LA NATURE — LES SAUVAGES — RIEL
Il est peu de pays plus largement dotés que le vaste Canada, au point de vue des sites grandioses et des émouvants aspects qui frappent et qui séduisent.
Son fleuve, le plus large du monde, le Saint-Laurent, enchâsse dans ses eaux mille émeraudes, vertes iles aux riants bocages. La délégation française a sillonné, depuis le lac Ontario jusqu'au golfe Saint-Laurent, la longue nappe ar-
gentée. La Compagnie Richelieu nous a
gracieusement offert l'hospitalité de ses magnifiques vapeurs, qui dressent au-dessus des eaux trois et quatre étages de salons ou de cabines et qu’éclaire l’électricité, masses imposantes, si instantanément dociles au gouvernail, qu’elles peuvent affronter victorieusement les rapides.
Ces barrages naturels soulèvent une frange bouillonnante hérissée de pointes rocheuses ; et ce n’est pas sans émotion que les passagers, réunis sur les terrasses de leur vaisseau-colosse, approchent à toute vapeur de ces dangereux obstacles.
Un grand silence se fait à bord, sans qu'il | soit besoin de le commander : on n’entend
que les brèves et nettes indications du
pilote et le grincement de la roue centrale qui, obéissant à ses ordres sous l'impulsion de deux matelots, dirige au loin le mécanisme du gouvernail. Soudain voici l'avant engagé entre les récifs : l’hélice s'arrête : le courant entraine le vaisseau; celui-ci se cabre verticalement au-dessus d’un affaissement propice échancrant la chaîne de rochers; il passe entre les crocs qui retiennent encore quelque épave du dernier naufrage; puis, par un saut formidable, la masse est projetée en avant, sur une pente verligineuse. Tout cela dure quelques secondes : la barre est franchie; le vapeur reprend sa paisible assiette et sa course majestueuse, tandis qu’écla-
tent et se répètent les applaudissements
des hôtes émerveillés. Vingt lieues plus loin, jusqu’à la porte de Montréal, c’està-dire jusqu'au pont Victoria, le seul qui traverse le Saint-Laurent, et le plus grand que l’homme ait encore construit, ils retrouveront les mêmes hardiesses, la même habileté, les mêmes émotions devant le grandiose spectacle des rapides.
Plus bas, le fleuve se creuse comme une mer ; il forme au pied des terrasses de Québec un vaste port naturel, où a facilement évolué en son temps le (rreat-Eastern, et où nous avons eu le bonheur de saluer la patrie, de rencontrer sur la Flore et le Bouvet l'hospitalité, les fanfares, les vrais gentilshommes de la chère marine
française.
Au delà, le Saint-Laurent s’élargit encore el reçoit le magnifique tribut du Saut- Montmorency, c’est-à-dire d’une cascade prodigieuse, qui, vomie par la montagne, déchire le roc, avec de puissantes clameurs.
Puis, le long du fleuve, les stations de plaisance, affectionnées par les Canadiennes : l'ile d'Orléans, la Malbaie, la Rivière - du - Loup, que nous avons vues si charmantes le jour, si charmantes la nuit, sous la clarté dorée des aurores boréales.
Enfin, avant de déboucher dans son large golfe, le Saint-Laurent voit arriver à lui les eaux du Saguenay. Cette rivière
est assurément l’une des plus pittoresques
merveilles qui se puissent imaginer. L’A mérique lui a fait une célébrité que nous avons trouvée juste. Figurez-vous un pla teau élevé : dans son sol de granit, une déchirure nette, où serpente, entre deux profondes murailles abruptes et parallèles, un courant sombre, qui se resserre en étroits passages ou bien s'étale en baies encaissées : c’est le lit du Saguenay, que bordent à pic d'immenses rochers lisses, frôlés par les vapeurs aventureux. Dans ieur sévère majesté, ces parois de granit, que nous avons longées vingt-quatre heures, parlent aux plus insouciants : une muette admiration s'impose à la bande la plus rieuse devant le cap Éternité ou le
cap Trinité ; l'effet nouveau de ce fantas-
tique décor se grave pour jamais dans l'imagination.
