LES PHOTOGRAPHIES
Le Torrent
ciiAULOTTE. — Oui, mais, lorsqu'on en a doux, il n'y a aucuaie raison pour ne pas en avoir cinquante... on est la mère Gigogne et l'on devient un objet d'horreur i)our son niari.
MORiNS. — Eintendous-nous ; entre le malthusianisme et le gigognismo, admettez qu'il y a i^laco pour uno tamillo moyoïuie.
cHARLorn:. — Bt «Jors le mari aime et respecte dans sa femme la mère de ses eaifants.
MORINS. — C'est vous qui l'avez dit.
CHARLOTTE. — Nous avous SOUS les yeux un merveilleux exemple d'un semblable respect : c'est notre nouvelle voisine, M"^® Schlam... elle a eu quatre enfants... quatre filles, en deux fois, c'est une calamité! Aussi, M. Schlam respecte dans sa femme la mère de ses jumelles, je vous prie de le croire. Il n'est même jamais auprès d'elle, sans doute pour être plus sûr de ne pas lui manquer de respect, et il va porter ses outrages à la ville voisine. Il est vrai de dire que la pauvre mère Schlam n'a plus forme humaine... elle a l'air d'un sac de charbon. N'est-ce pas Valentine?
VALENTiNE. — Pauvre femme!... Vous êtes un peu méchante, Charlotte.
CHARLOTTE. — Je ne suis pas méchante; mais aussi pourquoi m'écrase-t-elle avec sa maternité ? C'est une mère admirable, c'est entendu... vous aussi, Valentine, vous adorez vos enfants, vous les élevez d'une façon parfaite, mais vous n'en éclaboussez pas les autres, les femmes stériles.
LAMBERT. — Il n'y a pas de quoi rire.
CHARLOTTE. — Je rirai si je veux... d'abord je ne suis pas la seule.
LAMBERT. — C'est là précisément le malheur, trop de jeunes femmes raiisonnent c-omme vous et nous touchons là à la plus grave question.
CHARLOTTE. — Quoi doUC ?
LAMBERT. — La dépopulation de la France.
CHARLOTTE. — ^'Ji î VOUS m'avez fait peur !
LAMBERT. — Vous trouvez que ça n'est pas assez ?
M0RIN.S. — Oui, au fait, savez-vous que la France se dépeuple de jour en jour?
CHARLOTTE. — Ma foi uoiî, je n'en savais rien, c'est la première nouvelle.
MORTNs. — Qu'est-ce qu'on vous apprenait donc au cours Langlois-Boutinot ?
CHARLOTTE. — Je n'ai appris que jusqu'à la Révolution et je me suis mariée.
MORINS. — Mais il s'est pa.s6é des choses depuis.
CHARLOTTE. — Jo ne VOUS dis pas le contraire; que voulez-vous que j'y fasse?
LAMBERT. — Dcs cnfauts.
CHARLOTTE. — Vous me proposez une jolie existence... il faudrait ne plus anonter à cheval ni à bicyclette, et je n'aime que ça : d'ailleui-s ici ce sont les seules distractions... Je suis très sport...
LAMBERT. — Le chcval, la bicyclette, autant d'ob.stacles à la natalité.
CHARLOTTE. — Quo voulcz-vous, je ticus à ma taille.
MORINS. — C'est une chose si mince chez vous, obère madame.
CHARLOTTE. — C'est justement pour ça, cher monsieur.
MORINS. — Et puis, on peut être mère et rester une femme cliarmante : regardez votre amie.
CHARLOTTE. — On pcut devenir aussi un monstre : regardez M™^ Schlam.
LAMBERT. — Il ne s'agit pas d'avoir trop d'enfants... Ayez-en seulement deux, comme nous... vous aurez fait votre devoir.
MORINS. — Mais ne vous croyez pas quitte envei-s la patrie, cher monsieur... le calcul démontre qu'au-dessous de trois enfants par mariage, une population cesse de s'accroître.
LAMBERT. — Comment cela ?
MORINS. — Mais oui, il faut deux enfants pour remplacer le père et la mère et un troisième enfant pour faire face aux morts qui surviennent avant l'âge de la procréation.
CHARLOTTE. — Vous entendez, monsieur Lambert. Ah! ah! c'est bien fait! Dieu que je suis contente! Ça n'est pas la peine de tant faire le malin avec vos; deux gosses! Mais pourquoi faut-il repeupler la France.?... voilà ce que je ne comprends pas.
LAMBERT. — Comment, pourquoi? Mais à cause de la concurrence étrangère : la politique des races est impitoyable. Les Français perdent tous les jours une bataille. Comprenez-vous ?
ciL\BLOTTE. — Xou. Quoi ? qucllc bataille? j'aime mieux vous le dire tout de suite, je n'y comprends rien du tout et ces questious-là m'assomment.
MORINS. — Ah! comme je la comprends de ne pas comprendre! Vous no lui donnez que des raisons d'économiste. Mais ce qu'il faut dire, c'est que si d'avoir des enfants est la seule façon d'échapper à la mort, c'est aussi la seule façon d'échapper à l'ennui.
