‹ L'autre dangerChapitre 61 sur 88 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

VERSANNES, VALENTINE

Charlotte, Hubert de Courrczac, Morins et Saint- Phoin sont sortis. Versannes et Valentine restent seuls. Il y a un assez long silence ; Valentine est assise, songeuse. Versannes regardesa femme et ses amis s'éloigner, puis disparaître. Enfin il se retourne vers Valentine.

VERSANN]-;.s, un peu honteux. — J'ai eu tort, n'est-ce pas?

VALENTINE. — Oui, VOUS avez eu tort.

VERSANNES. — Reconnaissez qu'elle a été exaspérante.

vale.\tinï; — Mais non, mon pauvre ami, c'est vous qui êtes exaspérable... et puis n'a-t-elle pas droit à vos égards?

versannt^s. — Evidemment, puisque je vous aime, n'est-ce pas? puisque je la trompe. Oh ! je sais bien, c'e^t le système des compensations généralement adopté en matièie d'adultère... les femmes excellent à ces jeuxlà; mais moi, c'est une comédie dont je me sens incapable... il ne faut pas me demander ça.

valentixk. Je p'ux vous demander

d'avoir un ].eu de pitié pour moi, si vous ne pouvez pas avoir plus de patience ni d'indulgence poui' elle... des sc-ènes pareilles me révolutionnent et je n'ai pa>s besoin de ce surcroît d'émotions, je vous assure.

VERSANNES. — C'est vrai, je vous demandepardon... j'aurais dû vous épargner au moins cela ; mais cette femme m'agace... siirtout depuis que je vous ai vue hier sffir... soiif-

Le Torrent

franto et si pâle, depuis que votre iiiari m'a dit que, tous ces jours-ci, il vous trouvait en larme.'!.

VALENTiVE. — Il a dit cela?

VEKSANNKS. — • Oui, et pour qu'il s'en soit aperçu, lui! il faut, que ce soit bien vrai.

avez jamais été plus prî-e, au contraire, et toute ma pensée est à vous.

VEUSANNES. — Hélas ! La pensée n'est pas tout en amour, il faut aussi la présence réelle... raai.s oui, puisque c'e.st par un autre que j'apprends que vous pleurez! Et, hier

VERSANNES.

J'ai eu tort, n'est-ce pas?

Enfin, depuis Iiier soir, depuis que j'ai tenu dans ma main votre main glacée, je ne vis plus, je suis inquiet, et aloi-s j'ai été injuste tout à l'heure. Il faut me pardonner. Voyons, pourquoi pleurez-vous? Pourquoi ne Aous coufiez-voais pas à moi qui vous aime infiniment? Je suis doac si loin de votre cœur ?

VALENTINE, dcins i( j! élan. — Ah! vous n'en

encore, croyez-vous que ça ne soit pas le plus horrible supplice de vous voir vous en aller malade et de ne pouvoir vous suivre? Oui, c'est pour tout ça, voyez-vous, que l'existence que nous menons est insupportable et lourde, et tous les jours s'alourdit de la séparation et de l'absence.

VALENTINE. — J'avais prévu tout cela... Combien de fois vous l'ai-je dit ? Pourquoi

Le Torrent

ne m'avez-vous pas écoutée? Hélas! Je me l'étais dit aussi à moi-même. Pourquoi ne me suis-je pas écoutée ?

\t;rsannes, la regardant. — Voyons, qu'y a-t-il? Parlez, je vous en supplie... Ne me laissez pa.s dans cette angoisse.

VALENTINE. — J'ai à voue confier une chose très grave, mon ami... je ne sais pas comment vous dire... Ah! je voudrais que ce fût la nuit, la nuit... et lu tête sur ton épaule, il me semble que je te parlerais mieux dans l'ombre.

VEESANNEs, la hcrçant comme une enfant.