Le Saguenay se jette dans le Saint-Laurent, non loin de son embouchure : mais à la source du même Saint-Laurent, quelle autre gigantesque merveille ! La chute du Niagara, ce puissant nuage qui sépare les États-Unis et le Canada! On n'ose plus vanter un spectacle qui a épuisé l’admiration de l'univers. Si l'on me permettait une simple opinion, je conseillerais au voyageur de se placer, pour apprécier toute la grandeur de la scène, sur la rive canadienne : c'est de là que se présentent dans leur ensemble les deux bras du Niagara, à peine séparés par l’île internatio-
nale. Son sol lui manque tout à coup, il se
précipite dans l’abime de toute sa largeur, et soulève, en rebondissant, une trombe d'écume qui flamboie sans cesse des clartés de l’arc-en-ciel, et qui arrose au loin les rives de sa poussière irisée. Au contraire, pour approcher le monstre et pour pénétrer dans sa gueule, il est préférable de traverser, sur le pont suspendu, le fleuve redevenu paisible à un kilomètre de sa grande convulsion, d'aller sur la rive yankee, pour revêlir un costume de caoutchouc et affronter, avec un guide vigoureux, l'excursion quasi périlleuse au pied de la chute même, entre deux surfaces verticales presque contiguës : le mur de rocher et la nappe qui tombe. Sautant alors de
pierre en pierre, ou glissant sur quelques
planches, assourdi par le grondement de la cataracte, aveuglé par l'eau qui le fouette, l'explorateur regretterait sa peine et ses dollars, si des accalmies ne lui permettaient d'admirer la nappe épaisse de cristal qui roule en voûte au-dessus de sa tête, et qui, tombant à ses côtés, l'enve- Jonpe de ses plis mouvants comme un gigantesque manteau d'azur. Ce que je lui conseillerai surtout, c'est de séjourner quelque temps dans l’un des hôtels qui couvrent les deux rives, et de contempler les chutes longuement, à plusieurs reprises, le matin, le soir, la nuit. Les grands phénomènes de la nature, comme les œuvres suprêmes du génie artistique,
ne se manifeslent pas dès le premier mo-
ment dans toute leur ampleur; et le sentiment des proportions extraordinaires ne s'empare pas immédiatement du spectateur.
Avec ses grandes eaux, le Canada présente d'immenses forêts, qui entourent ses cultures, et reculent chaque jour de- | vant les progrès de la charrue. Ces forêts, où l’on chasse le cerf-caribou, le castor, les animaux à fourrures, surtout dans les environs de la baie d'Hudson, dorment six mois d’hiver sous leur uniforme manteau de neige; mais leur aspect d'été, au moins dans les parties explorées que nous avons parcourues cent lieues durant, est des plus bizarres. Les colons, pour défri-
cher leurs lots, concédés presque gratui-
tement, et qu'ils comptent utiliser un Jour, y ont mis le feu par avance ; en sorte que les grands troncs calcinés se dressent aujourd'hui sans nombre, comme des spectres noirs, tordus, fantastiques, tandis qu’à leurs pieds, la jeune végétation forestière, reprenant son essor, répare vigoureusement les destructions de l'incendie, et semble défier l’homme; pour en triompher, il devra recourir encore au feu!
Et les premiers habitants de ces solitudes, les Sauvages, Hurons, Mic-Mac, Pieds-Noirs, Sioux?
Ils existent encore.
Sans doute leur pays a bien changer!
On a beaucoup ri là-bas d’une Parisienne
qui demandait naguère à une charmante Canadienne, M*° F..., de vouloir bien lui montrer son costume à plumes. Nous sommes bien loin des temps primitifs où les missionnaires de la Nouvelle-France mettaient des vers luisants dans la veilleuse du Saint-Sacrement pour remplacer l'huile inconnue; où l'écorce du bouleau remplaçait le papier absent. Les Canadiens sont vêtus comme vous et moi, vivent comme leurs aïeux d'Europe. Mais les autochtones n'ont pas disparu.
Quelques-uns, vesliges abâtardis des belliqueux Peaux-Rouges, vivent auprès de Québec, à la Jeune-Lorette, aux portes de Montréal, ou dans le voisinage des sta-
tions de plaisance, conservant leur type
spécial, aux pommettes saïllantes, au teint brique, aux cheveux crêpus, fabriquant des canots d'écorce et tressant des paniers de copeaux; ils accueillent volontiers les visiteurs généreux dans leurs maisons ou dans leurs whighams d’écorce, et leur vendent de menus objets; ils sont chrétiens et très familiarisés avec les blancs. Dans la province de Nouvelle-Écosse, l’un des nôtres s’amusa un Jour à captiver ces naturels en jouant du violon, pendant qu'un autre photographiait leurs groupes caractéristiques.
Mais d’autres, en grand nombre, ont reculé devant la civilisation, jusque dans les déserts du Grand-Ouest, où ils con-
servent, quoique en partie chrétiens, et
même établis par le gouvernement dans des concessions agricoles appelées réserves, leur invincible instinct de rapine et de cruauté.
Faisant cause commune avec les populations métisses plus ou moins croisées par le sang des anciens trappeurs européens ils ont, au printemps dernier, cruellement rappelé leur existence par un soulèver ment meurtrier, sous ie commandement d'un métis illuminé, Louis Riel.
L'opinion publique était si chaleureusement occupée de Riel, que j'ai désiré spécialement m'instruire à son sujet.
J'ai interrogé ceux qui l'ont connu, ceux qui l'excusent et ceux qui ie condamnent,
ceux surtout qui viennent de le com-
battre les armes à la main; et parmi eux, tout d'abord, le général Middleton, le vainqueur de Riel.
Le commandant en chef des forces canadiennes, que la Reine vient d’anoblir et auquel le Parlement canadien vient de décerner une dotation de vingtcinq mille piastres, habite près d'Ottawa, la capitale fédérale, un cottage, où la gracieuse hospitalité de lady Middleton et les souvenirs militaires, si neufs, si palpitants, de son mari, m'ont fait trouver le temps bien court.
