SCENE II
LAMBERT, AUBIERGE
LAMBERT, se levant et allant vers Aubierge qui est entré. — Bonjour, docteur; c'est aimable à vous d'être venu de si bonne heure.
AUBIERGE. — On m'a apporté votre mot juste au moment où j'allais me mettre en route pour ma tournée; alors, j'ai commencé par vous. Ce n'est pas vous qui êtes malade ?
LAMBERT. — Non, uou, c'est pour ma femme que je vous ai prié de venir.
AUBIERGE — Tiens, tiens, qu'y a-t-il donc?
LAMBERT. — A Vrai dire, je ne sais pas... je voudrais que vous la voyiez, que vous l'interrogiez... Depuis quelque temps, je la trouve changée : elle n'a pas bonne mine, elle pleure fréquemment, puis elle est sujette à des malaises
AUBIERGE. — J'ai vu M™« Lambert, làhaut, chez la mère Mousseron, auprès de cette fille qui était chez vous... je lui ai trouvé, en effet, l'air fatigué... nous allons voir ça... Mais quelle sorte de malaise éprouve-t-elle ?
LAMBERT. — Dcs malaises subits qui vont presque jusqu'à l'évanouissement et qui disparaissent, d'ailleurs, aussi vite qu'ils sont venus; mais enfin, ça m'inquiète un peu... je ne trouve pas ça naturel.
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Le Torrent
AUBiERGE. — Oui... à moiiis que ça ne soit on ne peut plus naturel, et loin de vous inquiéter, il y aurait peut-être lieu de vous réjouir.
LAMBERT. — C!omment ça?
AUBIERGE. — VoyoïLs, voyous, tristesse vague, extrême nervosité, malaises subits et passagers, ça ne vous dit rien ? Cest là pourtant des phénomènes bien connus et on sait ce qu'ils annoncent habituellement.
LAMBERT. - — Je n'y suis pas du tout... je vous avoue que je n'y suis pas du tout...
AUBIERGE. — Vous avez déjà eu deux enfants... Ah! vous n'êtes pas observateur.
LAMBERT. — Ah! j'y suis maintenant.
Alors, vous croyez? Ah! oui, oui... mais non, ça ne peut pas être ça!...
AUBIERGE. — On ne sait jamais.
LAMBERT. — J'en suis moralement sûr.
AUBIERGE. — Oh! moralement, ça ne suffit pas ; la nature se charge de donner des démenti.s formels aux présomptions morales.
LAMBERT. — Ecoutez, docteur, j'ai comme on dit en mathématiques, des raisons nécessaires et suffisantes pour ne craindre aucun démenti de la part de la nature.
AUBIERGE. — - Alors, c'est différent.
LAMBERT. — Mais je continue : hier soir, après être allée voir Céline, elle est rentrée encore plus triste, plus étrange qu'à l'ordinaire. Pendant tout le dîner, elle n'a pas dit un mot... elle n'entendait même pas quand on lui parlait, et, cette nuit, elle n'a pas dû dormir, car je l'ai entendue aller et venir dans sa chambre. Quand je lui demande ce qu'elle a, si elle souffre, elle ne veut rien me (lire. Alors, je vous ai prié de venir; j'ai pensé que vous auriez plus d'autorité, qu'elle se confierait plus volontiers à vous... vous savez, les femmes ont des idées singulières.
AUBIERGE. — D'après ce que vous me dites, je pense que nous avons à faire à une maladie nerveuse assez aiguë... Ah! c'est si fréquent maintenant... à moins qu'il n'y ait autre chose... Enfin, nous allons voir.
A ce moment, Valentine entre.