‹ L'autre dangerChapitre 75 sur 88 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

VALENTINE, puis VERSANNES

Valentine restée seule, d'abord immobile et en proie aux réflexions qu'on devine, fait quelques pas et vient à l'endroit même ou, quelques minutes auparavant, Charlotte a dit : « C'est encore assez haut ici, on ferait une belle culbute. » Elle reste là immobile, regardant l'eau qui coule en bas et n'entend même pas Versannes qui est venu derrière elle.

VERSANNES. — Valentine !

VALENTINE. — Ah ! c'est toi, Julien, c'est toi?

Elle se réfugie dans ses bras.

VERSAN.VES. — Tu m'attendais?

VALENTINE. — Ah! oui, je t'attendais...

avec quelle anxiété !

VERSAN.NES. — En Venant j'ai rencontré l'abbé Bloquin qui redescendait... Il s'est à peine arrêté pour me parler, il avait un air à la fois gêné et réprobateur... à ce point que je me suis demandé s'il savait quelque chose.

VALENTINE. Il saiit.

VERSANNES. — Il sait?

VALENTINE. — Oui... je le lui ai dit... Ah! que veux-tu ? Il faut se mettre un peu à ma place : voilà cinq nuits que je ne doi*s pas... nuit et jour je retourne dans ma tête brûlante la même obsédante pensée et seule, toujours seule, n'ayant personne à qui me confier, oar je ne peux te voir comme je voudrais, n'est-ce pas ? Alors ce matin, à bout d'angoisses et de forces, je suis allée trouver ce prêtre... je n'ai pas réfléchi, tu comprends, je suis allée le trouver, comme j'aurais trempé dans l'eau mes mains de fièvre... C'est la même chose... ce que j'espérais, je ne saurais le dire... Je venais en-

tendre des paroles apaisantes, consola^ trices...

VERSANNES. — Ah! ne t'excuse pas... Je comprends si bien, ma pauvre adorée. Enfin, que t'a-t-il dit?

VALENTINE. — Il m'a dit qu'il ne fallait plus te revoir.

VERSANNES. — Xatuielloment . . . Mais alors, qu'est-ce que tu feras? Tu redeviendras la femme de ton mari ? Ah ! ces gens-là ont vraiment une singulière morale!

VALENTINE. — Moi aussi, j'ai été indignée, je lui ai crié : (( Vous me conseillez une infamie! » Mais il disait ce qu'il deA^it dire, après tout... et il a peut-être raison.

VERSA.N'.NES. — AloTs, tu vas lui obéir ?

VALENTINE. — Je ne dis pas ça.

VERSANNES. — Oui, il a prononcé les mots d'expiation, de sacrifice. Ah! je le referai son sermon, va, ça n'est pas difficile... Il t'a parlé du .scandale et de l'opinion du monde. Mais s'est-il inquiété de notre souffrance, le monde? Tiens, tout à l'heure, quand je suis arrivé, la bande joyeuse était là. Alors, je me suis arrêté, attendant pour te rejoindio qu'ils s'en aillent! J'ai enteaidu Charlotte qui n'a pas cessé de rire... et son rire m'exaspérait. Si un tel aveuglement est autour de nous, quelle ne doit pas être l'indifférence du monde! Pourtant, tu es troublée, malgré toi, par tout ce que t'a dit ce prêtre... je le vois bien... je l'ai senti tout à l'heure dans ton accueil. Hélas ! tu n'es déjà plus la même !

VALENTINE. — Mais si, je suis la même ! Ah! va! je suis bien la même... ou plutôt, tu as raison, je n'en sais rien... je ne sais plus rien... il ne faut pas m'en vouloir.

VERSAN-NEs. — Je ne t'en veux pas, mais je ne peux pas supporter la pensée que tu sois à un autre. Tu es à moi, entends-tu, à moi... tu t'es donnée tout entière comme moi je t'ai aimée sans parta.ge et c'est ainsi que ça doit être. Ecoute : j'ai bien réfléchi et je te répète ce que je t'ai dit hier : partons ensemble. Demain, nous sommes invités à vendanger chez de Courrezac et nous devons venir vous chercher à onze heures. Je m'en irai dès le matin et je me rendrai directement à la gare où je t'at-tendrai... I^e matin, ton mari est toujours à l'usine... tu pourras facilement me rejoindre... nous prendrons le rapide de dix heures et lorsqu'on s'apercevra de notre absence, nous serons déjà loin... Tu ne me réponds pas?

VALENTINE. — Tu sais bien pourquoi je

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ne te réponds pas, et ce qui me fait hésiter atfreusement. Ah! ce u'est pas hi cousidéra tioii du inonde ni les exhortations de l'abbé Bloquin qui me i-etiennent ; d'ailleurs, l'amour est aussi une religion...

