‹ L'autre dangerChapitre 69 sur 88 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

LA MÈRE MOUSSERON, puis L'ABBE BLOQUIN et VALENTINE

La mère Mousseron restée seule, continue à ranger la layette. Un paysan passe avec lequel elle échange quelques mots en patois. Puis l'abbé Bloquin sort de la maison, il est suivi de Valentine,

VALENTINE. — Allez donc auprès de Céline, mère Mousseron... Elle s'endort; emportez votre corbeille; vous finirez de ranger tout ça auprès d'elle. Trouvez-vous votre affaire dans ce que jo vous ai apporté ?

LA MÈRE MOUSSERON. — Ah! bonues gens!

je crois bien... il va être comme un enfant de riche a.vec tout ça.

Elle entre dans la maison.

l'abbé bloquin. — Eh bien! ça m'a tout l'air d'aller très bien là-dedans... cet enfant est superbe.

VALENTiN-E. — Oui, faut-il Se réjouir qu'il y ait un infortuné de plus sur la tei-re ?

l'abbé bloquin. — Vous le condamnez bien vite au malheur... dans trois semaines, la mère sera debout et elle pourra travailler.

VALENTINE. — Si elle trouve de l'ouvrage.

l'abbé bloquin. — Nous nous en occuperons.

VALENTIN-E. — Ça ne sera pas facile...

D'abord, je ne pourrai pas la reprendre chez moi, puisque mon mari l'a déjà chassée. Pauvre fille ! elle se meurtrira à toutes les mauvaises volontés et partout où elle se présentera, elle sera repoussée; quand ça ne sera pas par l'étroitesse hautaine de la bourgeoisie, ce sera par la malveillance stupide des gens de sa condition. Ah! je la pLains de tout mon oreur... Il y a trois ans, lorsque je l'ai prise comme femme de cliaimbre, elle était servante dans une ferme... Oui, comme nous revenions un soir d'une promenade avec des amis, nous l'avons vue... elle poussait des vaches devant elle; le soleil couchant la faisait toute rose avec des cheveux d'or et elle était si fraîche et si jolie, qu'un des jeunes gens qui était avec nous s'écria : <( La belle fille ! Elle devrait venir à Paris! Elle aurait du succès! »

l'abbé Bi.oQuiN. — Oh ! c'était une pensée abominable!

VALENTiN-E. — Je me suis récriée comme vous, monsieur le curé ; alors ce jeune homme m'expliqua qu'il ne parlait pas avec une arrière-pensée libertine, mais qu'il prenait avant tout souci de la beauté : or, il prévoyait que cette jolie fiUe désirable serait dé^sirée par des rustres, destinée à de rudes travaux domestiques, battue peutêtre et, en tout cas, vieille avant l'âge d'être vieille; c'est pourquoi il souhaitait qu'elle vînt à Paris et que, grâce à une vie plus facile, elle se conservât belle plus longtemps. Je pense qu'il avait raison.

l'abbé bloquin. — Ne parlez pas ainsi, ma chère enfant, c'est offenser Dieu.

VALENTINE. — Je ne vous dis pas, mais il y a bien du mal sur la terre.

l'abbé bloquin. — Oui, oui, je sais tout ce qu'on peut dire là-dessus et, moi-même, jo pense bien souvent à ces choses... Tenez î encore ce matin, avant que vous veniez me trouver, j'étais à nra fenêtre et je regardais mon pet'it jardin plein de fleurs; il y avait en face de moi un vieil arbre où chantaient des oiseaux; le ciel était bleu, l'aàr léger et je me disais : « Ces quelques mètres carrés recouverts d'herbes entre de vieux mûrs vê-

L'Abbé Bloquin. — Et la maman se porte bien ?

