L'HISTOIRE — LE CLERGE LA LITTÉRATURE
I y a aujourd'hui trois cent cinquante ans, qu'un hardi marin de Saint-Malo, Jacques Cartier, envoyé par le Roi, pénétrait dans le grand fleuve américain du Nord, qu'il plantait à l'entrée du Saint-Laurent la croix écussonnée des fleurs de lys avec cette inscription : Franciscus primus, Dei gralia Franco rumrex, regnat. Mais c’est seulement au commencement du xvr1° siè-
cle que Samuel de Champlain, premier
vice-roi, fonda Québec, au milieu des tribus insoumises. En 1615 fut dite la première messe dans la première chapelle; en 1621 fut célébré le premier mariage.
Québec compte aujourd’hui soixante-dix mille habitants. C'est l’ancienne capitale coloniale, qui a conservé l'aspect, les mœurs de la vieille origine française : elle s'élage sur un superbe promontoire, au pied de sa forte citadelle et de la terrasse parquetée qui domine le Saint-Laurent, Ses rues grimpantes, ses boutiques d'ancienne allure provinciale, la bonhomie franche et familière des passants, les clochers petits et grands qui multiplient leurs sonneries régulières dans tous les quar-
tiers, rappellent un autre temps. Le décor,
et tous les objets extérieurs, vous ramènent au calme oublié des siècles passés.
La ville s’énorgueillit avec raison de ces souvenirs anciens. Les maisons rajeunies conservent leurs vieilles et naïves enseignes : celle du Chien d'or est restaurée artistement sur les bâtiments reconstruits de la Poste. L’agitation moderne n’a pas envahi cet asile respecté des coutumes antiques, des traditions paisibles, courtoises et liltéraires. |
Le Patriotisme, la Religion, les Lettres, voilà trois termes qui résument le passé et le présent de Québec. Le cœur de la vieille cité, que pavoisent sur notre passage les couleurs françaises, palpite à la
citadelle, à la cathédrale, à l’université.
La citadelle, hissée sur un magnifique piédestal, comme la reine du fleuve-géant, est gardée à cette heure par quelques miliciens volontaires; mais elle fut, en 1759, le rempart de la pauvre colonie envahie par les forces anglaises, abandonnée par la mère patrie, et luttant toute seule pendant six ans avec une énergie désespérée pour demeurer française! Québee vit ses murailles défendues par ses citoyens, de douze ans à quatre-vingts ans, tous armés et debout pour le combat suprême, après avoir coulé leurs vaisseaux, pour fermer l'entrée du port! Les Français étaient cinq ou six mille; les Anglais étaient trente mille ; les Français résistèrent trois
mois ! Enfin, le général anglais Wolfe, qui
commandait à trente-six ans l'armée assiégeante, parvient à tromper les sentinelles, débarque au pied des falaises, les escalade et range ses troupes dans la plaine qui domine le Saint-Laurent. Les Français ne les attendent pas derrière leurs ramparts, ils se précipitent, le marquis de Montcalm à leur tête, et la tuerie commence, formidable, héroïque. Wolfe est frappé à mort; mais, presque en même temps, le marquis de Montcalm est rapporté mourant; il expire chrétiennement, dans l'éclat de la plus glorieuse défaite, sauvant du moins l'honneur, au milieu du naufrage de la colonie.
Quand j'ai été saluer la tombe du héros :
— Monsieur, m'ont dit les Ursulines qui
la gardent, le général de Charette vous a précédé ici. Devant cette pierre, 1l était ému comme vous, comme le sont tous nos frères de France!
Le vieux drapeau de Montcalm, qu'ont jauni les années, est conservé avec une sorte de piété filiale par les Canadiens; il a sa place, la première, dans les cortèges officiels, son escorte composée de zouaves pontificaux; et c'est le bâtonnier des avocats de Québec, qui a l'honneur de l’abriter sous son toit,
L'Église diocésaine de Québec, aïeule féconde, aujourd'hui démembrée en soixante diocèses qui fleurissent dans l’Amérique du Nord, a été fondée et cimen-
tée dans le sang des missionnaires dès la
naissance de Ia colonie. Mais son premier évêque fut désigné il y a deux cents ans par Louis XIV, au choix de Clément X. Il a laissé dans la mémoire de son peuple une mémoire vénérée. Le Canada espère placer un jour officiellement sur ses autels l'image de ce noble et saint prélat, allié à la Maison royale de France, et fils des premiers barons chrétiens : François de Montmorency-Laval.
Son quinzième successeur, Sa Grâce M: Taschereau, a honoré du plus bienveillant accueil les visiteurs de France, qui ont admiré les splendeurs de sa basilique, datant des Français; plus encore, l'assistance immense, recueillie, pieuse,
dont ils l'ont vue remplie.
