SCENE m
MADAME JADAIN, MADELEINE, MADAME CHENEVAS
MADELEiN^E. — Pauvrc graud-pèrc ! il s'ennuie ! Pourtant, pour quelques jours que vor ; venez passer auprès de nous à la nouvelle année, il devrait être content de nous revoir et ne pas trouver le temps long.
MADAME JADAIN. — Depuis qu'il a pris sa retraite, il est ainsi. Encore, à Gienoble, il a ses amis, ses habitudes... ici, il est désœuvré.
MADELEiN"E. — Est-ce drôlô d'être comme ça! Moi, je ne sais pas ce que c'est que de m'eiinuyer.
MADAME JADAIN. — Oli ! toi, ce u'cst pas !a même chose, tu es jeune.
MADELEINE. — Lcs joumécs passeut, jo n'ai même pas le temps de m'en apercevoir.
MADAME JADAIN. — Et puis, tu cs d'un Caractère très gai.
MADELEiN-E. — Oli ! très gai, ça dépend. Jo suis très tri.ste aussi, quand je veux.
MADAME JADAIN. — Comment, quand tu veux ?
MADELEINE. — Oui, j'aime ça être triste, et comme je n'ai aucune raison de l'être, je m'amuse à faire des exercices de tristesse.
MADAME JADAIN. — C'est Une distraction singulière. Je voudrais bien savoir, par exemple, comment tu t'y prends.
MADELEINE. — C'est très simple : je reste dans ma chambre, sans lumière, quand la nuit tombe; le crépuscule contient en luimême une mélancolie infinie... alors, les pensées tristes viennent toutes seules.
MADAME JADAIN. — Quelle drôle de petite fille tu fais! Mai.s qui t'a appris ça?
MADELEiN-E — C'est l'abbé Conderam, tu sais, celui qui prêchait la retraite, l'année de ma première communion. Le soir, à l'église, il nous faisait mettre à genoux et il nous disait : <( Méditez! )>
MADAME JADAIN. — Ça ne se commande pas.
MADELEINE. — Xon, c'ost vrai. Eh bien! on méditait tout de même : on songeait à la mort, au jugement dernier, dans l'église ovi, seule, une petite lampe brûlait... et l'on en sortait toute tremblante.
MADAME JADAIN. — Il y avait de quoi ! Surtout toi, qui étais très exaltée à ce momentlà. Ça a duré assez longtemps, tu voulais même te faire religieuse.
MADELEiNTi. — A uii Certain âge, toutes les petites filles dont l'imagination est un peu vive croient qu'elles ont cette vocation. Tu as dû passer par là !
MADAME JADAIN, avec orgucU. — Jamais!
MADELEIN-E, la toisunt. — Oui, toi, peutêtre... mais je suis sûre que, lorsqu'elle avait treize ou quatorze ans, tante Alice voulait être religieuse; n'est-ce pas, tante?
MADAME CHEN^EVAs. — Tu as raison : il semble que quelques-unes d'entre nous, dans le moment qu'elles vont devenir femmes, cherchent instinctivement un refuge contre le inonde où elles pressentent qu'elles ne seront guère heureuses.
MADELEiNT,. — Tu OS triste, tante, aujourd'hui.
MADAME CHENEVAS. — Ça ne me change pas... Je n'ai pas de raisons d'être bien gaie.
MADELEINE. — Qu'v a-t-iî eucore?... Est-ce que cette lettre de ton avoué?...
MADAME CHEN'EVAS. — Oui, il m'écrit que je suis complètement ruinée : mon mari a embrouillé, ou plutôt ordonné ses affaires de telle façon qu'il n'y a aucun espoir que je rentre en possession du peu que j'avais.
MADELEiN^E. — C'est abominable.
MADAME CHENEVAS. — Ainsi, nou content de m'avoir trompée et torturée au point que j'ai été obligée de demander le divorce, il m'a ruinée. Moralement et matériellement, je suis sa victime et me voilà, à trente-cinq ans, -seule dans la vie, sans ressources et riche seulement de souvenirs désolés.
MADELEIN-E, Cillant cmhrasscr sa tante. — Tu n'es pas seule... nous t'aimons tous... tu retrouveras au milieu de nous un foyer d'affection et de tendresse... maman n'abandonnera jamais sa sœur... tu es ici chez toi.
MADAME CHEN'EVAS. — Oui, ma chèro petite, vous avez des cœurs excellents; mais tu ne peux pas comprendre ça : quelque généreux
et doux que soit l'accueil, il est toujours dur d'être non pas awuoillie, mais recueillie.
MADKLKiNE. — Tout u'est pas pordu. .
Freydières revient aujourd'hui... nous le verrons probablement tout à l'heure... tu sais comme il t'e«t dévoué, il te donnera un bon conseil.
MADAME ciTENEVAS. — Il me Conseillera de me résigner ou de faire un procès.
MADAME CHENEVAs. — Oui, d'amour... tu vois où cela m'a conduite... Que ça te serve d'exemple!
MADAME .JADAIN. — Pourcjuoi dites-vous ça à cette entant, Alice? Ce n'est pas une raison parce qu'un tel mariage ne vous a pa.s réussi à vous...
MADAME CHENEVAS. — A moi, comnic à tant d'autres.
MADAME JADAIN. — Depuis qu'il a pris sa retraite, il est ainsi.
MADELEINE. — Et il le gagnera... il a tant de talent et ta cause est si juste 1
MADAME CHENEVAS. — Tu as de belles illusions. Il ne suffit pas qu'une cause soit juste pour qu'elle triomphe.