VERSANNES. — La seule !

v.ALENTiNE. — Et même condamnée pa<r le

même n'exige pas ça. Ils ne sont pas tout petits.

VALENTiNE. — Justement, ils sont déjà assez grands pour souffrir de mon absence.

VERSAN.NES. — Tu ne les abandonnes pas, tu ne les laisses pas seuls, manquant de tout...

VERSANNES. — Tu xe peux pourtant pas leur sacrifier toute ta vie.

monde et par l'Eglise, déshonorée et ré- 2)iouvée, je ne serais pas moins heureuse d'être à toi... Tu n'en doutes pas?

VERSA.NXES. — Alors?

valentine. — Mais si je pars avec toi, il faudra que j'abandonne mes enfants, et à cette pensée, vois-tu, mon cœur se déchire... Je sens bien que je n'en aurai jamais le courage. Et puis, ils sont tendres, caressants... tu les connais, et puis ce sont mes enfants... et tu le comprends si bien que tu as évité de m'en parler.

VERSANNES. — Tu ne peux |x>urtant pas leur sacrifier toute ta vie.

VALENTINE. — Je le dois.

VERSA.NNES. — Mais non, la nature elle-

VALENTiN^E. — Ma teudresse leur manquera.

VERSANNES. — Lcur pèro s'occupera d'eux.

valentint;. — Sans doute, pour les élever dans la haine et le mépris de leur mère.

VERSANNES. — Mais tu ne penses qu'à ses enfants à lui!... Et le mien, le nôtre, il ne compte donc pas?... N'est-il pas entre nous un lien définitif?... C'est l'enfant de notre amour, avant tout, et tu devrais le préférer.

VALENTiN'E. — Et pourtant je ne le sens pas, je ne le sens pas plus mon enfant que les deux autres...

VERSANNES. — Alors, l'enfant que tu as eu

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avec riiouimo que tu aimes, rcnfaiit que tu as con<,'u dans l'abandon voluptueux de tout ton être, dans l'ivresse de la chair et de ton âme, ne t'est pas plus précieux que ceux que tu as conçuis dans le plus triste devoir, da)is la plus servile résignation 't La maternité n'est-elle donc chez les meilleures qu'une fonction insconsciente et vulgaire !

VALENTINE. — Quc vcux-tu, ça ne se raisonne pas... Et puis, ce n'est pas leur faute aux deux autres... Ils ne sont pas responsables de ce qui arrive. Ah! ce que tu vieiis de me dire, je me le suis répéité cent fois pour me convaincre moi-même, sans parvenir à étouffer le cri de ma con.science maternelle... et mes pressentiment.s, car j'ai peur, j'ai peur d'être punie précisément dans ceux que j'abandonnerais ainsi... S'ils tombent malades, je ne serai pas auprès d'eux...

VERS.ANNEs. — On te permettra alors do les voir autant que tu voudras.

VALENTiNE. — Tant que je voudrai ? Mais non, tu le sais bien. On me mesurera le temps, on me feia l'aumône de quelques heures... La loi faite par les hommes est dure pour les mères. Et s'il leur arrive un malheur, je penserai que si j'avais été toujours là, je l'aurais conjuré, et ce sera le remords affreux de toute ma vie. D'ailleurs^ j'en mourrai.

VERSANNES. — Que vcux-tu que je te dise... Tu me donnes des raisons profondes. Evidemment, toi seule as le droit de choisir, d'imposer ta volonté.

VALE.NTiNE. — Ah ! moii Dieu ! mais comprends donc que je n'impose rien du tout ! Entre toi et mes enfants, quelle volonté veux-tu que j'aie? J'arrive à un carrefour de ma vie où se croisent cinq ou six routes, toutes semées de désastres. Laquelle prendrai-je? A peine me suis-je engagée dans l'une, par la pensée, que j'en aperçois les dangers et je regrette de ne pas avoir pris l'autre, et de tous les côtés, mon cœur se heurte à de l'impossible et à de la souffrance. Voilà comment j'ai le droit de choisir !

ATîRSANNES. — Et pourtant, il le faut... Il y a des cas oii choisir, c'est aimer... et si tu m'aimais...

VALENTiNE. — Si je t'aimais!... Voilà que tu en doutes, à présent!

ATERSANNES. — Mais non, je n'en doute pas... Comprends-moi donc bien, tu m'aimes autant que tu peux m'aimer, mais pas plus que tout. Et comment en serait-il autrement? Nous n'avons eu jusqu'ici que des heures d'amour péniblement volées; ça m'a suffi, à moi, pour t'aimer à jamais. Mais toi, après

quelques étreintes hâtives et furtivcs, tu no connais do l'amour qu'une maternité que tu .iétestes peut-être!

VALENTiNE. - - .\h ! ne dis pas ça! Je t'aime connue tu m'aimes, Julien, et tu peux me croire... Mais aie pitié de moi : je suis un être de faiblesse et de contradiction. Dans le même instant, j'ai le projet de partir avec toi, ou do rester et de tout avouer... ou do nio tuer...

