ELLE S’EXÉCUTA PRESQUE DE MAUVAISE GRACE
qui ne mentait plus. Cette fois, il sut la contenir.
Il ne regardait plus René que du coin de l’œil, avec une singulière malice : c’est qu’il rêvait de lui jouer un tour innocent. « J’ai promis à madame Morand- Fargueil (se disait-il) que je lui écrirais,
rier. Naturellement, elle ouvrira d’abord la mienne, mais elle recevra toutes les deux en même temps. » Il eût souhaité que madame Morand-Fargueil reçût d’abord la sienne, et celle de René le jour suivant. Comment faire? Après une longue réflexion il s’avisa que, s’il envoyait dès ce soir
L’Autre Aventure du Joyeux Garçon.
une carte postale, elle serait distribuée demain sûrement, et les lettres au moins quarante-huit heures plus tard ; et il pensa : « Mais pourvu que René n’envoie pas aussi une carte postale? » Dans le même - instant il fut assuré que René n’enverrait point de carte. Il n’invoquait, à l’appui de cette certitude, aucun argument, sauf son optimisme catégorique.
L’avantage purement imaginaire qu’il venait de prendre sur son rival eut raison de sa timidité. Il se ressouvint de la. différence des grades et considéra son inférieur avec bienveillance. Il observa que René ressemblait également à monsieur et à madame Morand-Fargueil ; mais il ne voulut prendre garde qu’à la ressemblance de la mère et, si l’on peut dire, élimina celle du père. Le résultat de cette opération de l’esprit, ou du cœur, fut que son amitié pour René, qui datait de l’avant- veille, lui parut dater de la nuit des temps, et fit soudain un immense progrès. Il ne put se défendre de poser sa main droite sur l’épaule de l’interprète, cette fois fort délicatement, et de lui dire :
— Vous êtes un bon garçon, vous savez.
— Je sais, repartit René.
Cette réponse, ironique à la manière anglaise, charma Eric Warden, qui fut transporté quand René ajouta :
— - Est-ce que tu as l’intention de ne plus me tutoyer?
— O dear ! s’écria le second lieutenant. Excuse me ! Je veux toujours te tutoyer en français, parce que j’ai réellement beaucoup d’amitié pour toi, vous savez, vieux type !
— - Je ne m’en doutais pas, fit René , mais, puisque c’est toi qui le dis, je veux bien le croire.
— Tu dois, dit Eric gravement.
Ils se donnèrent la main comme deux frères, et chacun pensa de l’autre : « Quel gosse ! »
Puis ils sentirent que c’était entre eux « pour le pire et pour le meilleur », à la vie et à la mort... La mort ! Cette idée ne les visitait pas souvent, justement parce que la mort elle-même rôdait toujours à l’entour d’eux. Eric surtout n’y pensait guère : il y pensa, c’est-à-dire qu’il imagina que, clans une bataille, lui et René se sauveraient la vie réciproquement, et que madame Morand-Fargueil serait si contente ! Cette imagination romanesque le toucha infiniment. Il était doucement ému, mais il n’avait plus ombre de mélancolie. Il recommençait de goûter sans remords la joie physique de la course. Pour ne la point goûter seul et ne pas « faire suisse », comme disent les soldats, il demandait toutes les deux minutes à René Morand-Fargueil :
— Es-tu heureux?
Et René Morand-Fargueil lui répondait:
— Je suis.
Ils le furent bien davantage quand ils
retrouvèrent le camp, les camarades, et qu’ils entendirent le bruit proche des canons. Ils se sentirent « chez eux » : à Paris, ils s’étaient sentis dépaysés. Ils n’y avaient pas pris garde sur le moment.
Les jeunes officiers accueillaient Eric Warden comme l’enfant prodigue à son retour. L’interprète, qui n’avait pas le plus pauvre petit bout de galon sur sa manche, était tenu à l’écart de ces effusions. Il ne se formalisa point, mais dit à Eric, dès qu’il put placer un mot :
— Je pense que vous n’avez plus besoin de moi?...
— Quoi? dit Eric en fureur (ses yeux lançaient des éclairs). J’ai besoin de 'vous pour rendre compte des choses que nous avons achetées ; et je suppose, ensuite, vous resterez à mes ordres, vous ne me quitterez plus jamais.
René obéit passivement, mais la corvée ne les occupa qu’une demi-heure, et il pria de nouveau le second lieutenant de lui rendre sa liberté.
— Voulez-vous, dit-il, me. permettre d’aller écrire à maman
— Oh ! oui ! dit Eric. Et moi je vais faire ainsi.
— Ah ! dit René, je vous serai reconnaissant de me rappeler à son bon souvenir et de lui présenter mes hommages.
Eric fronça le sourcil et répondit ingénument :
— Je ne vais pas écrire à ma mère, mais à la vôtre.
Il ajouta, d’une voix plus nuancée :
— A la vôtre, qui est comme la mienne.
René fit une petite inclination. Eric, qui avait son air le plus malin, lui souhaita le bonsoir et s’esquiva assez brusquement au lieu de se retirer à pas comptés, qui était son allure coutumière. Il prit même le pas gymnastique, dès qu’il pensa, être hors de vue, et courut jusqu’à son logement. Il s’enferma, tira de son sac une papeterie (car aucun accessoire ne lui manquait), et de la papeterie une carte postale.
Cette carte était déjà toute couverte d’écriture imprimée. On y pouvait lire : J’ai été envoyé à la base. — • A l’hôpital.
— Je suis malade. — Légèrement blessé. — Sérieusement blessé. — et, en dernier lieu : Je me porte parfaitement bien. Une note explicative spécifiait qu’on devait biffer au crayon celles de ces phrases qui n’avaient pas de raison d’être. L’expéditeur ne devait écrire de sa main que sa signature et l’adresse du correspondant : un mot de plus, la carte était jetée au rebut.
Eric Warden biffa, : J’ai été envoyé à la base. — A l’hôpital. — Je suis malade.
— Légèrement blessé. — Sérieusement blessé. Puis il libella signature et adresse avec un soin extrême. On peut dire qu’il y mit tout son cœur ; et ensuite il relut cette bizarre missive. Il ne voulut point la confier à son ordonnance : il fut lui-
même la glisser dans la boîte. Il tremblait d’être vu et promenait de tous les côtés des regards soupçonneux.
Gomme il revenait chez lui, il rencontra René qui se dirigeait vers la poste, tenant à la main une lourde enveloppe.
— - Oh ! fit-il gaiement, moi, je suis déjà allé à la poste, mais je vais y retourner avec toi.
Il s’arrêta cependant à quelques pas de la boîte, comme s’il eût craint de gêner son ami ; mais il ne le perdait pas de vue. Il pensait : « Ma lettre arrivera demain matin, et celle-ci bien plus tard. »