CL .VIRE, FREYDIERES
CLAIRE. — Nous .sommes seuls.
FREYDIÈRES. — Oh ! SCuls.
CLAIRE. — ■ Tout le monde e^t au buffet j
luaintenaut, tu peux me dire «i j'ai uuc jolie robe, si je te plais.
FREYDiÈRKS. — Prenez garde, prenez garde.
CLAIRE. — Comme vous êtes prudent!
FREYDiÈREs. -- Et couime vous l'êtes peu!
CLAIRE. — J'iii l'occasion de causer avec vous, j'en profite. Je no vous vois phus... tous ces temps-ci, vous n'êtes pas venu déjouuer ni dîner une seule fois à la mai.son.
FRKVDiÈRES. — Vous savcz pourcjuoi... Jo travaillais.
CLAIRE — Nulle plus que moi ne respecte votre travail... vous avez dîné en ville, pourtant.
FREYPiÈRES. — Il y a des obligations auxquelles je ne peux me soustraire... comprenez donc que dans ma situation...
CLAIRE. — C'est vrai... j'ai tort... j'eniN piète sur votre existence et j'ai l'air de contrôler vos faits et gastes... Alors ça vou.s impatiente... je suis maladroite, n'est-ce pas?
FREYDiîîREs. — Mais non.
CLAIRE. — Ah! j'obéis à la règle commune cjui veut que lorsqu'une femme se croit moins aimée, elle se rende encore moins aimable.
FREYDIÈRES. — Vous êtes sévère envers vous et vous vous alaimez sans rai.son.
CLAIRE. — - C'est votre faute... vous avez nn air singulier, ce soir ; vous n'êtes pas comme d'habitude.
FREYDIÈRES. — Mais si, je vous assure.
CLAIRE. — Mais non, je vous jure. Voyons, TOUS n'êtes pas fâché? Je ne vous ai rien fait ?
FREYDIÈRES. — Oh! Claire, fâché, pourquoi ?
CLAIRE. — Je ne sais pa.s, moi... Quelquefois, il faut si peu de chose. Alors, je cheiche. Vous ne me trouvez pas trop décolletée?... Je sais que vous n'aimez pas ça.
FREYDIÈRES. — Mais nou... il me semble que vous êtes décolletée comme les autres femmes.
CLAIRE. — Comme les autres femmes, oui. ■C'est effrayant ce que vous venez de dire là.
FREYDIÈRES. — Pourquoi, effrayant?
CLAIRE. — Si vous ne comprenez pas pourquoi, c'est pis encore.
FREYDIÈRES. — Vous attachez à mes paroles un sens qu'elles n'ont pas.
CLAIRE. — Vous avez raison, je vous demande pardon, ne faites pas attention... je suis très maladroite, je le sens bien. (Elle va près de la porte-fenétre.) Ah! on respire... comme il fait doux! C'est par un pareil soir, il y a cinq ans, au mois de juin, que nous
nous sommes retrouvés ici... vous vous .souvenez ?
FREYDIÈRES. — Oui, jc me souviens.
CLAIRE. — Nous étions a.ssis là-bas, sur ce banc, auprès des magnolias. M™« Ernstein et do Meillan chantaient et s'embra.ssaient tour à tour, mon mari examinait des plans avec Ernstein; cependant, vous me persuadiez que vous ne m'aviez pas ouhliée, vous me disiez des choses infiniment douces et vos paroles me grisaient délicieusement. Le ciel était plein d'étoiles et, sans doute, à ce moment-là, la petite étoile qui préside à ma destinée a dû briller d'un plus vif éclat, car il faut bien croire que tout cela devait arriver et qu'une passion était inévitable. Vous ne le croyez pas? Alors, pourquoi Ernstein avait-il rencontré mon mari la veille, pourquoi nous a-til invités ce soir-là, pourquoi étiez-vous présent, pourquoi nous ont-iLs laissés seuls, dans la nuit, pourquoi sommes-nous venus à Pa-
lis, pourquoi t pourquoi
FREYDIÈRES. — Lcs Iiasards peuvent aider à la direction des événements, mais je crois que les étoiles s'en désintéressent et nous avons aussi notre part de responsabilité dans ce qui nous arrive.
CLAIRE. — Oh! certainement... d'ailleurs, qu'importe. Il faut aimer et le reste n'est rien... Il faut aimer, dût-on en souffrir, dûton même en mourir, comme ces plantes qui élèvent très haut vers le ciel une grande ficur éclatante, généreux acte d'amour dont elles meurent.
Pendant ces derniers mots, Ernstein est entré dans le petit salon.
ERNSTEIN. — Ah ! vous étiez là, Freydières... je vous cherche partout... Ces dames vous réclament : ma femme voudrait vous parler.
FREYDIÈRES. — J'y vais.
Il sort.