CHARLOTTE. — Je ne m'ennuie pas.
MORINS. — Ça peut venir, et croyez-vous
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que votre mari u'aijncrait pas voir sa maison peuplée et bruyante et sou existence rajeunie par des êtres dans lesc^uels il se sentirait revivre ?
CHARLOTTE. — Il VOUS l'a dit?
MORiNs. — Il ne me l'a pas dit, mais j'eîi suis sûr. Et si votre mari vient à s'ennuyer ? Y avez-vous jamais songé? Vous vous préparez peut-être des désastres. Comprenez-vous maintenant?
CHARLOTTE. — PaS du tOUt.
MOKiN.s. — Ah! c'est regrettable. Aloi-s, parlons d'autre chose. Qu'est-ce qu'on portera cet hiver ?
CHARLOTTE. — C'est très drôle ce que vou-s venez de dire là. J'entends bien que vous avez lo mépris des femmes.
MORINS. — Oh ' vou.s ne me connaissez pas ; elles ne m'inspirent en généa-al ni admiration aveugle, ni crainte muette; mais j'ai toujours pour elles lo plus profond respect.
LAMBERT. — La seule raison d'être de la femme, voyez-vous, c'est d'être mère... C'est son but, c'est sa fonction, il n'y a pas à sortir de là. Demandez à ma femme.
vali;ntine. — Oh ! certainement, mais quand je t'entends parler ainsi, je me demande alors pourquoi tu as renvoyé Céline, ma fcmmo de chambre, qui va précisément être mère.
LAMUERT. — Ça n'est pas la même chose... Céline est une fille, elle n'est pas mariée.
VALENTiNE. — Qu'importe.
lamiîert — Comment, qu'importe?
VALENTiNE. — Oui. Si la fonction dont tu parles ne peut s'exercer en dehors du mariage, tu la limite? bien arbitrairement... et La nature s'occupe peu de ces détails.
LAMBERT. — La nature, la nature... Alors, il faudrait vivre conime des animaux.
VALENTiNE. — Il faut vivre comme on peut... et puis, nous devons être indulgents... les hommes, en général, sont plus près de la bête que de l'ange.
LAMBERT. — Tu te paycs de mots.
Un silence.
CTiARi.OTTE. — Alors, :ju'est-ellG devenue, cette Céline?
VALi'ïNTiNE. — Je l'ai installée chez la mère Mousseron, une brave femme, qui est de plus une très bonne garde-malade.
LAMBERT. — Ah! tu l'as installée chez la mère Mousseron ? Il me semble que tu aurais ou m'en parler. Tu ne sais pas ce que tu fais : tu favorises l'inconduite, tu encourages le vice.
VALENTiN-E. — Je viens au secours d'une malheureuse.
LAMBERT. • — D'une uoureu.-e qui ne connaît même pas le père de son enfant.
MORINS. — C'est invraisemblable!
VALE.NTiNE. — Elle le connaît très bien... C'est un de tes ouvriers; il fallait user de ton autorité pour qu'il l'épouse, au lieu de la jeter sur le pavé !
LAMBERT. — Mâis je n'ai pas qualité pour forcer ce garçon à épouser Céline : ça ne me regarde pas... je ne peux pas me mêler de ces affaires-là.
VALBNTiNE. — Et moi je ne peux pas laisser cette fille dans la rue... Elle n'a pas commis un crime, après tout
LAMBERT. — Oh ! je sais que tu as des idées très larges... Pourquoi ne fondes-tu pas un hôpital pour les filles séduites, pendant que tu y es?
VALENTiNE. — Mais il ne s'agit pas de ça... cette fille m'était très dévouée : encore une fois, elle n'a pas commis un crime... Tu la renvoies dans un tel état sans t' inquiéter de ce qu'elle deviendra, eh bien ! moi, je m'en inquiète, parce que j'en souffre dans mon cœur et dans ma chair de femme... voilà tout...
LAMBERT. — Tu as le plus grand tort de t'occuper de ces gens-là... Tu n'en auras que des dé.sagréments ; tu as semé la pitié, tu récolteras l'ingratitude : tu verras ce que je te dis. Est-ce vrai, monsieur Morins?
MORINS. — Ah ! comme M'"'^ Lambert a raison et tout ce que vous venez de dire à propos de cette Céline voiis met en flagrante contradiction avec vous-mêjue !
LAMBERT. — Pas du tout... Il cst Cependant nécessaire que le mariage...
MORINS, Vlnferrompant. — Fadaises!
LAMBERT. — ... ait Une sanction... Ne faites-vous donc aucune différence entre les enfants légitimes...
MORINS. — Billevesées!
LAMBERT. — ... et les enfants naturels?
MORINS. — Fariboles!
LAMBERT. — AloTS il n'y aurait plus de société possible, plus do famille...
MORINS. — Tarare!
LAMBERT. — C'est la porto ouverte aux pires désordres... c'est l'anarchie domestique...
MORINS. — Point d'affaires!
VERSANNES, survenant. — Lambert, j'ai perdu... allez me remplacer...
Lambert va renrendre la partie d'écartc avec Saint-PhoiTi. Morins va auprts des joueurs.
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