SCÈNE II
^lADAME JADAIN, MONSIEUR JADAIN, MADELEINE, MADAME CHENEVAS
MONSIEUR JADAIN. — OÙ donc est ta mère ?
MADELEINE. — Mauiau ? Je ne sais pas, elle doit être dans sa chambre.
MONSIEUR JADAIN. — Ail! ah! qu'est-ce que tu fais donc là, la Bichette?
M.VDELETNE. — Je faïs le portrait de graud'mère.
MONSIEUR JADAIN. — Ah! ail! Tu apprends donc le dessin, maintenant ?
MADELEINE. — Maintenant! Il y a quatre ans que je l'apprends, puisque j'ai commencé lorsque nous sommes arrivés à Paris.
MONSIEUR JADAIN. — Ail! ah! c'est juste, je ne me rappelais plus. {Il va près de la feuî'tre.) Vous ne trouvez pas qu'on étouffe ici ?
MADELEINE. — La bouclic du Calorifère est pourtant fermée.
MONSIEUR JADAIN. — Cest égal, il fait beaucoujî trop chaud ; on chauffe trop 1er, appartements à Paris.
Il se promène en sifflant l'air du chœur des vieillards de Faust.
MADAME JADAIN. — Jc t'en prie, mon ami. ne siffle pas comme ça : c'est insupportable, quand on lit. Tu es comme une âme en peine... Je ne comprends pas qu'on soit désœuvré à ce point-là!
MONSIEUR JADAIN. — Je m'eunuie.
MADAME JADAIN. — Tu t'eunuics, tU t'eil-
uuies... Occupe-toi... lis.
MONSIEUR JADAIN. — Tu accaparcs le journal.
MADAME JADAIN. — Tieiis ! preiids-le.
MONSIEUR JADAIN. — Je l'ai delà lu.
MADAME JADAIN. — Qu'v a-t-il de drôle làdedans? C'est ce qu'on dit.
M.\DELEiNE. — Précisément, c'est ce qu'on dit.
MADAME JADAIN. — Il faut croire que je ne suis pas initiée.
MADELEINE. — Graiid-pèrc, j'ai une idée: c'est aujourd'hui jeudi et la semaine du Jour de l'An... si tu allais à une matinée?
MONSIEUR JADAIN. — C'est ça . . . donne-moi un conseil, la Bichette.
MADELEINE, prenant le journal. — Veux-tu voir une pièce triste ou gaie? Veux-tu entendre de la musique?
MONSIEUR JADAIN. — Qu'est-cc qu'ou jouc à r Opéra-Comique ?
MADELEINE. — Le Doiniuo noir... C'est joli, ça, le Domino noir!
Elle fredonne :
J'entends lu danse Qui recommence.
MONSIEUR JADAIN. — Il lie faut pas t'en mo<:]uer... c'est une musique très agréable.
M.iDELEiNE. — Mais je ne me mcKjue pas, grand-père, je respecte toutes les croyances.
MONSIEUR JADAIN. — J'irais bien entendre le Domino noir, mais rester assis pendant trois heures, sans bouger...
MADAME JADAIN, faisant de grands bras. — Ah!
MADELEINE. — Il y a unc matinée aux Folies-Bergère ijour les enfants.
MADAME JADAIN. C'cst tOut à fait SOU
affaire.
M.iDELEiN'E. — Il y a un promenoir, tu pourras te promener.
MONSIEUR j.\DAiN-. — Eh bien! c'est ça. Tu ne viens pas avec moi, Cloto.?
MADAME j.\DAiN. — Appell^-inoi Clotilde... à nos âges, ces noms-là sont ridicules. Non, mon ami, je ne t'accompagnerai pas, j'ai des courses à faire, il faut que j'aille au Bon Marché.
MONSIEUR JADAIN. — Bien, bien, jo ni'on vais.
Il se dirige vers le cabinet d'Etienne.
MADAME JADAIN. — Oîi vas-tu par là "r^
MONSIEUR JADAIN. — Je vais dire au revoir à mon fils.
MADAME JADAIN. — Etienne travaille... no le dérange pas, pui-que tu vas revenir tout à l'heure.
MONSIEUR JADAIN. — Tu as ralsou... je vais tout de même lui dire au revoir.
Il y va.