LAMBERT. MORINS
HUBERT. - Vous avez été très méchante, tout à l'heure... vous m'avez fait beaucoup de peine.
CH.ARi.OTTK. — • Moi, à quel propos j"
HCHERT. — En me parlant d'un mariage possible avec M''** Dorothée... vous savez bien que je ne puis songer à me marier puisque mon cœur est oris... par vous, cruelle.
CH.\RLOTTE. — Eh bien, je vous le rends. votre cœur.
HUBERT. — Je n'en vexvs. pas... gardezle... qu'eit-ce que vous voulez que j'en fasse?
CHARLOTTE. — AloTs de quoi vous plaignezvous ?
HiREUT. — Voilà cinq années que je vous aime.
CHAELOTTE. — Il ne fallait pas m'aimer.
HUBERT. — Mettez-vous à ma place :
c'était fatal. Vous nous avez apporté dans ce qu'elles ont de plus subtil et de raffiné, la grâce et l'élégance de Paris. Là-bas, vous brilliez déjà entre toutes, vous étiez une petite reine... mai.'J ici vous êtes une jeune dées.se. Est-il surprenant qu'un pauvre gentilhomme de province ait été ébloui par votre éolat ? Mais vous vous plaisez à me faire souffrir, vous jouez avec moi comme le chat avec la souris. Prenez garde... On désespère alors qu'on espère toujours.
CHARLOTTE. — Epousez Dorotliée. Le bonheur est là. y
HUBERT. — Pourquoi me dites-vous ça?
CH.UIL0TTE. — Pour VOUS déscspérer.
HUBERT. — Ne parlez pas si haut. Il me semble que Julien nous observe et qu'il se doute de quoique chose.
CHARLOTTE. — Mon mari ? Non, il ne se doute pas, il sait ; je l'ai prévenu.
HUBERT. - — Vous l'avez prévenu? Qupllo femme êtes-vous donc?
CHARLOTTE. — La sicnne. Mi.is il faut que je revienne auprèe de Valentine qui est toute seule.
HUBERT, la suivant. — Je ne vous ai pas dit la millième partie de ce que j'avais à vous dire... Cest tout le temps comme ça. Voilà cinq années que ça duire.
CHARLOTTE. — Ç.i a duré cinq ans, ça durera dix ans, vingt an«, trente ans, cinquante ans. (Elle chanfe.) Ça peut durer jusqu'à cent ans^ ça peut durer tout le temps.
HUBERT. — Je crois que vous n'avez pas de cœur.
LAMBERT. — Je VOUS demande pardon, monsieur, mais sans doute avez-vous remarqué comme je vous regardais pendant le dîner ?
MORINS. — Ma foi, monsieur, je n'y ai pas fait attention.
LAMBERT. — Tant mieux ! Je craignais de VOUS avoir regardé d'une façon gênante.
MORINS. — Rassurez-vous, vous ne m'avez pas gêné le moins du monde.
LAMBERT. — C'est que je voudrais bien... si je ne me trompe pas... étiez-vous à Paris en 1885?
.MORINS. — J'y étais.
LAMBERT. — Vous rappclez-vous un dîner au Pavillon Chinois, un dîner que Stanislas Palimpsesth avait offert à ses amis pour l'apparition de son premier volume âsotérique?
MORINS. — Je m'en souviens comme si c'était hier.
LAMBERT. — Palimpscstli est mon ami d'enfance; nous étions ensemble au lycée de Limoges, car il n'est pas Assyrien comme il veut le faire croire, il est Limousin. C'est ainsi que je me trouvais à ce dîner où il y avait toutes nos jeunes gloires littéraires. Mais vous vous demandez sans doute oîi je veux eu venir ?
MORINS. — J'avoue que...
LAMBERT. — Vous rappclcz-vous votre voisine?
MORINS. — Parfaitement. Une jeune femme blonde, mince, qu'on avait surnommée Botticella, à cause qu'elle ressemblait à certaines madones du vieux maître florentin. Et comme elle s'est gri.'iée, ce soir-là!
LAMBERT. — X'est-ce pas?... J'ai été très j;iloux de vous parce que vous sembiiez beaucoup lui plaire.
MORINS. — C'était réciproque.
LAMBERT. — Et qu'cUc était ma maîtresse.
MORINS. — Je vous fais mes compliments et toutes mes excuses.
LAMBERT. — Et c'cst bicu VOUS quc j'ai rencontré quelques jours après da-iS son escalier... Je ne vous ai pas ie<.on ir ce jour-là, mais ce soir je vous reconnair très bien.
MORINS. — Moi aussi, je .ous reconnais maintenant Comment allez-vous? Ali! Botticella était votre amie. Comme on se retrouve! Comme le monde est petit !
