VALENTINE
chez-moi et nous...
LAMBERT. — Comment!... expliquonsnous?
VALBNTINE. — Oui, lorsqu'on a fait le
maj'iage que nous avoais fait, mariage sans amour de part et d'autre, admettons logiquement que s'il survient dans une semblable union des complications, ou doit les discuter sans passion et sans fièvre... comme deux associés... comme le mari et la femme que nous avons été.
LAMBERT. — Ça dépend de quelles complic4itions ! Eu effet, je ne vous connaissais pas et vous ne manquez pas d'audace!
v.\LENTi.vE. — Je n'ai eu que de l'humilité tout à l'heure.
L.\MBERT. — Je vous cliassc, entendezvous, je vous chasse... allez rejoindre votre amant, je ne vous retiens pas.
VALENTINE. - — Je ue veux pas quitter mes enfants.
LAMBERT. — Vous uc voulcz pas ! Mais de quel droit imposeriez-vous ici une Aolonté?
VALEXTiXE. — Je ne m'en irai pas... ou alors j'emmènerai mes enfants... ils m'appartiennent autant qu'à vous.
LAMBERT. — Vos prétention» sont vraiment grotesques ; vous savez bien que je demanderai le divorce et que la loi me les donnera.
VALENTINE. — Je uB reconuaib pas de loi au monde qui fasse qu'on ait le droit de retirer à une mère ses enfants.
LAMBERT. — Pourtant, cette loi existe, je vous assure, surtout lorsque la mère est une...
VALENTINE. — Taisez-vous! Ils vous ont coûté pour naître quelques minutes de plaisir, mais c'est moi qui ai souffert pour les mettre au monde et qiii ai failli en mourir, c'est moi qui les ai nourris, qui ai passé des nuits auprès d'eux quand ils étaient malades, qui ai tremblé pour eux à chaque instant... C'est moi qui, la première ai vu dans leui-s yeux leur âme s'éveiller, et c'est moi qu'ils ont connue et appelée la première. Vous voyez bien que c'est à moi qu'ils appartiennent. LAMBERT. — Ne VOUS épuiscz pas en paroles inutiles, le père a des droits imprescriptibles : mes enfants sont à moi, je les garde. valentin'ï:. — Ivlais si le père a de tels droits, il a des devoirs équivalents, je suppose. Vous êtes-vous inquiété de l'enfant que vous avez eu, dans le temps, avec une pauvre fille morte depuLs à l'hôpital?
LAMBERT. — Qu'est-cc quc vous allez cneioher là? Ça ne vous regarde pas... d'abord, comment savez-vous ?
VALENTINE. — Je le sais. Et quand les grands-parents vous ont écrit pour %-ous denvander quelque secours, vous ne leur avez même pas répondu... il a fallu qu'ils s'adres-
Le Torrent
sent à moi et que ce soit moi qui leur fasse parvenir, à votre insu, do quoi l'élever. Je ne me suis pas révoltée, moi, à l'idée de m'oveuper de l'enfant d'une autre!
i^MBERT. — Ça n'a pas le moindre rapport.
VALENTiNE. — Ah! levs enfants appartiennent au père, et c'est pour ça que vous avez fhassé d'ici une pauvre fille -séduite par un de vos ouvriers, sans même user de votre autorité pour engager cet homme à reconnaître cet enfant.
LAMBERT. — Vous uo me parlez que de bâtards!... Et le mariage, qu'en faites-vous?
VALtJNTiNE. — .T'en fais l'institution la plus féroce, quand elle n'est pas la plus douce! Et pourtant, quoique nous ayons fait le mariage que nous avons fait, je vous aurais été fidèle, je le jure, si vous aviez été un brave et digne'homme ; mais ce sont vos idées bourgeoises et mesquincvS, vas actes en contradiction constante avec vos théories, et votre âme vulgaire et pleutre, oui, c'est tout cela qui a créé un abîme entre nous. Insensée que j'étais de croire qu'en venant vous dire la vérité, vous m'en sauriez gré et que vous auriez peut-être une lueur d'humanité! Mais vous êtes sans justice et sans pitié! Ah! j'aurais dû prévoir qu'après avoir eu pendant plus de deux ans toute l'indifférence d'un mari, vous auriez tout à coup toute la fureur d'un amant ! Oui, j'aurais dû le prévoir et suivre le conseil que m'a donné un prêtre, c'est-à-dire redevenir votre femme...
LAMBEKT. — Misérable!
vaij:ntine. — Mais pour une telle ruse, il fallait encore trop de courage... ou plutôt, j'aurais dû partir et emmener mes enfants; je les aurais cachés et si vous aviez découvert notre retraite, vous m'auriez tuée plutôt que de me les arracher.
LAMBERT. — Vous m'iusultcz maintenant; vous me menacez... une dernière fois, allezvous-en, si vous ne voulez pas que je vous fasse jeter à la porte.
VALENTiNE. — Noii, nou, c'est inutile... n'appelez personne... je m'en vais.
LAMBERT. — C'est ça... allez le rejoindre... Oîi allez-vous par là ?
VALENTiNE, av€c uiic grande autorité. — Je vais dire adieu à mes enfants.
L.\MBERT. — Attendez : vovis leur direz adieu ici, devant moi. (Il sonne : la femme de chambre apparaît.) Où sont les enfants r
AMiîLiE. — Mais, monsieur, ils sont par là... ils jouent.
LAMBERT. — Dites-lcur de venir ici, tout de suite.
AMÉLIE — Bien, monsieur.
Elle sort.
VALENTiNK. - Vcus avcz pcur que je les vole ?
LAMBERT Jo lie sais pas de qu<)i j'ai
peur... dans l'état d'exaltation où vous ôtefi, vous êtes capable de tout.