La religion des Canadiens est profonde et sincère. Elle s’unit à tous leurs autres sentiments: elle est surtout inséparable de leur amour pour la France qui les a dotés de sa foi; elle a imprégné de son esprit leur législation vraiment libérale; elle inspire la vie privée et la vie publique.
I] n’y a là-bas aucun budget des cultes.
Le curé perçoit la dîime, le plus souvent en nature, c'est-à-dire une portion du grain récollé, Chacun lui doit un boisseau sur vingt-six : l'obligation est précise et sanctionnée par la loi.
Attendez, avant de bondir; et ne croyez pas que cette detile de tous attenie, en quoi que ce soit, à la liberté! Je pourrais
vous dire, tout d’abord, qu'en somme cette
dépense privée du salaire ecclésiastique soulage d'autant la dépense publique, puisée aux mêmes bourses; je pourrais vous dire qu’en fait cetle dette est chère et sacrée pour chacun, que le débiteur la paye avec joie, qu'il choisit pour son curé le plus pur de son froment ; qu'il excède ordinairement la mesure, et que, par suite, la sanction légale n’est jamais exercée. Mais pour vous rassurer au sujet de la liberté qui demeure à chacun, j'ajouterai surtout que les catholiques seuls sont tenus à l'obligation; pour s’en dispenser, il leur suffit de faire connaitre, en forme officielle mais fortsimple, qu'ils cessent d’être catholiques : ainsi la dépense du culte est sup-
portée seulementparceux qu'elleintéresse.
De plus, à la dime correspond, non seulement la charge du culte incombant au clergé, mais encore une partie de la charge des familles, savoir l’entretien et l’éducation du vingt-cinquième enfant : or le cas se présente, dans ces contrées patriarcales où la race française ne s'étend pas par l'immigration élrangère, mais doit tout son développement à la multiplication intérieure. Je dois dire que loin de redouter les chances de cette charge spéciale, le clergé, dans son patriotisme français, l'appelle sans cesse de ses vœux et de ses conseils : J'ai entendu les prêtres insister surtout dans leurs discours sur le devoir de la fécondité à outrance!
C'est un contrat semblable d'équitable
réciprocité qui a dicté l’exemption des taxes accordée aux biens des corporalions religieuses. Correspondant à ce privilège exceptionnel, la charge d’un service exceptionnel s'impose au clergé qui l’a toujours largement remplie, la charge de l’assistance publique. Il a créé et 1l entretient les établissements de bienfaisance, les hospices, les hôpitaux, les asiles de tout genre, et les écoles gratuites. C'est dire qu'il paye au centuple son impôt!
Une vie religieuse si intense devait se manifester spécialement par le dévouement au Saint-Siège : le Canada français a donc fourni de nombreuses recrues à l'armée romaine. Les anciens zouaves
pontificaux, de toute condition, sont hono-
rés ici d'une estime générale; le pays se montre fier de ces soldats chrétiens, qui forment entre eux une sociélé établie, subdivisée en sections, et appelée, du nom du premier colonel : l'Union Allet. On me permettra de dire l'émotion profonde que j'ai éprouvée, lorsque la section de Québec, apprenant mon passage, est venue saluer en corps un simple zouave pontifical de France, et confondre avec les miens ses souvenirs d'autrefois : nos mains unies dans une même pensée me symbolisaient la fraternité des vieux continents et de la jeune Amérique dans la foi une, dans l'amour du même père qui est à Rome!
La jeune Université de Québec, le
centre intellectuel du Canada, porte le nom du premier évêque de la Nouvelle- France : Université-Laval; elle a été fondée il y a trente-cinq ans : les membres du conseil d'administration, six prêtres et six laïques, sont choisis parmi les professeurs ; elle comprend l’enseignement complet des quatre facultés : elle est libre, et ne touche aucune subvention de l’État, Ses constructions monumentales, qui dominent à pic le cours du Saint-Laurent, sont l'orgueil de Québec. Nous avons passé de longues heures dans ses musées où tous les animaux et tous les minéraux de l'Amérique Septenirionale forment une collection renommée; dans sa magnifique
bibliothèque, où quatre-vingt mille vo-
re L'AUTRE FRANCE
lumes racontent l'histoire et les productions du nouveau monde. L'art y a sa place, avec de bons tableaux de l’ancienne école française.
Sans abdiquer jamais les droits inflexibles de la vérité, et sans dévier d’une rigoureuse orthodoxie, l’Université Laval a ouvert ses portes avec une large tolérance.
Nous avons trouvé dans ses chaires des professeurs protestants, et même tel maître que ses tendances politiques eussent pu séparer d'elle : car elle respecte, dans leur sphère propre, la science ouverte, avec la raison libre.
Cette institution modèle n’a pas seulement formé les prêtres, les médecins, les
avocats qui honorent le Canada français;
on doit et on devra à l’Université Laval l’efflorescence de la production littéraire.
