‹ L'autre dangerChapitre 78 sur 88 · VALENTINE, LAMBERT · texte numérisé non relu

VALENTINE, LAMBERT

LAMBERT, venant de reconduire Auhierge.

— Eh bien! tu restes là... tu ne vas pas t'habiller? Tu sais que nous déjeunons chez de Courrezac et que les Versannes viennent nous prendre à onze heures.

VALENTINE — Oui, oui, je sais... je suis prête.

LAMBERT, hi regardant. — Tiens, au fait, c'est vrai... tu n'es pas en retard. {Un silence.) Pourqiu)i n'as-tu pas voulu consulter .Aubierge? C'est très ennuyeux de l'avoir fait venir pour rien. De quoi avons-nous l'air? Une autre fol^, dans un cas pressé, il ne se dérangera pas.

VAiiENTiNE. — Pourquoi l'as-tu fait venir? Je ne te l'avais pas demandé.

LAMBERT. — Je l'ai fait venir, je l'ai fadt venir, parce que tu es malade, quoi que tu en dises... Il n'y a qu'à te regarder : tu as une mine de papier mâché; tu es malade... tu ne veux pas en convenir, c'est absurde,

Lambert. — 1 itNs

AU FAIT, c'est vrai ..

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il n'y a pas de honte à ça. Si, coiunie le croit le docteur, c'est une maladie nerveuse, il faut te soigner, suivre un. traitement, prendre du bromure, des douches, enfin t-e soigner. Moi, quand j'ai eu ma maladie d'estomac, je me suis soigné. Mais à quoi bon lutter contre l'évidence et s'entêt-er à dire : << Je n'ai rien, je n'ai rien », lonscjue ce sont perpétuellement des larmes et des figures d'enterrement... sans compter que ça n'est pas amusant non plus pour moi. Je commence à en avoir assez. C'est très joli d'avoir des nerfs, mais il ne faut pas que les autres en souffrent. Enfin, ce qui s'est passé encore cette nuit, ça n'est pas naturel... ça ne peut pas durer.

VALENT iNE. — Oui, je Comprends que tu sois las de mes tristesses. Tu as raison, ça ne peut pas durer et c'est pour ça qu'il faut que je te parle.

LAMBERT. — Ah! enfin, ça n'est pas dommage... je ne serai pas fâché de savoir ce que tu penses.

VALENTiNE. — C'cst vi'ai, voilà neuf ans que nous vivons ensemble et tu ne me connais pas... tu n'as jamais cherché à me connaître : nous vivons à côté l'un de l'autre, sous le même toit, comme deux étrangère.

LAMBERT. — Je ne te connais pas... je ne te connais pas... c'est ta faute : tu ne paries jamais.

VALF.NTiNE. — Tu n'cnteoids pas mon silence ! En ce moment même, il se passe autour de toi, chez toi, des choses tragiques et tu n'en es même pas effleuré.

LAMBERT. — Quelles choses tragiques?

Voilà encore que tu fais du romaai.

VALE.VTINE. — Ça u'est pas du roma-n, c'est la vie.

LAMBERT. — Tais-toi donc : je la connais mieux que toi, la vie.

VALENTiNE. — Tu crois la connaître, mais tu en ignores tout un côté qui, pour certains, est l'essentiel.

LAMBERT. — Quoi... quel côté.P Pourquoi prends-tu des airs de victime ? De quoi te plains-tu? Tu n'es pas heureuse? Que veuxtu dire?

VALENTiNE. — Je veux dire qu'une femme a des sentiments, des aspirations, un besoin d'idéal!

LAMBERT. — J'avoue ne pas comprendre.

Kxplique-toi, dis-moi des choses claires, positives, .si tu veux que je te réponde et non des mots dénués de tout sens ; mais je te préviens que je n'aurai pas la patience d'écouter des divagations.

VALENTiNE. — J'ai bien eu la patience,

moi, de t^ire pendant neuf ans mes désillusions de c^orps et d'âme : oui, le lendemain même du mariage, j'aurais voulu crier mon désespoir et ma révolte et mom dégoût de ses brutalités.

LAMBERT. — Alors, tu as attendu neuf ans pour me dire ça ! Et c'est aujourd'hui que tu vien^ te plaindre d'avoir été mécon^ nue, incomprise r Tu me parles de tes aspirations, des brutalités du mariage. Pourquoi m'as-tu épousé?

VALENTiîŒ. — Est-ce que je savais? .