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tus de lierre, n'est-ce pas un coin de terre béni et tout n'est-il pas jiour le mieux dans le plus pauvre et le plus liche des presbytères? » Et je louais le Seigneur! Mais je suis descendu au jardin, et je nie suis amusé à analyser cette tranquillité, à décoinjKJser cette harnu)iii(\ Or, partout, c'était la lutte âpre iM>ur la vie; c'était l'activité formidable des fourmilières ; c'était dans des toiles frêles tendues entre les branches de mes rosiers, des araignées guettant leur proie et, dans mon herbe innocente, c'était, le poison des boutons d'or et la malveillance des orties. Mais^ de ma fenêtre élevée seulement de quelques pieds au-dessus du sol, je n'avais pas vn tous ces détails et je pensais : « C'est ainsi que Dieu doit contempler la création : nos souffrances et nos crimes ne peuvent rompre à ses j'eux riiarmonie des mers, des forêts, des montagnes et des plaines ; et il a le droit de trouver que son œuvre est bon. »

VALEXTiN?:. — Vous l'excuscz... vous ne le prouvez pas.

l'abbé bloquin. — Il n'a pas besoin de preuves. Il n'a pas be-soin d'excuses; maàs je vous donne à vous des raisons de croire. Il fait aujourd'hui un temps merveilleux, une après-midi chaude et douce ; le soleil mûrit les vendanges et prépare l'abondance et l'aisance pour nos pauvres paysans; des milliers de créatures éprouvent la joie de vivre. Est-ce parce qu'une femme a souffert tout à l'heure et qu'un enfant crie maintenant que l'ordre de tout cela est dérangé? Non! non! Soyez sûre que l'homme qui passe seulement à deux cents mètre d'ici ne s'en doute même pas. Méfiez-vous, vous êtes en train de rapporter tout runi\ers à cette pauvre fille... et à vous-même.

VALENTiNE. — Vous avez raison, je suis peut-êt re exclusive. . .

Un sileTice.

l'aube bloquin. — J'ai beaucoup pensé, ma obère enfant, à ce que vous êtes venue me dire ce matin au presbytère.

VALENTINE. Ah !

Elle tombe très pâle sur un banc.

l'.4Bbé bloquin. — Oui, j'ai beaucoup pensé à vous, j'ai surtout prié pour vous.

valenti.ne. — En effet, j'en ai grand besoin et je vous remercie... mais, qu'avezvous décidé?

l'abbé bloquin. — Si votre mari avait été capable de pardon, je serais allé le trouver, moi... oui, je serais allé le trouver...

j'y ai .songé. Mais, nous le connaissons : c'est un iiommo absolu, violent... Il vous maltraitera peut-être, il vous chassera; en tout cas, il aura recours au divorce, ce qu'il faut éviter à tout prix. Et, d'un autre coté, on no peut pas lui demander une générosité qui, même chez un homme doux, serait déjà exceptionnelle...

VALENTiNE. — Eh bien?

l'abbé bloquin, avec autorité. — Eh bien! D'abord vous ne devez plus revoir M. Versannes; sous aucun prétexte, vous ne devez le revoir... il faut en prendre la ferme résolution... ensuite, il faut que vous redeveniez la femme de votre mari.

v.xLENTiNE. — Jamais je ne ferai ça, entendez-vous ; jamais ! 11 ne faut pas me le demander. Certes, je n'aime pas mon mari, je ne l'ai jamais aimé, mais du moins, lorsque j'ai été sa femme!... sa femme!... je n'en aimais pas un autre. Si j'ai appartenu à cet autre, ça n'a pas été sans combats, je vous le jure, et parce qu'il y avait en moi un besoin d'aimer et d'être aimée, une soif d'idéal plus forte que ma volonté, et le devoir et la religion même. D'ailleurs, je .souffre assez de l'existence que cet amour m'a créée : il y a à peine deux mois que je suis c-oupable et j'ai déjà la lassitude de toute une vie de mensonges... Oui, il me semble que je me mens depuis toujours! Mais, s'il faut à ces mensonges ajouter une infamie et machiner cette ignoble substitution... Ah! plutôt que de descendre à des précautions aussi ba.^es, plutôt que de m' avilir dans une telle comédie, j'aimerais mieux mettre mon enfant au monde dans une maison de paysans, chassée, abandonnée, comme cette fille que j'envie... oui, que j'envie!

l'abbé bloquin. — L'esprit de révolte est en vous; pourtant, vous avez commis une faute grave, ma fille, vous l'oubliez trop et, si vous vous révoltez, que ce soit contre vous-même et non contre moi qui accomplis en ce moment un devoir qui m'est particulièrement pénible, croyez-le bien. Ai-je besoin de vous dire combien votre aveu m'a impressionné douloureusement, moi qui vous connais depuis si longtemps? Je vous ai mariée, j'ai baptisé vos enfants et je vous croyais une épouse fidèle, une tendre mère ; je me plaisais à vous parer de toutes les vertus chrétiennes. Comprenez donc bien comment je vous parle ma pauvre et chère enfant... je suis votre vieil ami.