Elle est touffue comme les moissons pressées d’un sol vierge, cette production canadienne, et l’on s'étonne qu’un si jeune peuple ait déjà tant écrit! On noircit le papier sans se contraindre : le papier ne paye pas d'impôt!
Ainsi, sans parler des feuilles éphémères qu'un mois, une semaine, un malin ont vu naître et mourir, telles que les Débats, le Figaro, le Temps, la presse périodique canadienne française est représentée, à Québec seulement, par le Canadien, V'Événement, le Journal de Québec, le Courrier du Canada, le Nouvelliste,
l'Électeur, la Vérité, la Nouvelle France,
et plusieurs autres journaux. Les visiteurs français seraient bien ingrals s'ils ne rendaient un légitime hommage au talent des journalistes qui leur ont fait un si fraternel accueil !
Les œuvres plus müûries abondent, aussi bien que celles de la presse quotidienne, et bien des noms sont déjà célèbres. Garneau et Ferland ont magistralement buriné l'histoire de la patrie canadienne.
Fréchette, qui a ému tous les cœurs en nous déclamant ses vers, est venu moissonner ses lauriers jusque sur le Parnasse de l’Académie française. Sulte et Routhier, le magistrat prosateur et poète, ont chanté dans leurs douces harmonies les beautés
du Saint-Laurent. Gaspé a raconté, avec
VOYAGE AU CANADA Oo!
une naïveté charmante, les légendes de l'origine coloniale. Mermette a exploité les aventures romanesques. Dünn et Tassé ont écrit de solides études sur leur pays, ainsi que Chauveau, l’ardent et érudit patriote, aussi bon à entendre qu'à lire.
Faucher de Saint-Maurice, ce sympathique officier, qui a combattu au Mexique sous nos drapeaux, tient la plume aussi brillamment que l'épée; ses nouvelles, où ses sentiments pour la Nouvelle-France se confondent ardemment avec son amour pour la vieille France, sont simples et gaies, d’un style vif et d’un entrain gaulois : son encre vient cerlainement de Paris.
Comment dire adieu à l’ancienne capi
tale, sans saluer tous ses citoyens qui nous ont si cordialement fêtés.
À citer, notamment, le banquet superbe qui a eu lieu dans l'ile d'Orléans. l'une des émeraudes du Saint-Laurent. La salle du festin, plantée presque sur Île fleuve, était décorée de drapeaux et d'inscriptions; le menu comptait quarante-deux plats; le maire de Québec présidait, et a porté les loyal toasts à la Reine, au gouverneur général, au gouverneur provincial, à la France, puis aux hôtes du Canada, au milieu d’explosions répétées d’enthousiasme.
Un orateur a parlé au nom de la presse canadienne, évoquant, au milieu d'une
véritable tempête de bravos, le souvenir
des services militaires rendus à la France par des Canadiens, depuis un siécle.
La musique militaire jouait sous les fenêtres.
Le repas ne s’est terminé qu'à minuit :
les vapeurs qui nous ont ramenés à la ville, par une nuit superbe, ont élé le théâtre d’un bal, improvisé et fort animé.
Réception magnifique de tout point, et dont la cordialité, le cadre, l'éclat, laisseront grand souvenir.
Nous n'oublierons jamais les autorités
provinciales et municipales: Son Honneur le maire Langellier, MM. les échevins ; les dames de Québec, si gracieusement hospitalières ; les très honora-
bles Tallion et Blanchet et les autres
membres du Cabinet ; les sénateurs du Conseil législatif, les députés à la Chambre des communes ; l'aimable consul général de France, marquis de Monclar, avec son chancelier, M. Duchâtel ; ni spécialement, Son Excellence le gouverneur provincial, M. Masson, dont la bonté si empressée nous a vivement touchés, dont la belle demeure au milieu des grandes futaies sur les hauts coteaux du Saint-Laurent nous a été si largement ouverte.
Tous ces inconnus d'hier se sont faits nôtres sans cesse, sans réserve; et je dois avouer que nous ne les avons pas ménagés : non seulement nous voulions tout
voir, mais nous voulions tout savoir, et
notre curiosité sans cesse en éveil sur tous les points, notre mobilité française courant d'un sujet à l’autre eussent déconcerté des complaisances moins inépuisables.
J'ai souvent entendu dans nos excursions, dans nos rencontres, dans nos pantagruéliques banquets, se croiser au même moment vingt questions disparales :
— Quel est précisément chez vous le caractère de l'opposition parlementaire?
— Comment fait-on cette excellente confiture de bluets? et ce sucre d'érable ?
— Quel estle montant du budget fédéral ?
— Est-ce que les mariées se mettent en blanc ?
— Vous applaudissez-vous d’avoir
adopté si rigoureusement la protection douanière ?
On satisfaisait à tout et à tous, avec bonne grâce et empressement, sans jamais paraitre importuné de nos fusées divergentes, nous traitant en amis..., que nous
sommes devenus et que nous resterons !