SCÈNE VIII
CLAIRE, ERNSTEIN
ERNSTEIN. — Vous lie m'en voulez pas de vous avoir arrachée à Freydières?
CLAiaE. — Oh! arrachée...
ERNSTEIN. — D'ailleurs, ces daines ne le réclament pas du tout ; c'est un prétexte pour vous avoir à moi tout seul.
CLAIRE. — C'est ingénieux.
ERNSTEIN. — Vous savcz que vous avez un
tics grand succès... On me fait beaucoup de compliments de vous.
CLAIRE, un peu étonnée. — A vous?
ERNSTEiN. — A moi, c'cst une façon de parler... enfin on s'occupe beaucoup de vous.
CLAIRE. — On est bien bon.
ERNSTEiN. — Vous possédcz un charme souverain, voilà la vérité. Et puis, c'est un certain air que vous avez et qui vous met audessus des autres. Je vous demande pardon d'être obligé de vous dire tout ça.
CLAIRE. — Il n'y a pas d'offense; mais vous exagérez... il y a ici des femmes très jolies, très séduisantes.
ERNSfEiN. — Aucune de ces femmes n'a ce qui fait votre rare séduction, ce je ne sais quoi ou plutôt ce je sais bien quoi... ces femmes-là n'aiment pas. Tandis que vous, ou sent que vous avez un cœur, une âme, un cerveau, des nerfs, enfin que vous êtes une vraie femme ! Tout en vous révèle la passion et elle rayonne autour de vous comme une lampe dans un phare.
CLAIRE. — Vous vous exprimez très bien : ce n'est pas possible, vous avez quelque chose à me demander.
ERNSTETN. — La sculc chos© que ie vous demanderais est précisément la seule cho.se que vous me refuseriez. Aussi, je ne vous dema'nde rien; il y a longtemps que j'y ai renoncé ; je vous aime a\ec un désintéressement fou.
CLAIRE. - — Où voulez-vous en venir?
ERNSTEIN*. — A rien... Absolument à rien... j'avais besoin de vous dire ça, voilà tout. iMais ce n'est pas seulement pour ça que je vous ai chambrée de la sorte; j'ai à vous parler de choses beaucoup plus sérieuses... Dites-moi, seriez-vous disposée à marier Madeleine ?
CLAIRE. — Sans doute; mais je no tiens pas à la marier tout de suite... elle n'a que dix-huit ans ; j'aurais désiré la garder auprès de moi encore un an ou deux. Pourtant, il ne faut pas être égoïste et s'il se présentait un très beau parti...
ERNSTEIN. — C'est une idée que je viens d'avoir et vous me connaissez, quand j'ai une idée, je ne perds pas de temps.
CLAIRE. — Alors?
ERNSTEIN. — 11 y a ici, ce soir, un jeune homme, un de mes prospecteurs, très intelli;z;ent, qui revient d'Indo-Chine. Il s'appelle Ileybens, Paul Heybens ; pas de parents, pas de fortune, mais surtout, si je m'en occupe, un très bel avenir. Par exemple, il a une chose contre lui.
CLAIRE. — C'est ?
ERNSTEIN. — C'est qu'il est sorti le premier de l'Ecole... Oui, oui, que voulez-vous? on n'est pas parfait... C'est tout de mtme un garçon remarquable.
tLAxiiE. — Quel âge a-t-il ?
ERNSTEIN. — Trente ans. Physiquement, il est bien. D'ailleurs, je vous le montrerai tout à l'heure et si comme ça, à vol d'oiseau, il vous plaît, je vous ferai dîner avec lui la semaine prochaine.
CLAIRE. — Mais vous ne l'avertirez pas.
ERNSTEIN. Non?
CLAIRE. — Non... pas plus que je n'avertirai Madeleine. Avec ses idées, un mariage par présentation, ça suffirait pour qu'elle ne voulût pas en entendre parler. Et, de votre côté, n'avertissez pas ce monsieur Heybens, parce que les hommes, dans ces circonstances, ont un air de ne pas avoir l'air qui est très caractéristique. Ma fille, qui n'est pas une bête, ne s'y tromperait pas.
ERNSTEIN. — Soyez sans crainte, il ne sera pas prévenu. Si ce mariage se fait, je nomme votre gendre directeur de la Société des mines de l'Annam, dont j'établis le siège à Paris: je lui fais une très belle situation. Si mon jeune ami ne plaît pas à Madeleine, je le renvoie en Indo-Chine oii il me rendra encore de très grands services. Ce n'est pas plus difficile que ça. Qu'en diL^s-vous?
CLAIRE. — Ça ne me parait pas impossible. Vous pouvez toujours me montrer votre Annami;e.
EKN.sTEiN. — Alors, vcucz avec moi.
A ce moment, Madeleine paraît au fond sur l'escalier, avec Freydières et descend auprès de sa mère.
MADELEINE. — Maman, restons-nous jusqu'à la fin ?
CLAIRE. — Comme tu voudras, ma chérie, ça ne dépend que de toi. Comme tu as chaud ! Tu devrais te reposer un peu.
MADELEINE. — Oui, je vais bavarder un peu ici avec Freydières.
Claire sort du petit salon au bras d'Ernstein.