‹ L'autre dangerChapitre 31 sur 88 · BIEN ME TENIR COMPAGNIE · texte numérisé non relu

BIEN ME TENIR COMPAGNIE

MADKLEiNK. — Comiiic c'cst giacicux... Eh bien! je vous ordonne do rester; vous devez m'obéir, puisqu'il paraît que je suis \a reiu'j du bal.

FREYDiÈREs. - .Tust Cillent, vous avez mieux à fair^ que de causer avec moi... on va venir vouvS chercher dans quelques secondes pour danser.

MAUKLEiNK. — JSon, OU ne viendra pas me chercher, parce que je vous ai réservé cette valse.

FREYDIÈRES. — Vous .sa vez bien que je ne danse pas.

MADEiJEi.NE. — Ça ne lait rien, nous allons la causer.

FREYDIÈRES. — C'est quc...

MADELEINE. Oh! non, oh! non, restez avec moi. Asseyez-vous d'abord, asseyezvous... restez avec moi ou, sans ça, je serai très offensée... Je croirai que je vous ai fait quelque chose, que vous me fuyez. D'abord, il faut que je vous gronde, il y' a des siècles qu'on ne vous a vu... Vous "nous négligez Pourquoi n'êtes-vous pas venu à la maison tous ces temps-ci P.. .

FREYDIÈRES. — J'ai eu beaucoup à faire.

MADELELNE. — Ah! (Uii siUnce.) Dieu! que j'ai chaud, j'étouffe. {Elle va près de la fevr.tre.) Il doit faire très bon dehors... Vous ne savez pas ce que voua feriez si vous étiez gentil?

FREYDIÈRES. XoU.

MADELEINE. — Vous m'offririez votre bras et nous irions nous promener dans le jardin.

FREYDIÈRES. — Vous n'y pensez pas?

MADELEINE. — Je viens d'v penser... J'aimerais beaucoup à me promener avec vous sous les arbres, par cette belle nuit, tandis que tous ces gens s'agitent ici... on aurait 1 air d être en vojao-e.

FREYDIÈRES. - Vous pourriez prendre froid... et puis...

MADELEINE. Et puis?...

FREYDIÈRES. — Vous attraperiez du mal.

MADELEINE. L'uu est la conséquence de 1 autre. Alors, vous refusez ?

FREYDIÈRES. — Absolument.

MADELEi.NE. -^ Dieu ! quo VOUS etcs ennuyeux. C'est dommage! (Elle va se rasseoir auprès de lui.) Qu'est-ce que vous avez ce soir.^ Vous n'êtes pas comme d'habitude. D ailleurs, vous ne me parlez plus jamais comme dans le temps, comme à une amie à une camarade.

FREYDIÈRES. - Vous u'êtes plus la petite tille que j ai connue, vous êtes maintenant une grande demoiselle.

MADELEiN-E. - Tant pis... si Cette transfor-

mation doit faire cesser notre gentille intimité et vous iini>oser des façons aussi cérénu>meuses. Aloi-s, parlez-moi comme à une grande demoiselle : dites-moi si j'ai une jolii robe, si elle vous plaît. Tout le monde, ce soir, me fait des compliments... il n'y a que vous qui ne m'en fa,ssiez pas.

FREYDIÈRES. — Vous faites, ce soir, votre entrée dans le monde et vous avez le plu.>r grand succès. Vous n'avez pas besoin de mes compliments

MADELEiN-E. — Vous n'en savez rien... C'est certainement ceux qui me feraient le plus de plaisir. Alors, c'est vrai, même pour vou.s qui m'avez vue avec des robes courtes, je fais jeune fille?

FREYDIÈRES. — Très... vous faites jeune fille, comme vous dites. C'est au point que tout à l'heure, lorsque vous êtes entrée, je ne vous ai pas reconnue.

MADELEINE. — Oh! quc je suis contente... J'ai beaucoup de succès. Est-ce vrai que je suis si jolie que ça ?

FREYDIÈRES. — Que ça, je ne sais pas.

MADELEINE. — Vous lie sav^cz pas ?

FREYDIÈRES. — Vous voulcz à touto force que je vous fasse des compliments ?

MADELEINE. — Oui, à toute force.

FREYDIÈRES. — Eh bien! vous êtes plus que jolie, c'est évident, et vous répandez tant de clarté autour de vous que, malgré soi, on clierche l'appareil qui vous inonde de lumière, vous savez, comme les petites princesses de féerie; mais en réalité, cette clarté est faite de votre jeunesse et d'une grâce si pure qu'il faut bien se garder d'y jeter l'ombre d'un hommage banal.

MADELEIN-E. — Eli bien, je ne vous en demandais pas davantage et je suis heureuse que vous me parliez ainsi... cela me rend très fière et j'avais besoin de cet orgueil, car tout à l'heure, j'ai subi l'humiliation d'être moins délicatement appréciée. Mon danseur...

