SCÈNE PREMIERE
LUYNAIS, CLEMENTIER, PllABERT
PRABERT. — Qu'est-ce que vous faites là?
LUYNAIS. — Tu le vois... nous prenons l'air ^jntre deux airs.
CLÉMENTiEE. — C'est toujours la partie de concert ?
prabert. — Vous n'entendez donc pas?
On entend une voix de femme qui chante.
« Amour, viens aider ma faiblesse.
Verse le poison dans son sein ! »
Qui chante là?
Mais c'est M™^ Ernstein.
— C'est son droit, elle est
LUYNAIS. —
prabert. — clementier, chez elle.
Une voix d'homme a succédé à la voix de femme :
« J'ai gravi la montagne Pour venir jusqu'à toi.
Dagnn qui m'accompagne M'a guidé vers tan toit ! »
LUYNAIS. — Ah! c'est M°^« Ernstein...
écoutez donc comme elle a une grosse voix co soir !
PRABERT. — Ce n'est pas elle, la grosse VOIX... c'est le Grand-Prêtre...
CLÉMENTiER. — Quel Grand-Piêtre ?
PRABERT. — D'où sortez-vous? Vous n'avez donc pas regardé le programme : on joue le second acte de Samson et Dalila avec les costumes, un magnifique décor.
CLÉMENTIER. — Vous m'en direz tant !
LUYNAis. — M™^ Ernstein doit être très belle en Dalila.
PRABERT. — Très belle... elle a surtout ime coiffure qui lui va...
LCYNAis. — Comme un gant.
PRABERT. — Tu es bête.
CLÉMEKTiER. — Et Sam.son ?
PRABERT. — C'est M. Fontenay.
CLÉMENTIER. — Bravo! bravo!
LUYNAI9. — Ainsi, une chose pareille se passe ce soir, chez les Ernstein et, demain, quelques privilégiés pourront dire avec tierté : « J'y étais. » C'est admirable !
CLÉMENTIER. — C'cst renversant! Novis en avons une veine.
PRABERT. — Vous y etes de loin... vous devriez vous rapprocher, avoir l'air au moins de vous intéresser à ce qui se fait ; vous n'êtes pas polis en restant ainsi à récart.
lÛynais. — Mon brave ami, nous ne bougerons pas d'ici. Que M™^ Ernstein chante, ça la regarde, c'est son affaire; dans une soirée comme celle-ci, chacun a ses attributions : la nôtre est de rester dans l'embrasure de cett-e fenêtre.
ci^MENTiER. — Nous sommcs les jeunes gens préposés aux embrasures.
PRABERT. — Eh bien! moi, je vais rentrer dans le grand salon.
LUYNAIS, avec force. — D'où tu n'aurais jamais dû sortir.
PRABERT. — Et où il y a des jeunes filles ravissantes.
LtJYNAis. — Je les connais, tes jeunes filles, c'est toujours les mêmes.
PRABERT. — Il y on a une nouvelle...
une petite créature adorable, exquise, délicieuse, blonde, des yeux bleus, un petit nez pas plus gros qu'une noisette, une bouche comme une cerise... une taille de guêpe, une gorge...
CLÉMENTIER. — De guêpc, ne oherchez pas.
PRABERT. — Une gorge de jeune déesse... des hanches...
LfVNAis. — De guêpe... vas-y donc!
PRABKR.T. — Comme c'est spirituel!...
des hanches qui n'ont pas dit leur dernier mot...
LUYNAIS. — Et qui ne le diront peut-être jamais!
PRABERT. — Et une attache de cou..^ une nuque!... et vous savez si j'aime les nuques.
LUYNAIS. — Elles te le rendent bien.
CLÉMENTIER. — Et qui est cette merveille dont vous parlez comme le jeune Monta igut quand il vit pour la première fois M"^ Capulet ?
PRABERT. — C'est M^^ Jadain.
LUYNAIS. — La fille de Jadain, l'associé d'Ernstein ?
PRABERT. — Oui.
CLÉMENTIER. — Je ne la connais pas ; mais, d'autorité, je préfère sa mère. D'ailleurs, chaque fois qu'on m'a présenté une jeune fille, je suis tombé éperdument amoureux de la mère... c'e.st nei'veux!... Ainsi je donnerais toutes les jeunes filles qui sont ici, y compris sa fille, pour M""^ Jadain. Ah! celle-là, quelle maîtresse incomparable ça doit être. Ce n'est pas votre avis?
LUYNAIS. — Je ne sais pas, moi. C'est à Freydières qu'il faut demander ça.
CLÉMENTIER. — Elle en est toujours très amoureuse.
PRABERT. — Ça dure depuis cinq ans et il n'y a pas de raison pour que ça finisse; mais vous verrez sa fille, elle est très bien.
CLÉME.NTiER. — Prabert a beaucoup de .succès auprès des jeunes lilles.
LUYNAIS. — Il est joJi garçon et il a des gilets personnels, c'est une entrée en matière. Et puis, il ne manque pas d'aplomb. Sous son frac d'homme du monde, c'est un maréchal des logis ; il me rap- ])elle ce favori d'une reine d'Angleterre qui, sous des dehors séduisants, cachait une âme basse.
PRABERT. — Dis donc, toi.
LUYNAIS. — Ça ne t'enlève aucune de tes autres qualités, d'abord, parce que tu n'en as pas; mais te voilà emballé sur cette petite Jadain, tu vas te faire présenter, danser avec elle et lui dire des horreurs... c'est le résultat de tes mauvaises lectures. Quel plaisir peux-tu trouver à ça?
PRABERT. — Celui de sentir contre moi un être délicat, fragile.
LUYNAIS. — A quoi ça t'avance-t-il, puisque tu ne vas pas plus loin? C'est une jouissance de vieux monsieur. Tu n'es qu'un corrupteur... un corrupteur, pas même, un fricoteur. Voilà ce que tu es. C'est dégoûtant ! Tu ne seras jamais l'initiateur,
PRABERT. — Qu'en sais-tu?... J'en épouserai peut-être une un jour.
LUYNAIS. — Oui... tu es bien capable de te marier avec une jeune fille qu'on t'aura
présentée, comme ea, un soir dans un bal. Quelle banalité! Ah! mieux vaut cent fois éi)ouser sa maîtresse.
PR.-VBEUT. — Pourquoi n'époufces-tu pas la tienne?
LTIYNAIS. — Parce qu'elle ur veut pas se marier avant sa mère. Elle me l'a dit : je ne veux pas être mariée et qut> maman reste fille.
CLKMKNTiER. — Le conccrt est fini. On éclate en applaudissements.
En effet, on entend le bruit des applaudissements.