MADELEINE. — C'est égal... moi, j'ai la plus grande c nfiance dans Freydières. Outre qu'il est très éloquent, il a la réputation de n'avoir jamais plaidé que des causes honnêtes.
MADAME CHENEVAS. — Faire éclater la vérité, c'est tenter un miracle.
MADELEINE. — Il l'accomplira.
MADAME CHEN-EVAS. — Je ne demande pa« mieux.
Un silence.
MADELEINE. — Ma tante, tu avais pourtant fait un mariage d'amour?
MADAME j.\DAiN. — A ce compte-là, on peut en dire autant des mariages de raison.
MADELEINE. — Et toi, graud'mèrc, a^;tu fait un mariage d'inclination ou de raison ?
MADAME JADAIN. — Oh! l'un et l'autre.
MADELEINE. — Holf and lioff... Le mariage est une chose grave.
MADAME JADAIN. — C'est vrai... le moment Géra bientôt venu pour toi d'y songer.
MADELEINE. — Oli ! j'ai bien le temps!
MADAME JADAIN. — Eh! pas tant que ça... dans deux ans, tu auras dix-huit ans... tu seras bonne à marier.
MADELEINE. — Mais il lie s'agit pas de .se marier pour se marier; il faut pouvoir choisir.
MADAME JADAIN. — Je suis bicii tranquille :
jolie comme tu l'es, avec la dot que tu auras, tu pourrai choisir.
MADELEINE. — Oh ! la dot, ne parlons pas de ça... et puis, pour une femme, l'essentiel, ce n'est pas qa elle soit jolie, jolie; mais qu'il se dégage d'elle un pouvoir de plaire... comme maman, par exemple. Il est inconte;^table que maman, en outre qu'elle est jolie, elle exerce sur tout le monde une grande séduction.
MADAME cnENEVAS. — Tu lui ressembk'i beaucoup, d'ailleurs, à ta mère.
MADAME JADAIN. — Vous trouvcz, AHcc 't .le ne trouve pas; elle serait plutôt du côté de son père, c'est une Jadain.
.MADELEINE, liant. — Ah! ah! grand'mèro, une Jadain... une Jadain! Tu as dit comme .s'il s'agi.ssait d'une Montmorency. Tu veux que je ressemble à ton fils plutôt qu'à ta bellefille, c'est tout naturel. Mais, pour en revenir à ce que je disais, ce pouvoir de plaire vous donne le droit de choisir et, avec ce pouvoir-là et de la volonté, l'homme que l'on a choiisi doit vous aimer. D'abord, je veux connaître celui que j'épouserai.
MADAME JADAIN. — Comment, le connaître?
Tu le connaîtras forcément.
M.VDEI.EI.NE. — Oui, mais je ne veux pas l'avoir rencontré dans un bal et me marier par présentation; un mariage de convenance, quelle horreur! Là-dessus, j'ai mes idées... et puis, surtout, je veux épouser quelqu'un qui .soit quelqu'un.
MADAME JADAIN. — Oh 1 tu es ambitieuse ; ça ne se trouve pas comme ça, et il est bien rare qu'un homme très jeune soit quelqu'un, comme tu dis.
.MADEi.Ei.NE. — Je uc tieus pas non plus à un homme très jeune.
MAUA.ME JADAIN. — Oui, je sais, les jeunes filles d'à présent n'hésitent pas à épouser des hommes déjà mûrs.
MADELEiN-E. — Déjà mi'us ! il ne faut pas non plus exagérer. On est bien avancé si l'on est assorti sous le rapport de l'âge et que l'oïi s'ennuie ensemble. Une telle chose n'c^st pas à craindre avec un homme supérieur, tandis qu'un imbécile est toujours vieux.
MADAME JADAIN. — ■ Il me semblc que tu a^ des idées bien arrêtées sur tout ça ?
.MADELEINE. — Il faut savoir co que l'on veut.
MADA.ME JADAIN. — Est-c€ quc par hasHid tu aurais déjà quelqu'un en vue!'
MADEiJEiNE, qui rourjit subifement. — Ali! ma foi non!
MADAME JADAIN. — Tu cs devenue toute rouge.
MADELEINE. — Pas du tout, c'cst toi qu? vois rouge.
MADAME JADAIN, riout. — Vovous, Alice,, regardez-la.
MADKLEiN"E. — J'ai le saug à la tête, il fait très chaud ici. Et puis, c'est ridicule, c'est stupide... naturellement, maintenant que tu m'as dis ça, c'est fini. Non, grand'mère, je t'en prie, ne ris pas comme ça... Je ne trouve pas ça drôle du tout.
M.VDAME JADAIN. — Bien... bien... Je ne cherche pas à pénétrer tes secrets.
MADELEINE. — Mais je n'ai pas de secrets... c'est curieux qu'une jeune fille ne puis.se pas parler de mariage d'une façon générale, siins qu'au.sfiitôt on prenne des airs entendus et qu'on fasse des personiualités.
Elle se lèv^ et se dirige vers la porte.
MADAME JADAIN- — Tu t'en vas ? Tu es fâchée ?
MADELEINE, sur Jo porte. — Oh! pas le moins du monde, grand'mère. Je m'en vais dans ma chambre, parce qu'il n'y a pas moyen de causer sérieusement avec toi. Je croyais que nous étions entre femmes, je nie suis trompée, voilà tout.
MADAME JADAIN. — Tu vas faire tes exercices de tristesse?
MADELEINE. — Peut-étre.
Elle sort.