— fa rie, voyons, parle : toute la tendresse et tout le respect que j'ai pour toi t'enveloppent mieux que la, plus sombre nuit... C'est donc un aveu bien difficile à faire?

VALENTINE. — C'e>st le plus doux aveu qu'une femme puisse faire à celui qu'elle aime; mais, dans les circonstances oii nous nous sommes aimés, c'est l'aveu le plus teraible. Ah! si j'étais ta femme, je serais venue te trouver fière et joyeuse, mais je suis la femme d'un autre, et je te parle dans la crainte, dans la tristesse et dans les larmes.

VERSANNES. — Ah ! Valentiue, voilà donc pourquoi tu pleures... Je comprends, maintenant, ma pauvre adorée.

Il la tient embrassée.

VALENTINE. — Vous VOUS taiscz... parlczmoi, parlez-moi que j'entende votre voix, que je sache si vous êtes fâché ou si vous me pardonnez, si vous m'aimez encore.

VEHSAN-NEs — Te pardonner, 6 mon seul amour! mai.s je suis à tes genoux et je suis plein de reconnaissance, de fierté et de joie^ au contraire. Je t'aime davantage, car désormais il y a un lien de chair et de sang entre nous et tu me de\iens mj'stérieuse et sacrée. Je t'aime davantage parce que tu vas souffrir à causo de moi.

VALENTINE. — Alors, c'cst vrai, tu ne m'en veux pas? Ah! je suis heureuse... j'avais si peur tout à l'heure... je tremblais... j'avais honte... et puis je ne savais pas comment tu allais prendre ça : les hommes n'aiment pas qu'on dérange leur existence de la sorte.

VER.sANNUs. — Oui, mais moi, tu le sais bien, je ne suis pas comme les autres ihommes; je ne voudrais rien dire, comprends-tu, qui fût au-dessous de mon amour et des responsabilités qui viennent de surgir tout à coup ; mais ces responsabilités, je les assume toutes : je t'aime, je t'adore, je suis à toi, je t'appartiens... appuie-toi sur moi... dispose de moi... Que comptes-tu faire?

VALENTiN-E. — Je ne sais pas... je ne sais pas... c'est très grave... Ecoute : lorsque je me suis donnée à toi, je ne t'ai pas dit que mon mari n'était plus mon mari depuis deux ans... je sais que toutes les femmes mariées ont coutume de dire ces choses-là et ce qui m'a arrêtée de te dire la vérité, c'est qu'elle ressemblait trop au mensonge des autres... d'ailleurs, tu ne Tn'avais rien demandé.

VŒRS.A.NNES. — Tais-toi ! tais-toi ! Je ne t"aî rien demandé, parce que je t'avais jugée incapable d'un semblable partage.

VALENTiN'E. — Qu'allons-nous faire?

VEUSANTfES. — Il n'y a pas à choisir. Il faut partir ensemble... Oui, partons ensemble, si tu le veux, je suis tout prêt.

VALENTIN'E. — Ah! ce serait le rêve. Oui, partir ensemble, j'étais certaine que ce serait ta première pensée, comme ce fut ma première pensée à moi. Mais en m'offrant de partir avec toi, en me consacrant toute ta vie, tu es peut-être dupe de ta générosité et le grand désir que tu as de ne pas démériter à mes yeux peut t'ordonner des résolutions au-dessus de tes responsabilités, et de ton droit... car tu n'es pas seul et moi j'ai mes enfants. Il faut éviter de prendre des décisions trop promptes. Peut-être les regretterions-nous plus tard l'un et l'autre... peutêtre me les reprocherais-tu un jour...

VERSANNES. — Ne dis pas ça!

valentint:. — Ah ! qui sait ? C'est pour ça, vois-tu, qu'avant de décider quoi que ce Boit, il faut réfléchir, nous interroger, descendre en nous-mêmes...

versann'es. — Réfléchir! sans doute., mais le temps presse... il faudrait...

Il est interrompu par larrivée des enfants qui font une entrée brusque.

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