‹ L'autre FranceChapitre 12 sur 14 · MONTRÉAL · texte numérisé non relu

MONTRÉAL

Si Québec a conservé son aspect calme et reposé de vieille capitale coloniale, Montréal, ville de deux cent mille âmes, métropole commerciale de l'Amérique française, ressemble, avec ses larges rues coupées à angle droit, son agitation, ses réseaux électriques, télégraphiques et téléphoniques, qui l'enveloppent comme une toile d’araignée, ressemble plutôt aux nouvelles cités des États-Unis. Le mouvement des affaires y est si considérable que

sa Banque est, par l'importance, la troi-

sième de l'univers, après celles de Paris et d'Amsterdam. On a appelé Montréal « la rivale de New-York ». La comparaison entre ces deux villes a été faite, un peu dédaigneusement, par lord Dufferin, l'un des derniers gouverneurs généraux, qui aimait la paix majestueuse de Québec et qui appelait New-York « un Montréal en pis », Montreal agravated.

Les Français ont été reçus à Montréal avec un enthousiasme exubérant. Vingt mille personnes ont accueilli notre arrivée par leurs acclamations. Un feu d'artifice a été tiré, dont la pièce principale faisait étinceler ces mots”: Vive la France! Une réception officielle nous a été faite à

l'Hôtel de Ville. La vaste salle municiple

était bondée, ainsi que les tribunes, de femmes en toilette de soirée et de tous les plus notables citoyens. Au fond, sous un dais, un trône élevé. Son Honneur le maire, M. Beaugrand, y prend place, vêtu d'une longue robe écarlate fourrée de marie, ilest décoré d’un large collier d’or ouvragé, qui constitue son insigne. Assis sur les marches du trône, les greffiers en robe de soie noire; au-devant, formant demi-cercle, les sièges et les bureaux des échevins. On nous introduit au milieu d’applaudissements frénétiques. Le maire nous lit les chaleureuses félicitations de sa ville. Un échevin demande ensuite la parole et propose au conseil d'inscrire les

félicitations de Son Honneur au Livre

de Ville. Les échevins votent gravement.

Puis la séance est levée et se transforme en réunion mondaine qu'embellissent des chœurs d'homme en costume de Guillaume Tell !

Un long cortège de voitures nous a conduits au Mont-Royal, beau parc municipal, situé sur les hauteurs, et dont les terrasses dominent le large fleuve couvert de vaisseaux, le gigantesque pont Victoria, les usines fumantes, les palais, les villas, les grands hôtels et les clochers sans nombre de l’ancienne Ville-Marie. Le hasard a voulu que, de cet observatoire, nous eussions soudain le spectacle d’un vaste incendie en ville. Nous vimes à l’œuvre,

pour tout de bon, les pompiers qui avaient

précédemment fait devant nous la parade officielle. Leur arrivée presque immédiate sur le lieu du sinistre, le jeu de leurs puissants appareils, leur lutte si précise et si brève contre le fléau, semblaient la suite du gala commandé; beaucoup même le prirent ainsi. Il faut que le service d'in:

cendie ait cette activité spéciale en Amérique, où le boïs est encore très employé dans les constructions, où le feu menace constamment : chaque chambre possède sa petite échelle de corde enroulée près de la fenêtre, et partout sont suspendues à portée de la main de petites bombes de verre contenant un liquide extincteur.

La municipalité ‘et les particuliers ont

multiplié pour nous les lunch sur l'herbe,

les réceptions dans les jardins illuminés, les festins servis par DE URSS filles aux trois couleurs. | | La presse de Montréal a fèté spécialement les écrivains français et leur a offert une cordiale hospitalité, exhalant dans des toasts fraternels les joies de la rencontre avec la presse d'outre-mer. La Minerve, l'Étendard, le Monde, la Presse, le Globe, la Patrie, la Semaine religieuse, avec bien d'autres publications, parlent notre langue, et entretiennent ardemment le culte de la France.

I1 nous semble retrouver à Montréal, au milieu de ce joyeux et sympathique tourbillon, l'écho des traditions riantes et hos-

pitalières que la France mondaine avait

portées là-bas, et dont le grand historien du Canada a mentionné l'insoucieuse persistance jusqu’à la veille même des héroïques combats contre le conquérant :

« Là-bas, venant des monts Alleghanys, « s'’avance un grand nuage sombre : ce

« nest rien, répondent les violons, c’est

AR

le brouillard des lacs, que va dissiper le « soleil du printemps! »

Montréal a conservé cet entrain d’autrefois. La pruderie protestante de ses voisins des États-Unis ne l’a pas attristée.

Ses dimanches, très religieusement observés, n’ont point l'allure morose et compassée des dimanches yankees. Le peuple sait rire. Les trains de banlieue abaissent

leurs tarifs le dimanche et ressemblent

singulièrement par leur animation aux trains analogues des environs de Paris.

Le théâtre est intermittent, mais très suivi, quand paraissent surtout les artistes de France. Des trains de plaisir amenèrent à Montréal une foule immense quand furent annoncés Capoul et Théo. Pour Sarah Bernhardt, ce fut du délire. Une délégation l’alla recevoir à la frontière des États-Unis, et quand elle parut sur la scène au milieu des applaudissements, une immense couronne, telle que la tragédienne ne put la'soulever,descendit des cintres à ses pieds. Sarah Bernhardt délacha la rosette tricolore piquée au milieu des roses et la fixa sur son corsage. Alors

les trois mille spectateurs se levèrent,

acclamant à la fois l'artiste et la France.