LAMBERT. — Oui, elle a été mon amie, comme vous dites, pendant le temps que j'ai
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demeuré îi l'aiit. pour teiiuiiKT mes étuiles et me mettre au oouranl de l'indiistrie et des affaires... Puis mon père m'a rappelé ici... Alors, j'ai ûû la quitter. Vous l'avez revue depuis... Savez-vous ce qu'elle est tleveuue Y
MOKiNs. Elle c.bt morte...
LAMBERT. — Tieiis ! tiens!
MORiNS. — Ne vous attri.stez pa^. Oui, elle est morte d'une façon mi.sérable.
LAMBERT. — Il y a longtemps ?
MOUi.Ns. — Il y a quatre ans. J'allais voii' à Lariboisiore une pauvre fille que j'avais fait entrer dans le service d'un de mes amis, et c'est là, dan« la même salle, que j'ai retrouvé votre ancienne maîtres.se. Elle venait de subir une opération terrible... Oh! terrible... Elle est morte dans d'atroces souffrances et il n'y avait personne que moi autour de son agonie et derrière son cercueil.
LAMBERT. — Ce que vous me dites là me fait de la peine, beaucoup de peine, je l'avoue.
MOKiN.s. — Ne vous défendez pas de trop de sensibilité... et même si vous pouviez pleurer, ça soulage.
LAMBERT. -- Je ne pleure jamais... Je n'ai rien su de tout ça...
MORINS. — Vous semblez, en effet, vous en être absolument dé,sint.éressé. Et cependant, n'avait-elle pas un enfant de vous?
LAMBERT. — Non. C'est-à-dire si... Enfin, on ne sait jamais.
MOKINS. — Evidemment... Pourtant, quand je l'ai revue si malade, elle en parlait sans cesse de cet enfant qu'elle paraissait beaucoup aimer... elle disait que vous en étiez le père... et elle n'avait pas d'intérêt à me tromper, moi... je ne lui demandais rien et file était bien près de la mort pour mentir. Vous n'avez pas du tout de nouvelles de cet enfant ?
LAMBERT. — Ce sont les grands-paients, je crois, qui s'en occupent.
MORINS. — Parfait! Parfait!
LAMBERT, sentant qu'il se fait sévèrement j'iger par Marins. — Ecoutez! j'ai à ce sujet des idées très nettes, des principes très arrêtés. J'estime que ces liaisons de jeunesse n'engagent à rien, quoi qu'il arrive. Et plus tard, lorsqu'on se marie, on doit oublier le pass'é... l^s maîtresses et les enfants qu'on a pu semer par'-t'i nar-là n'ont aucun droit sur le repos et sur le h;'en-être de la femme et des enfants légitimes. Q^iand mon père m'a fait revenir ici pour prendre la suite de ses affaires, je me suis marié, j'ai eu deux enfants... une fille et un fils... J'amasse une dot
pour ma fille et à mon fils je laisserai les papeteries que mon père m'a laissées... je les lui lai.sserai agrandies, améliorées, car je m'en occupe trhi sérieusement... et j'ai la certitude d'accomplir mon devoir. Quoi ?
MORINS. — • Rien... d'ailleui-s vous parlez d'un ton qui n'admet pas de réplique.
LAMBERT. — Il faudra que vous visitiez mes papeteries; elles sont situées dans un endroit merveilleu.x, au-dessous d'une cascade formée par une petite rivière torrentueuse qui me donne la force motrice... Vous verrez, c'est très pittoresque, c'est même un but de promenade très connu. Quel jour voulez-vous \ enir ?
MORINS. — Mais le jour qui conviendra à ces dames, c'est à elles qu'il faut le demander.
LAMBERT, allant près de Charlotte. — Vous avez raison. Madame Versannes, je désirerais faire visiter les papeteries à M. Morin^, alors je pense que vous pourriez venir déjeuner demain.
CHARLOTTE. — Mais certainement.
LAMBERT. — Mousieur de Courrezac \ oudra bien êtie des nôtres.
HUBERT. — Mais avec grand plai---ir.
CHARLOTTE. — C'cst entendu; demain, c'est une très bonne idée.
SAiNT-PHOiN. — On ne joue pas, ce soir r Nous ne faisons pas un poker ?
HUBERT. — Je m'en vais.
CH.\RLOTTE. — Déjà!... il n'est pas tard...
HUBERT. — Il faut que je me lève de très bonne heure demain matin.
Il fait ses adieux et sort.
CHARLOTTE. — La perspective d'un poker l'a fait sauver. Il n'aime pas à risquer son argent. Mais vous n'avez pas besoin de lui.
sAiNT-PHOiN. — Nous ne sommes plus assez nombreux pour jouer au poker.
MORINS. — Et moi, je ne joue jamais.
Il va s'asseoir.
^"BRSA^XES. — Alors, nous ne sommes plu> que trois, Lambert, Saint-Phoin et moi ; jouons à l'écarté. Celui qui aura perdu sera remplacé... JN'ous commençons, Lambert et moi.
Cependant Charlotte ayant disposé une petite table avec tout ce qu'il faut pour jouer, revient auprès de Morins qui regarde un album
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