LAMBERT. — Tu savais très bien, et le temps est passé où les jeunes filles arrivaient au mariage naïves et ignorant tout. Que viens-tu me parler de ton besoin d'idéal ! Je ne suis pas un héros de roman, c'est entendu, mais tu savais qui j'étais quand j'ai demandé ta main... Je ne me suis pas fait passer pour un poète ou pour ,un officier de cavalerie; et, pendant que je te faisais la cour, je te défie de me citer une seule conversation où je t'aie parlé de littérature ou de voyage en Italie ! Le mariage n'est pas une aventure passionnelle, ma obère amie... Je me suis marié pour fonder une famille, pour avoir des enfants. Si tu y cherchais autre chose, j'en suis bien fâché ; mais, encore une fois, il ne fallait pas m'épouseï'.

VALENTiNE. — Saus doute, mais j'habitais une ville de province où les partis étaient rares; tu étais un parti convenable; nos fortunes s'équilibraient; ma dot te permettait d'acheter la maison de ton pèie et ce fut le point de départ de notre union!

LAMBERT. — Oui... Le mariage est aussi une ass-ociation... Il n'y a pas à s'en cacher, lorsque les choses se passent loyalement de part et d'autre. Tes parents savaient que ta dot me servait à payer la papeterie et j'ai tenu à ce que toi-même fusses mise au courant.

VALEXTiNE. — Ah ! C'était le mariage de raison dans toute sa folie, le mariage de convenance dans tout son cynisme!

LAMBERT. — C'était un mariage comme il s'en fait cent mille et do^nt k^ femmes se contentent.

VALKNTiNE. — Parce qu'on ne le sait pas... toutes les femmes n'ont pas ma franchise. Enfin, tout le monde a exercé une pression sur moi : père, mère, parents, amis, et l'abbé Bloquin lui-même ; on m'a démontré les avantages de cett-e union. Et puis, les parents vous disent qu'ils sont vieux, qu'ils peuvent mourir et (|u'ils partiraient tranquilles, s'ils savaient leur fille

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établie... étahlic, voilà leur mot et voilà le rêve pour nous!

LAMUKRT. — Mais oui, établie... C'est ■étrange comme les mots les plus simples te bouleversent! Mais si ce mariaige te déplai- .sait à ce point, il fallait le déclarer à tes parents.

VALENTiNK. — J'ai dit à mon père que je ne t'aimais pa« : il ne m'a même pas écoutée... je l'ai dit à ma mère : elle m'a affirmé que ça ciendiaif, qu'à défaut d'amour, il y avait l'affet^tion, l'estime, l'habitude, quesais-je? Qu'elle-même n'aimait pas mon père lors([u'elle is'était mariée et qu'elle avait été pourtiint très heureuse. D'ailleurs, elle mentait... Je l'ai su depuis. Mais c'est avec de tels mensonges que l'on nous sacrifie et, nous avons dans le sang, par nos giand'mèiTS et par nos mères, la résignation héréditaire au mariage d'intérêts et d'iiypocrisie. Voilà comment je t'ai épousé. Oh! ce n'est pas de ta faute, je le reconnais, c'est la faute du mariage tel qu'on le coinprend dans notre monde. Toi, tu t'es marié pour avoir des enfants : c'est, en effet, une raison très respectable: tu t'occupais beaucoup de tes affiaires, ce qui t'empêchait sans doute de t'occuper un peu de moi, et j'ai cru longtemps que ça devait être ainsi... c'est pourqi;oi je me suis tue, pendant neuf ans, résignée.

LAMBERT. — Tu aurais bien fait de continuer et de m'épargner tes doléances rétrospectives.

VALENTiNE. — Je ne peux plus me taire maintenant.

LAMBERT. — Ah!... pourquoi donc?

VALENTiNE. — Parce que, tandis que nous vivions ainsi si près et pourtant si loin l'un -de l'autre, j'ai rencontré un homme qui m'a entourée de dévouement et de tendresse, un homme qui m'a aimée, comprends-tu ? qui m'a aimée! Alore, moi aussi, je l'ai aimé.

LAMBERT. — Mais comment l'as-tu aimé?

Tu as été sa maîtresse?

VALENTINE. Oui.

LAMBERT. — Toi, toi, tu as eu un amant. Voyons, ça n'est pas possible.

VALENTINE. — Je porte en moi la preuA-e de cet amour.

LAMBERT. — Ail ! Voilà donc la cause de les larmes et de tes malaises. Je comprends pourquoi tu as refusé de voir le docteur... et moi qui étais encore assez bête pour m'inquiéter de ta santé! Quel est cet homme d'abord?

VALENTINE. — Peu importe.

LAMBERT. — Comment, peu importe? Je

ne suis qu'un homme sans idéal, très terre à terre, un industriel, un papetier, tout ce ((ue tu voudras; mais je n'entends pas qu'on me trompe, qu'on me rende ridicule! Je veux savoir le nom de ton amant... et d'ailleurs, je le connais... c'est Versannes, ça ne peut être que lui... je vais aller le trouver.

VALENTINE. — C'est iuutile... tu ne le rencontreras pas... il est parti.