FREYDIÈRES. — Prabcrt ?

MADELEINE. — Oui... m'a débité des galanteries un peu directes et comme, naturellement, je me tai.sais, l'imbécile a sans doute pris mon silence pour de l'acquiescement. Il m'a serrée plus fort dans ses bras, il regardait obstinément dans mon corsage, il m'enlevait, mes pieds ne touchaient plus terre, si bien que j'ai dû feindre un étourdissement et je l'ai prié de me reconduire à ma place. FREYDIÈRES, Se lemnt et très irrité. — Quel goujat!

M.4DELEIN-E. Quoi ?

FREYDIÈRES. — Rien... rien... que voulezvous, il faut se faire une raison, c'est la

danse... il n'y a rien à dire, c'est la danse! Moi qui vous connais depuis cinq ans, qui suis votre ami, si je vous prenais seulement la main autrement qu'en vous disant bonjour ou bonsoir, ça paraîtrait extraordinaire, monstrueux ; mais ce soir, le premier venu a le droit de vous enlacer, de vous serrer dans ses bras. Vous êtes ofiPensée qu'il ait regardé dans votre corsage, mais c'est son droit, c'est son devoir : c'est un valseur. Un valseur, c'est effrayant ce qu'un tel titre comporte de privante, d'immunités!... et puis ceux qui ne veulent pas qu'on voie ce qui se passe chez eux, n'ouvrent pas leurs fenêtres toutes grandes.

MADELEINE. — Quelles fenêtres? Ah! oui... vous me trouvez trop décolletée?...

FREYDiÈRES. — Moi... Oh! par exemple!... Vous pleurez?

MADELEINE. — Oui, non, je ne sais pas... Au fond, je crois que c'est de joie.

FREYDIÈRES, se reprenant. — Vous ne prenez pas au sérieux ce que je viens de vous dire. Je plaisantais. D'abord, ça ne me regarde pas... ça ne me regarde pas; je n'ai pas qualité pour... du moment que votre mère vous habille ainsi, c'est que c'est bien... elle sait mieux que moi ce qui est convenable ou plutôt ce qui convient. (Pendant qu'il parla ainsi, Madeleine a mis une écharpe de tulle sur ses épaules.) Mais ce n'est pas à cause de ce que je vous ai dit que vous mettez ceci sur vos épaules?

MADEiJiiNE. — Pas du tout, c'est parce que j'ai un peu froid.

FREYDIÈRES. — Vous aviez trop chaud, tout à l'heure.

MADELEINE. — Oui, mais maintenant, j'ai froid... je vous assure.

FREYDIÈRES. — Madeleine, je ne vous ai pas fâchée ?

MADELEINE. — Oh! uou, mou grand ami, vous ne m'avez pas fâchée; je vous suis reconnaissante au contraire : vous ne m'aviez jamais parlé ainsi. Et, pour la première fois, il me semble que vous m'avez parlé comme à une femme. Dites-moi bien toujours ce qui vous déplaît en moi, pour que je me corrige. FREYDIÈRES. — Mais ricu ne peut me déplaire en vous, Madeleine, et, encore une fois, je n'ai pas le droit...

MADELEINE. — Je VOUS le reconnais, à vous seul ; je vous jure que ça me fera plaisir, vous ne pouvez pas savoir quel plaisir ça me fera. Donnez-moi toujours cette preuve... d'affection, voulez-vous? D'ailleurs, je ne danserai pas, vous avez raison, la danse est une cbose stupide.

FREYDIÈRES. — Ne faites pas ça... j'ai beaucoup exagéré, je suis allé un peu loin. La danse est un exercice élégant et même salutaire, quand on le pratique saus emportement, et un bon valseur n'est pas nécessairement l'être abject que je me suis plu à vous dépeindre. Prabert est heureusement une exception ; mais on peut être bon valseur et honnête homme. Il y faut certaines qualités que je ne possède pas... je u"ai jamais pu valser, la tête me tourne; il y avait même un secret dépit dans mon cas.

MADELEINE. — Oui, c'cst maiuteuaJit que vous plaisantez et je n'ai plus du tout envie de danser.

FREYDIÈRES. — Dausez, au nom du ciel!

Autrement, vous commettriez une incorrection vis-à-vis des jeunes gens avec qui vous êtes engagée. Ce serait une faute grave envers les us.a.ges, envers le monde, et rien n'est plus sévère que le code du plaisir.

Sur ces derniers mots, un jeune homme est venu auprès de Madeleine.

LE JEUNE HOMME. — Mademoiselle, je crois que vous m'avez fait l'honneur de me promettre cette valse.

MADELEINE. — Parfaitement, monsieur.

Elle consulte du regard Freydières qui lui fait signe que oui et elle part au bras du jeune homme. Freydières la suit des yeux ; il ne s'est pas aperçu que, depuis quelques instants. Claire, tout en causant avec Ernstein, les observait et que, maintenant, elle est derrière lui.

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