, dit madame Morand-Fargueil, plus.

— Combien de fois par semaine? dit Eric, qui ne peut souffrir les promesses vagues.

— Une ou deux fois.

— Non, mais trois fois ; et tous les jours si vous voulez.

Elle ne put se défendre de rire :

— Je n’écris même pas tous les jours à René I

En prononçant ce nom, elle s’avisa qu’elle oubliait la présence de son fils ! Elle pensa qu’elle était une mère sans entrailles, et se jeta au cou de l’interprète. Le conseiller d’Etat prit cette manifestation pour le signal des adieux, et loua sa femme d’avoir plus de raison que lui.

— Pour les garder cinq minutes de plus, nous risquons de les faire f... dedans, dit-il, en affectant, comme la plupart dès civils, un langage militaire.

Madame Morand-Fargueil demeurait toujours suspendue au cou de René, afin de retarder encore un peu le départ d’Eric. Afin de gagner du temps. M. Morand-Fargueil faisait ses adieux à Eric, en attendant que madame Morand-Farg'ueil lui repassât René. Il secouait à l’anglaise les deux mains du second lieutenant. Comme il les lui avait déjà secouées plusieurs fois, il l’embrassa sans façon. Madame Morand-Fargueil en fut stupéfaite.

— Tu n’es pas fou? dit-elle.

— Pourquoi?

— Tu embrasses Eric, maintenant?

— 1 Pourquoi ne l’embrasserais-je pas?

dit le conseiller d’Etat avec importance. Tu peux bien l’embrasser aussi !

Elle fut encore plus étourdie d’obtenir cette permission qu’elle n’avait pas sollicitée, et qui lui fit beaucoup moins plaisir qu’elle n’aurait cru. Elle se sentit même un peu humiliée. La bonhomie de M. Morand-Fargueil la piquait. Sur quel indice et de quel droit jugeait-il qu’une privauté si audacieuse ne tirât point à conséquence? Est-ce par malice qu’il lui octroyait cette faveur, afin de la gâter du même coup? Madame Morand- Fargueil devina l’attrait des choses défendues, qu’elle n’avait point soupçonné jusqu’alors. Elle devina, elle qui était sans péché, l’assaisonnement du péché.

Elle ne pouvait pas se dérober : elle s’exécuta, presque de mauvaise grâce.

Eric était encore plus gauche qu’ellemême et plus gêné. Ils avaient l’air de deux grands enfants à qui l’on a infligé une pénitence. Madame Morand-Fargueil

se dégagea aussitôt et, par contenance, se réfugia dans les bras de son fils. Mais elle n’y put rester. Elle le repoussa.

— Va-t’en ! cria-t-elle. Allez-vous-en 1 Je n’en peux plus !

Elle fit deux ou trois mouvements convulsifs, elle fondit en larmes et donna tous les sighes d’une attaque de nerfs prochaine.

— Oui, filez ! dit Morand-Fargueil aux cent coups.

L’obligeant Eric voulait au contraire demeurer et prêter assistance au conseiller d’Etat, bien qu’il n’ait aucune pratique des attaques de nerfs ; mais René lui assura que mieux valait en ces occurrences laisser monsieur et madame Morand-Fargueil en proie l’un à l’autre. Le second lieutenant et l’interprète se retirèrent précipitamment. Ce fut Eugénie qui les reconduisit jusqu’à la porte. Cette brave fille déplorait l’indisposition de Madame, qui avait attristé le départ de ces messieurs. Eric était bouleversé, bien aise de l’être pour la première fois de sa vie ; il ne concevait rien à cet agrément que lui semblait procurer un état d’âme si désagréable, et il n’osait point demander d’éclaircissements à René, plus expert.

Eric Warden, bien qu’il n’eût pas la manie française d’examiner sa conscience à tout bout de champ, ne laissait pas de voir assez clair en soi-même quand il se donnait la peine d’y regarder. La connaissance qu’il avait de son tempérament ne lui permettait pas de douter qu’au grand air son malaise ne se dissipât. Il en était si persuadé qu’il ne sentit point deux hommes en lui, dont l’un avait hâte de guérir, et l’autre murmurait la chanson de Garat : J’aime mon mal...

Il décida même, par le raisonnement, que sa guérison était un fait acquis, dès que l’auto, ayant franchi les portes, commença de filer bon train ; et, pour témoigner au ciel et à la terre qu’il était quite right, pour s’en administrer à luimême la preuve, il donna une forte bourrade à son interprète, en criant :

— Hallo, René !

Il fut aussitôt en confusion. Il vit la fausseté de sa joie, et outre le mensonge, l’indécence de cette manifestation bruyante. Il devint fort rouge et s’excusa en termes inintelligibles. René l’envisageait avec un étonnement un peu dédaigneux.

« Je ne l’ai pas volé », se dit Eric, mais il en était humilié d’autant plus.

Cependant1 il observa que René était, sérieux, digne, gourmé, point triste. « J’ai donc plus de chagrin que lui? pensa-t-il. Et René est le fils I » Cette étrangeté le

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surprit, l’inquiéta même, car il est naïf et discret, mais le ravit, car il est tendre. Il en conçut une fierté extraordinaire, il eut un accès de joie presque sauvage,

et naturellement je vais lui écrire dès que nous serons arrivés ; mais naturellement aussi René va lui écrire, et nos deux lettres lui parviendront par le même cour-

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