‹ L'autre FranceChapitre 10 sur 14 · COMME EN FRANCE · texte numérisé non relu

COMME EN FRANCE

Nouvelle-France : la colonie, devenue anglaise, veut conserver son premier nom, avec les souvenirs qu'il évoque!

France! c’est bien ici la France d’outre-mer, France par choix, France par souvenir, France obstinée, malgré la conquête et malgré sa loyale fidélité, d'aujourd'hui, à la Couronne anglaise.

France par les sentiments, par l’histoire, par l'affection.

Le Canada ne s'affirme pas seulement

ainsi par des mots, par les ovations qu'il

om meme.

nous fait; il agit. Le jour où fut connue la déclaration de guerre entre la Prusse et la France, plusieurs centaines de jeunes Canadiens vinrent en masse au Consulat de France, à Québec, demander à notre agent qu'on les transportât en Europe et qu'on leur donnât-des fusils pour combattre aux côtés des Français!

Les choses de la France les touchent au cœur; ils sont frappés quand nous le sommes.

Monsieur le Comte de Chambord meurt :

les journaux canadiens prennent le deuil et le pleurent comme le fils des anciens rois du Canada |

Le Prince impérial est tué en Afrique:

la jeunesse canadienne envoie ses délé-

gués qui apportent une couronne sur le cercueil du jeune héros!

Dans les fêtes, dans les processions, le drapeau français marche le premier, avant même celui de la Souveraine !

Et la langue! Oh! c’est là qu’apparaît surtout cette ténacité fidèle !

Les Canadiens-Français la gardent, l’étendent, l’imposent, au point qu’à cette heure les actes officiels du gouvernement paraissent en français en même temps qu’en anglais!

Bien plus, nos frères d’autrefois n’admettent pas cette intrusion des termes anglais dans le langage français, intrusion que la mère patrie accepte assez complai-

samment.

Aïnsi, nous disons : un wagon; les Canadiens disent : un char. Nous disons :

un dollar; les Canadiens, qui ont la même monnaie que les États-Unis, n'ont pas accepté le mot anglais de leurs voisins; ils disent : une piastre.

Nous disons un square ; les Canadiens disent : un carré.

Nous disons : un ral; les Canadiens disent : une lisse.

Dans l'ordre des choses religieuses, l'assimilation française est très sensible.

Les prêtres portaient tous le rabat français; ils l'ont quitté récemment sur un désir de Rome, mais conservent encore le chapeau tuyau que les prêtres français portaient

au commencement du siècle. Ils appellent,

comme nous, leurs évêques : « Monseigneur », au lieu d'adopter la formule familière des États-Unis, où le prêtre dit à l’évêque, tout simplement : « Oui, évêque; bonjour, évêque. »

Et, ce qui est beaucoup plus important, plus caractéristique, le clergé tient à l’enseignement en français. Une clameur s’est élevée dans la colonie entière, quand certains évêques d'origine irlandaise ont demandé au concile de Baltimore que l’enseignement de l’Église catholique dans l’Amérique Septentrionale se donnât uniformément en anglais : le Canada s'est cru menacé dans sa chère langue; il a réclamé avec une extrême énergie, et

Rome a laisséles choses dans le séaiu quo.

À Québec, le maire est Canadien-Français ; à Montréal, le maire est Canadien- Français; et quand cette grande et magnifique ville recevait naguère ses volontaires, les héros de la campagne du Nord-Ouest contre les sauvages, c’est un étendard portant une inseription française et l'emblème éminemment catholique du Sacré-Cœur, que les dames de Montréal offraient aux officiers vainqueurs !

C'est qu'ici, catholique et Français c’est tout un : on ne fait aucune différence entre ces deux titres. Assurément, il y a une gauche, une droite, un centre; ily a des hommes et des Journaux qui se combattent, il y a des /1béraux et des conser

valeurs ; mais tous sont unis dans la ten-

dance française et dans le respect, dans . la pratique de la religion paternelle. Ce spectacle surprend et enchante.

Et d’où tout cela vient-il?

De ce que la préservation, l'extension de la nationalité française au Canada est due au clergé.

Quand la colonie fut conquise par l’Angleterre après la plus héroïque résistance, les soixante mille Français abandonnés se refusèrent d’abord, se refusèrent longtemps à reconnaître les autorités anglaises, espérant bientôt nous revoir. Mais que faire, à qui s'adresser, qui réglerait les différends, qui gérerait les intérêts communs? Plus de seigneurs! plus de

chefs! Alors la population française se

groupa autour des seuls conducteurs qui lui restassent, de ses curés, les faisant ses juges, ses conseillers, ses directeurs.

Et le clergé comprit cet héritage, l’accepta résolument, se fit l'appui, l'éducateur français, la tête de l'opposition contre l’oppression des premiers temps.

Puis le siècle a marché; l'Angleterre a cessé de tyranniser : elle a, au contraire, relâché le lien colonial, au point que les Canadiens, maîtres d'eux-mêmes, n’ont plus, avec la métropole, que des rapports de fidèle et lointaine loyauté. Mais le lien cimenté entre eux et leur clergé, aux jours de l’adversité, ne s’est pas rompu ; ils ont fait une nation unie, forte, respectueuse

de son Dieu, mûre pour la liberté, sachant

la pratiquer sans en abuser, conciliant sa foi avec un civisme éclairé, raisonné... Et ces soixante mille sont devenus deux millions... Dans dix ans, peut-être, ils dépasseront en nombre les Canadiens- Anglais, que déjà ils débordent de toute part, et qu’ils ont contraints au respect.

Cette cohésion, cette force, c’est l’œuvre morale et politique du prêtre français, constituant un peuple français, dans l'ordre, dans la liberté et dans la foi. Je

vous assure que cela est bon à voir!

Page 1