VERSAN^•E^J. — Valcutine !

VALENTrxE. — Oui, do me tuer. Tiens, tout à l'heure, en t'attendant, je regardais cette eau rapide qui coule en bas... Elle m'attirait... Ah! ce serait si vite fait, et ça simplifierait tant de choses...

VER.sAN.NE.s. — Tais-toi, tais-toi! Mais tu n'as pas le droit de mourir, entends-tu, puisque tu aimes et que tu es aimée... et songe aussi que mon existence dépend de la tienne. Oui, j'ai pu te paraître égoïste tout à l'heure et peu généreux de te presser ainsi de partir, alors que je ne laisse derrière moi qu'une femme indifférente. Mais crois-tu que je ne pense ji#is aussi à toi, à l'existence lamentable que tu as menée jusqu'à présent et qui t'est réservée plus lamentable encore, si tu restes?... Certainement, tu peux sacrifier ton amour à tes enfants, mais eux no resteront pas toujours auprès de toi... et alors songe à l'aveinir qui t'est réservé, à ta vieillesse solitaire et glacée auprès d'un homme que tu n'as jamais aimé... avec toute la tristesse du devoir accompli !

VALENTiNE. — Avec touto la consolation!

VERSANNES. — Ne crois donc pas ça, ça n'est pas vrai ! Car nous avons aussi des devoirs envers nous-mêmes, et sur1x)ut le devoir d'être heureux. Ah ! celui-là ne laisse derrière lui ni tristesse ni remords; mais, au sein de la vieillesse même, de jeunes et vibrants souvenirs. Quoi qu'il arrive, on a vécu, et si l'on a souffert, c'est encore une réconfortante souffrance. Mais toi, tu as déjà perdu une partie de ta jeunesse dans un mariage déplorable... tu es faite pour l'amour, et tu ignores l'amour, ma pauvre adorée... Ah! Valentine, comme je sens ton cœur battre!... tes yeux se cernent et tu pâlis... Ah! viens, partons ensemble... tu ne sais rien, tu ne connais rien de la vie : mais tu connaîtras des nuits de caresses et des jours de tendresses ; dans des pays qui t' enchanteront, nous ferons les pèlerinages pa.ssiounés des amants et, comme la mer se teinte des ciels qu'elle reflète, notre amour se teintera des spectacles que nous contemplerons ensemble... Ah! va, je te promets

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qu'il y a des bonheurs et des ivresses qui font tout oublier!

VALENTiNE. — Ah! lorsque tu me parles ainsi, je ne vois plus que ce-s ivresses et j'y aspire de tout mon être. Oui!... quand je Buis près de toi... je sens bien que je suis à toi... que je t'appartiens tout entière, et je ne peux concevoir la vie sans toi.

VERSANffEs. — Et puis, songes-v, nous élèverons notre enfant tendrement, gravement. X'est-ce donc pas une raison suffisante de la vie nouvelle que je te propose et le plus noble but? Nous nous sentirons rajeunis et continués en lui. Xe crains rien, je réponds de l'avenir... Je t'aime... je te promets toute une vie de dévouement et de tendresse.

VALENTiNE. — Ah ! Julien ! Mon Julien ! Je t'aime!

Cependant le crépuscule est venu. Ils restent quelques instants silencieux, embrassés.

VEP.SANNES. — Tes lèvres sont brûlantes et tes mains sont glacées.

VALBNTiNE. — Je t'aime.

VEBSANNES. — Alors, tu vieudras ?

VALENTiNE. — Jc ferai ce que tu voudras, ce que tu voudras !

VERSAS.NES. - — Eh bien ! partons demain !

VALENTiNE. — Si tôt ! Pourquoi demain ?

ATiRSANNES. — Pourquoi plus tard?

Ecoute! demain à la gare, à neuf heures, je t'attendrai, mais tu viendras?

VALEXTINE. — Oui, je viendrai.

VERS.\XNES. — Ah! si je pouvais t'emmener tout de suite, à l'instant même! J'ai tellement peur que tu te reprennes quand je ne serai plus près de toi! Enfin! songe que je t'attendrai ; tu ne pourras pas me laisser dans une telle angoisse... d'ailleurs, si tu ne viens pas...

VALEXTINE. — Je Viendrai.

ATîRSAXN'ES. — Tu le jures!

VALEXTixE, gravement. — Sur ma vie...

Mais il est t-ard... {Un silence.) La nuit tombe, il faut rentrer... J'ai peur qu'on s'inquiète à la maison

VERSAN'XES. — Je vais t' accompagner... Je te quitterai un peu avant d'arriver chez toi.

VALENXiXE. — Eh bien ! partoiis.

Et dans la presque nuit, ils s'éloignent.

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