LA COLONISATION — LE ROI DU NORD
Il y a encore une liberté, assez appréciable, dont on jouit au Canada : celle de ne pas mourir de faim.
L'étendue du Canada, la fecondité de son sol vierge promettent à sa population, promettraient aux émigrants d'Europe, l'aisance par le travail.
En effet, le Canada français, la province de Québec, est grande comme la France; les deux tiers du sol attendent encore la
charrue ; le gouvernement vend ces terres A
neuves 3 francs l'arpent, et même 1 frane, payables à terme; ou bien encore il les donne gratuitement. De plus, la loi soustrait le lot colonial aux hypothèques, dettes, responsabilités pécuniairesantérieurement contractées par le concessionnaire ; et les meubles, provisions, animaux nécessaires au colon, à sa veuve, à ses enfants, échappent légalement à toute saisie judiciaire.
Si l’on ajoute que le climat est san, la terre féconde, la culture sans contrôle, même celle du tabac; la chasse et la péche libres et abondantes, les filles à marier vaillantes et laborieuses ; que partout s’ouvrent les routes et les chemins de fer:
il ressortira que, pour atteindre promp-
tement l’aisance rurale, il ne faut à
VOYAGE AU CANADA o1
l'émigrant que des bras et du cœur.
Aussi répond-il à l'appel. La colonisation progresse chaque année.
Chose curieuse, et qui prouve les qualilés conservatrices du peuple canadien :
il fait énergiquement appel à toutes les haches, à toutes les scies d Amérique et d'Europe; mais quand le colon arrive, quand les forêts immenses sont à peine entamées, écornées par le défrichement, déjà le pays se préoccupe des dommages et des inconvénients qui résulteraient de la guerre faite à ses arbres. Chaque année, un jour est désigné par ordonnance du gouverneur provincial : c’est Ja féte des arbres. Les écoles ont congé, les occupa-
tions ordinaires sont partout suspendues,
et chacun, du petit au grand, plante Joyeu sement au moins un arbre. Nul n y manque, et tous profiteront un jour de ce reboisement régulier: car les plants canadiens ne craignent plus la chenille, depuis l'importalion toute récente du moineau français qui a pullulé là-bas et purgé la campagne.
Qu'advient-il du colon? Fait-il ordinairement fortune, grande fortune?
Franchement, d'après ce que j'ai vu et entendu, je n'oserais l’affirmer.
Mais où donc la culture proprement dite a-t-elle enrichi?
Ce qu’on peut établir, sans rien surfaire, c'est que, toujours, les colons, canadiens
et européens, trouvent dans ces sillons
nouveaux, qui ne leur sont pas mesurés, une aisance élargie s'ils ont apporté l’aisance, et, tout au moins, s'ils n’ont apporté que leurs bras, la vie plus facile, la terre plus féconde, le travail plus rémunérateur que chez nous.
Sous le ciel de la Nouvelle-France, il y a place pour toutes les énergies rurales que découragent nos étroites limites. L'attrait de la propriété dans un pays libre et heureux est fait pour séduire bien des déshérités, bien des écœurés, qui, traversant l’Atlantique, trouveraient là-bas, non pas de fantastiques trésors dont il serait exagéré d'évoquer le mirage, mais l’espace, l'indépendance, et le gain qua-
druplé.
of L'AUTRE FRANCE
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Il y a un singulier personnage que l'on appelle ici le Roi du Nord, ou, familièrement : « le curé Labelle ».
Une nation, le Canada entier, proclame les services rendus par ce pasteur de campagne. À lui sont dus les pas de géant qu'a faits la colonisation dans le nord et dans l’ouest de l'Amérique Sep-
tentrionale. Ce conquérant pacifique et
7 | patriote a jeté dans le désert des voies
ferrées, des fabriques, et surtout "des villages de colons, qui avancent chaque jour davantage la limite de la civilisation et le progrès de la richesse agricole. Dans toute la Confédération, son nom résonne comme celui d'un victo-
rieux, et je ne crois pas qu'on puisse
rencontrer un souverain plus populaire.
Cet homme extraordinaire est un fort, solide et riant apôtre, qui ne se pique pas de beau langage, et qui ne mâche pas ses mots quand il exhorte à la fécondité les femmes du Canada, leur demandant des fils sans nombre pour peupler de rejetons français les régions inhabitées.
Sa bonhomie énergique et simple attire dès l’abord, et sa conviction de colonisateur vous pénètre.
Il subjugue et entraine vingt jeunes ménages, solides, chrétiens, travailleurs ; il les emmène dans la forêt et leur taille leur domaine. Quand le défrichement est en bonne voie, le curé Labelle s’en va
dix lieues plus loin, avec d’autres colons.
semer"
Les villages se fondent, la cullure s’étend.
Ces saines et neuves populations s’accroissent dans une proportion fabuleuse.
Le Roi du Nord les visite, les secourt, les encourage, les associe, les constitue en paroisses et en municipalités, demeurant l'arbitre préféré, dans toutes les divisions, pacifiant les querelles, préchant partout la croisade de la colonisation à outrance, pour l'extension de l'élément français en Amérique, pour la mise en valeur de toutes les activités américaines et européennes sur le terrain agricole du nouveau monde.
Cet hercule, taillé au rabot, qui devise,
la pipe à la bouche, en vieux langage nor-
mand, semble ne pas connaître d'obstacles.
Pien ne l'étonne... pas même les raffinements d'Europe auxquels il n’entend rien. Quand il vint naguère à l'Exposition universelle d'Anvers, un mauvais plaisant le conduisit, sans le prévenir, à un ballet de danseuses :
— Ah! çà, fitil, après un instant, qu'est-ce qu'elles ont à tourbillonner, ces fillles-1à? Une Canadienne en pourrait bien faire autant; mais elle fait mieux, elle nous donne de petits colons.
Elles m'étourdissent, celles-ci. Reste là, compère, si cela te va: moi, je vais dire mon rosaire dans l’antichambre!
Parfois ce rustique, de belle humeur
et de bel appétit, abandonne ses forêts.
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On voit sa soutane râpée dans les corridors du Parlement fédéral à Otawa, ou dans le cabinet des ministres : il vient solliciter ardemment un embranchement de chemin de fer, une route, pour une nouvelle ville qu'il a fondée hier; il insinue, il raisonne, il tempête... 1l obtient infailhblement. Un autre jour, on le voit arriver à Montréal, suivi d’un long convoi de bois ; il a dit à ses colons que les pauvres de la grande ville mouraient de froid : les colons ont apporté de bien loin leur offrande.
Ce type de puissance et de caractère vous empoigne, quoi que vous en ayez, il est irrésistible. Nous l'avons suivi à
travers le Canada; sa verve ne l’a pas
abandonné un instant, et il nous faut boucher nos oreilles pour éviter d'être trop convaincus, pour échapper aux lots de colonisation quil veut attribuer aux plus récalcitrants.
Un pareil homme, ici, est un trésor :
ses concitoyens le comprennent.
Le curé Labelle ne sera ni évêque, ni sénateur fédéral, ni député provincial; mais prononcez son nom dans les sept États du Canada, que l'on vous voie dans son sillage, que l’on vous sache son ami, toutes les portes et toutes les mains s'ouvriront à ce nom magique el sacré, que la France doit répéter avec reconnaissance : Car le Roi du Nord vise
surtout à maintenir, à étendre le contin-
Fe
ea-muees
| gent qui parle notre langue, qui garde
! notre culte, qui s’enorgueillit de sa filia-
tion française et entend ne la jamais
répudier |