SCÈNE IV
Les Mêmes, HUBERT DE COURREZAC
CHARLOTTE, à Vidrniiiie. — Qu'est-ce que je vous disais. (.1 M. de Courrezac.) Figure^vous que nous parlions de vous il n'y a qa'un instant, j'avais comme un pressentiiiient que vous viendriez ce soi)-.
HUiiERT, lui baisant la main. — Vos pressentiments ne vous ont pas trompée, madame.
VERSANNES, à Marins. — Mou cher Movios, je vous présente mon vieil ami Hubert tle Courrezac
Poignées de main. Enchanté, cher monsieur, etc.
HUBERT, à Moriyis. — Alors, monsieur, vous voilà pour quelques jours dans ce pays niiique où la châtaigne donne la main à la IrufFe, si j'ose m'exprimer ainsi, et la truffe a.ax oèpes, car nous avons aussi les cèpes, fes fameux cèpes du Limousin qui poussent
aAiNT-PHOiN. — Comme des champignons î
HUI5ERT. — J'allais vous le dire.
9AiNr-rHoiN. — Mais voyons : les truffes, c'est le Périgord, les cèpes, c'est le Limou- »-rn; où sommes-nous ici au juste?
LAMBERT. — Nous sommes dans la Dordogne.
SAiNT-PHoiN. — Oh ! je vous en prie, ne nie citez jamais un nom de département, ça Bie me dit rien du tout.
HUBERT. — Ici, nous sommes dans le Périgord.
SAiNT-PHOiN. — A la bonne heure! Voilà qui me représente quelque chose. Je ne sais rien de plus .sec, de plus administratif, que la division do la France en qu.itre vingt-six départem Oints.
liAMiîERiT. — C'est commode.
SAi.NT-rnoiN. — C'ast odieux!
MORiNs. — C'est une division dont seules peuvent se réjoui i- des âmes de souspréfets.
sAiN'T-pjioiN. — ?sous somnies en train d'oublier jusqu'au nom de nos anoienncs pro\'inices qui avaient pourtant une rude nllure : le Valcntinois, le pays Chartrain, le Quercy, le Hurepoix ! Est-ce beau! Je vais même plus loin : la grande idée de patrie est incompatible avec la division départementa.le, et peut-(m dire d'un chef d'armée qu'il est mort en défendant l'Ille-et-Vilaine ou
qu'il a arrosé de sou sang le Loir-et-Cher ou qu'il dort là-bas, dans les Deux-Sèvres! C'ast grotesque !
VERSANNES. — Tu 6s coutcnt maintenant ? Tous les ans, chaque fois qu'il vient ici, il demande où nous sommes pour pouvoir placer sa tirade sur les anciennes provinces.
CHARLOTTE. — Si, si, c'cst vrai ! vous avez déjà dit tout ça l'année dernière et il y a deux ans... Voyons, Valentine, est-ce vrai ?
VALENTINE. — Oun, c'est \Tai.
CHARLOTTE. — Et VOUS avez employé identiquement les mêmes termes.
SAiNT-PHOiN. — Dites tout de suite que je prépare mes effets, que je les apprends par cœur, que je sui.s un cabot!
CHARLOTTE. — Au fait, monsieup de Courrezac, n'avez-vous pas dîné chez les Ec-hargue, ces jours-ci ?
HUBERT. — En effet, j'y dînai avanthier.
CHARLOTTE. — Racontoz-moi ça. Qu'y avait-il ?
HUBERT. — Nous étious u'ue vingtaine de convives au moins, et je ne oonn a issiads personne, si ce n'e.st leurs couisins d'Auribeau, il est vrai qu'ils sont quatorze, et l'ancien conseiller de préfecture, Rouret.
CHARLOTTE. — Alons, c'était un grand dîner. Est-ce que la mère Echargue se levait de table à chaque instant pour aller stimuler sa cuisinière ?
HUBERT. — Oh ! pas du tout, c'était tout à faiit à grand tralala... on fit six services et la vieille Céleste s'était surpsssce.
CHARLOTTE. — Oli ! l'oH maugo très bien chez eux.
l'abbé bloquin. — Ils tiennent avant tout à la parfaite honorabilité de leur cuisine.
CHARLOTTE. — A côté de qui étiez-vous, monsieur Hubert ?
HUBERT. — J'étais à côté de M"'' Dorothée.
CHARLOTTE. — ■ Je crois que l'on e-spèro beaucoup dans la famille que vous épou.serez Dorothée.
nurERT. — Ah! madame, que vous ai-jo fait ?
CHARLOTTE. — Ne VOUS moutroz pas -^i dégoûté... Dorothée n'est déjà pas >si mal... d'abord elle a de très beaux cheveux...
HUBERT. — Elle sait bien dresser un dessert.
CHARLOTTE. — Elle n'est pas jolie de figure, je vous l'accorde, mais elle est bello
Le Torrent
pei'somio et elle a dcte extrémit<% cliainiantcs
HUBERT. — Qu'entendez-vous par des extrémités ?
CHARLOTTE. — Dame! les pieds et les mainiS.
HiBKRT. — Ce ne sont pas les extréonités auxquelles on se porte.
l'auhé bloquin, se levant. — Madaone, je crois que l'heure est venue de me retirer, ne vous déiangez pas... je m'en vais à l'an-
h Sainte-Clotiidc. mais on l'a envoyé ici en disgrâce.
M0RIN9. — Pourquoi ?
VERSANNES. — On a prétendu que dans un sermon qu'il prononça pendant la semaine de Pâques, il avait trop appuyé sur le rôle fâcheux de Judas, dans la Passion... On l'a accusé auprès du ministre d'être antisémite...
SAINT-PHOIN. — Déjà?
CHARLOTTE — Raooxtez-moi ça. Qu'y avait-il?
glaise .. {Il dit cela très haut, Charlotte accompafjnti Vabhé Bloquin, auquel tout le monde dit bonsoir.) J -aurais tant voulu ne déranger personne.
Il sort.
MORiNS. — Il a l'air d'un très brave homme.
VERSANXES. — C'est un très digne et excellent homme. Il t'ait énormément de bien et, sous des dehors un peu campagnards, il a un esprit très fin. D'ailleui-s, il était à Paris daiiis une paroisse élégante, premier vicaire
VKRSANNiis. — Et on l'a. déplacé... il y a dix ans de cela.
LAMBKRT. — Oïl! oui, il y a bien dix ans. C'est lui qui nous a mariés, il a baptisé nos enfants... il s'occupe de leur instruction. Je n'aime pas beaucoup les 2îi"êtres, moi, en général, mais je reconnais que celui-là est un très brave homme.
Cependant Charlotte étant revenue de reconduire 1 abbé Bloquin. Hubert vient auprès d elle.
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