LAMBERT. — Ah ! il est parti? C'est bien comnuxlo en effet et surtout très courageux !

VALKNTiNK. — Oui, il est parti et je de- \ ais le rejoindre ; mais au moment de me séparer de mes enfants, je n'en ai pas eu la force. Je n'ai pas voulu non plus tenter do redevenir ta femme, comme tant d'autres à ma place n'auraient pas hésité à le faire; je n'ai pas voulu jouer une comédie aussi odieuse et te duper aussi bas.sement. Si audacieuse que puisse te paraître ma démarche j'ai mieux aimé te dire la vérité, espérant que tu m'en saurais gré.

LAMBERT. — Comment donc! mais je t'en sais un gré infini. Oîi veux-tu en venir?

VALENTiN'E. — Je viciis te demander de rester auprès de mes enfants.

LAMBERT. — Et .Versanues ?

VALENTINE. — J'ai décidé de ne plus le revoir... jamais, je le jure : la loyauté de ma démarche est une garantie de ce serment. Nous vivrons comme par le passé, étrangers l'un à l'autre, mais aux yeux du monde, nous resterons unis.

LAMBERT. — Ah ! tu arranges ça comme ça, toi? Alors, c'esit une affaire que nous traitons! Et quel est mon avantage à moi, dans tout ça, si c'est une affaire? Et tu crois que je vais accepter bonnement dans ma maison l'enfant d'un autre et que je travaillera: pour le nourrir et pour l'élever? Et que mes enfants traiteront cet étranger comme leur propre frère? Non, non, chacun les siens... ce serait trop commode. Tu n'as pas réfléchi une seconde, ça n'est pas possible.

valelVtine. — Oui, je suis coupable, je t'ai gravement offensé et je te demande pardon...

LAMBERT. — En vérité, il est bien temps.

VALENTINE. — Mais je te supplie de me laisser auprès de mes enfants, car les torts que j'ai envers toi ne m'empêchent pas d'avoir été pour eux la mère la plus tendre et la plus dévouée. Tu ne peux pas dire le contraire; tout le monde le reconnaît. Je ne m'en vante pas, c'est naturel; mais je sui.s bien obligée de me défendre, n'est-ce pas? Et ce que je fais, ce que je fais, en ce mo-

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ment, n'est-ce pas une preuve de l'affection paiisionnée que je leur ai vouée? Je ne peux pas me séparer d'eux, non, ça, je ne le peux pas. D'ailleurs, daais leur intérêt même, ils ont encore besoin de moi : il faut que je reste auprès d'eux.

LAMBERT. — J'v Serai, moi, et ça suffit. VAUiNTiNE. — Hélas! tes soins et ceux que pourront leur donner des domestiques même dévoués ne remplaceront jamais les miens, tu le sais bien. Voyons, je t'en supplie à genoux, je suis à tes pieds, je te demcinde pardon, je m'humilie.

LA.MBEKT. — Mais nou, c'est inutile, la solution que tu me proposes est inacceptable, c'est absurde.

VALKNTINE. — Voyons, écoute-moi, écoutemoi : tu ne souffres pas dans ton amour, c'est ton orgueil seul qui est atteint. i^MBEBT. — Et mon honneur?

VAiJiNTiNE. — Ton honneur! Mais, si tu uses de tes droits, songe au scandale qui en résultera... et pour toi-même et pour nos enfants, ne vaut-il pas mieux le silence... le .silence! D'ailleurs, je tiendrai si peu de ])lace dans ta maison..., tu t'apercevra,s encore moins que jadis de ma présence. Je te dema-nde de me consacrer désormais tout entière à mes enfamts... tu ne peux pa^ me refuser ça.

liAMBKRT. — Mais tu cs indigne, enteudstu, indigne de t' occuper d'eux.

VALKN'riNE. — Ah! ne dis pas ça. Tu ne devines donc pas le combat effroyable qui s'est livré en moi. Pourtant tu m'as entendu pleurer toute la nuit... j'ai cru que j'allais devenir fblle. Tiens! il y a en ce moment un homme qui m'attend et sdn existence dépend de la décision que j'aurai prise... je pouvais partir avec lui... avec lui jo pouvais être si heureuse que j'aurais oublié peutêtre un jour, qui sait? ces mêmes enfants qui m'attachent ici et je ne peux pas partir... et tu dis que je suis une mère indigne, alors que je leur sacrifie mon amour, mon bonheur et toute ma vie !

LAMRKHT, Qu comhJe (Ic Jo fureur conjugale. — Tu oses me parler de ton amour et de cet homme. Tiens, tu mériterais...

Il la prend par le bras et la secoue rudement.

Oh! je vous ne criez pas ainsi.

— Comment!...

en prie, lâ- .. expliquons-

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