VALENTiN'E. — Oui, je sais ; mais c'est égal...

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l'abbé bloquin. — Et croyez-vous que je vous coaseillerais une infamie? Non, dl faut considérer ce rapprochement comme une expiation... oui, conmie une expiation de la faute très grave que vous avez commise. Si vous aimez mieux, c'est un sacrifice que je vou^ demande, c'est le sacrifice de votre Ijonlieur et de votre fierté, puisque vous renoncerez à votre passion coupable et que vous vous humilierez à vos propres yeux.

VALENTiNE. — Je ne pourrai pas... non, Jo ne pourrai pas. Oh ! je sais bien que la plupart des femmes, en pareil cas, acceptent c^'niquement le Siacrifice dont vous me parlez et, pour ça, elles ne prennent conseil que d'elles-mêmes et n'ont pas besoin de consulter un prêtre. Aussi, n'est-ce pas ça que j'étais venue vous demander: ce n'est pas un pareil conseil que j'attendais de vous... et, vous devez vous tromper, la religion n'exige pas ça.

l'abbé bloquin. — Alors, qu'attendiezvous de moi ? Vous êtes venue trouver un prêtre, c'est vrai, mais est-ce un prêtre qui peut vous délier du serment que vous avez fait devant lui, c'est-à-dire devant Dieu? Croyez-vous donc que j'allais vous conseiller le divorce? Vous savez bien que l'Eglise n'admet pas que le sacrement de mariage soit détruit et il est écrit que l'homme ne séparera jamais ce que Dieu a joint.

VALENTiNE. — Oui, l'EgHsc préfère que la femme se prostitue dans le mariage même... car, en somme, c'est ça que voua me proposez sous couleur de sacrifice Pieux mensonge! Mais, quand vous m'avez mariée, quand j'ai prononcé devant vous un serment éternel et sacré, vous qui me connaissiez, saviez-vous quel mariage je faisais? Je me rappelle : comme ami, vous avez approuvé ce mariage qui satisfaisait les conditions mondaines, et, comme prêtre, vous l'avez béni, sans vous inquiéter si les conditions humaines étaient remplies. A présent, vous faites bon marché de mon amour, de mon bonheur^ de mes pudeurs, de mes répugnances, et peu vous importe que je sois mal mariée et jusqu'à la mort même malheureuse, poiirvu que je ne m'échappe pas du sacrement et de l'Eglise! Pour vous, tout est là

l'abbé bloquin. — îse me parlez pas ainsi. Vous savez bien que je ne suis pas un mauvais homme, que je déteste rhy2X)crisie et que je suis accessible à toutes les pitiés. Hélas ! nous voyons tous les jours le mariage se dissoudre dans le divorce; nous voyons les ménages désemparés, la famille dispersée, les enfants partagés entre le père et la mère,

dévsapprenant d'aimer et de respecter l'un ou l'autre, et trop souvent les deux; nous voyons les conséquences funestes des lois des hommes et vous voudriez que nous, les hommes de Dieu, nous les approuvions, nous les sanctionnions.'' Non, non, nous ne le pouvons pas. Or, si vous partez avec ^otre complice, c'est le divorce non seulement dans votre maison, mais encore dans la sienne; c'est un scandale épouvantable; c'est vous, ma fille, une chrétienne repous.sée du sein de l'Eglise, ce sont vos enfants, vos enfants que vous ne reverrez plus et qui ont encore besoin de vous et qui maudiront plus tard leur mère qui les aura abandonnés

valentine — Ah ! ne dites pas ça ! ne dites pas ça, c'est afi^reux!

l'abbé bloqvin. — II faut que je vous dise tout ça, au contraire; vous n'avez pas le droit de puiiir deux innocents; c'est pourquoi il faut avoir de la résignation et demandci- à Dieu la force de faire ce sacrifice.

A ce moment, on entend très près un coup de fusil.

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