On nous a fait remarquer que l’Alboni est une Canadienne-Française; elle se nommait à Montréal Emma Lajeunesse.

Le Saint-James club et les autres cercles sont élégants et agréables; ils nous ont accueillis avec une courtoisie empressée et nous ont même inscrits sur la liste de leurs membres. Les gaies sociétés de trappeurs, organisées en vue des différents sports, nous ont également honorés de leurs insignes.

Le monde diffère du nôtre, en ce que les corsages y sont plus montants et la valse moins générale; mais les plaisirs locaux que ramène l'hiver sont très sui-

vis. Des milliers d'Yankees passent an-

nuellement la frontière pour admirer le Carnaval de Montréal; les ébats joyeux des patineurs et des traineaux sur la surface gelée du Saint-Laurent, où la glace est assez solide pour porter un chemin de fer; l’exhibition des riches fourrures; les glissades folles dans un plateau d'écorce qui vous emporte, trois ou quatre à la fois, sur une pente vertigineuse; les courses sur la neige à l’aide de longues et larges raquettes assujetties à la chaussure ; et l'éphémère palais de glace étincelante, où les fêtes costumées prennent, à la clarté des illuminations, le plus féérique aspect.

Cette impression riante que laisse Mont-

réal se retrouve presque dans ses cime-

tières. Pittoresquement situés, ils semblent faire partie de la grande promenade municipale. Pas d’enclos sévères, carrément enveloppés de grands murs tristes :

les monuments funéraires, fleuris et gracieux, sont épars au milieu des hautes futaies, sur la pente valonnée du Mont- Royal. On à quelque peine à recueillir ses esprits dans ces Jolies allées tournantes où l’image de la Mort dépouille son austérité.

Montréal assurément n'oublie pas ses défunts : car toutes les sépultures sont très soignées. Mais il n’affectionne pas spécialement les marques du deuil. Ainsi un avis placardé rappelle aux cochers qu'en sortant du cimetière pour entrer dans le

bois de plaisance, ils doivent dépouiller

aussitôt le long crêpe des enterrements.

Mais Montréal se prévaut d’autres titres que de son joyeux renom.

Montréal croit et prie.

Son aimable évêque, ME Fabre, frère de M. Fabre, commissaire canadien à Paris, voit prospérer sous sa houlette un diocèse riche en mérites.

La Ville a offert au Saint-Siège de nombreux zouaves pontificaux, que leur frère de France a rencontrés avec bonheur :

plusieurs dans les grands emplois de la magistrature et de la banque.

Les établissements scolaires et charitables ont pris un développement magni-

fique.

Le collège des Jésuites, où les protestants eux-mêmes amènent leurs enfants, le colossal monastère enseignant de Ville- Marie, merveille d'architecture et d’immensité, l’'Hôtel-Dieu, cent autres institutions de ce genre devraient arrêter l’attention.

Mais il en est un qui mérite une mention toute spéciale : Saint-Sulpice!

La Société de Saint-Sulpice, ce n’est pas seulement ici une bienfaitrice comme elle l’est partout : c'est la fondatrice de Montréal! Ce sont les enfants de M. Olier, envoyés par lui-même, de son lit de mort, pour évangéliser les [roquois et les colons, qui ont semé le germe et arrosé la

plante. C'est à eux que le grand arbre, la

ville florissante d'aujourd'hui, doit sa vie et sa fortune.

Propriétaires et seigneurs du sol, premiers curés sédentaires de Montréal, ils attirèrent les colons de France, les établirent, les assistèrent de leurs magnifiques libéralités, et surent mourir à leur tête lors des invasions sauvages. Ce sont eux qui ont dessiné la ville de 1672, concédant les terrains le long des nouvelles rues, stimulant les concessionnaires, les obligeant à construire sans délai, et édifiant eux-mêmes une première église paroissiale de Notre-Dame. Ils la réédifiaient naguères avec une telle splendeur, que, pour la surpasser, la cathédrale en cons-

truction a dû se modeler... sur Saint-

Pierre de Rome! Ils ont doté la ville d’un florissant séminaire, d’un collège classique immense, de toutes les institutions, de toutes les œuvres qui assurent la vitalité matérielle et morale d’une grande cité.

Ils ont songé même à la distraction, et leur cercle de jeunes gens, organisé par le zèle de l'abbé Hamon, pourvu d’une grande salle de spectacle, a vivement intéressé le visiteur de France qu'y ont fêté de si chaleureuses, de si élequentes sympathies.

La conquête anglaise n’a pu entraver l'action catholique et française des Sulpiciens. Notre culte est encore à Montréal celui de la majorité : les protestants lui

rendent hommage et pavoisent volontai-

ment leurs façades sur le passage du Saint-Sacrement. Notre langue se parle officiellement. Le très honorable shériff, en toge de velours violet, M. Chauveau, rend surtout des ordonnances françaises; et j'ai entendu, au palais de Justice, les dépositions et les plaidoiries, commencées en langue anglaise, s'achever inopinément en langue française. Enfin la ville compte quarante-cinq écoles : trente sont catholiques-françaises!

Ainsi Montréal, en dépit de l'invasion, Montréal, devenant la cité reine du Nord, est, grâce à Dieu, demeurée fidèle à l’esprit de son origine, à la foi et à la natio-

nalité de Saint-Sulpice!

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