Riel est un métis, un fils de cette race croisée qui réunit l'énergie des vieux trappeurs blancs et les instincts relors
des tribus sauvages. Il est né dans ces
vastes territoires où la Compagnie de la baie d'Hudson a exercé, Jusqu'à ces derniers temps, une souveraineté indépendante avec le monopole de la traite des fourrures. Le chef des missionnaires de la contrée, Mf Taché, le grand archevêque colonisateur de l'Ouest, remarque l'intelligence, les aptitudes du jeune métis, et l'envoie chez les blancs, au grand collège de Montréal, tenu par les Sulpiciens, qui prennent généreusement l'élève à leur charge. Riel retourne dans ses plaines avec une instruction moyenne.
Aujourd'hui, il aurait quarante et un ans.
Au cours de sa vie aventureuse, il s’est marié ; il a eu deux enfants. Son élo-
cution était abondante, son imagination
riche ; sa physionomie ne s’éloignait pas très sensiblement du type des blancs.
Dans le passé déjà, il à occupé l’attention.
Ambitieux, exerçant sur les naïfs et ignorants métis un ascendant facile, il voulut se créer un pouvoir indépendant, mettre à profit les circonstances locales qui ont marqué l’année 1870. La Confédération canadienne se complétait à cette époque par l’adjonction des territoires du Nord-Ouest, qu’elle achetait à la Compagnie de la baie d'Hudson. Riel persuada aux métis, surtout aux métis français, que cette cession leur causait préjudice, portait atteinte à leurs pro-
priétés privées. Il souleva le pays, s'em-
en
para du Fort, chef-lieu des anciennes possessions de la Compagnie d'Hudson, et s’en déclara le maître indépendant.
On lui doit cette justice, qu'il sut alors repousser l'alliance des tribus sauvages, agitées par celte révolulion, et éviter ainsi une conflagration qui eût mis en péril une grande partie du Canada.
Pour apaiser les rebelles, la colonie recourut aux bons offices de M Taché.
L’archevêque prenait alors part au concile du Vatican; il rentra précipitamment dans son diocèse, et proposa aux metis un accord dont les bases avaient été acceptées par le gouvernement canadien.
On promettait amnistie à Riel et à tous
les siens; on attribuait à chacun d’eux,
à chacun de leurs enfants, deux cent cinquante arpents de terre arable; on statuait que la nouvelle province canadienne aurait, comme toutes les autres, son libre gouvernement élu. Riel sortait donc de son aventure avec les honneurs de la guerre. Les résultats obtenus lui avaient même concilié certaines sympathies, surtout parmi les Canadiens-Fran- Çals.
Malheureusement, on apprit soudain que le chef des métis venait, dans l’intervalle des négociations, de souiller sa cause par un crime abominable, en faisant exécuter à froid un chef canadien, son prisonnier, un Anglais d'origine.
Dès lors, l’amnistie fut rapportée; le
général Wolseley marcha contre les métis, qui se dispersèrent; le pays se consiitua régulièrement, et Riel, dont la tête était mise à prix, s'enfuit aux États- Unis, où la charité des Pères Jésuites vint à son aide : ils lui confièrent un emploi dans une institution agricole.
Plus tard, les métis l’élirent pour leur député au Parlement. Cette bravade ne fut pas prise au sérieux. Mais on apprit un jour avec surprise que l’exilé, déjouant toute surveillance et surtout l’amère rancune des Canadiens-Anglais, avait audacieusement paru à Ottawa, devant le greffier de la Chambre, pour se faire régulièrement inscrire sur les re-
gistres du Parlement. On le chercha aus-
sitôt ; mais il rencontra, chez beaucoup, des complicités indulgentes et put échapper aux poursuites.
Nous arrivons à l'insurrection présente.
Au printemps de cette année, Riel reparait au milieu des métis du Nord- Ouest, irrite des mécontentements locaux, exploite les jalousies, détermine une rébellion armée. |
En vain, le clergé rappelle au devoir les esprits excités; en vain, M° Taché exhorte son ancien pupille; en vain, M“ Grandin, évêque de Saint-Albert, parcourt son diocèse et tente d’apaiser Riel. Celui-ci, pour combattre les con-
seils de religion et de paix, se fait pon-
tife et prophète, invente un culle nouveau, un Credo éclectique, enseignant qu'il faut deux papes, l'un pour l’Europe, l’autre pour l'Amérique, et détachant ses concitoyens de leurs prêtres.
Un des hommes les plus influents du Nord-Ouest vient négocier avec Füel.
Celui-ci, pour rentrer dans l’ordre, exige trente mille piastres. Le négociateur estime qu'on en eût même accepté cinq mille.
Mais le gouvernement ne peut entrer dans celte voie; il arme ses milices.
Celte fois, Riel fait appel aux tribus sauvages, les joint à ses métis, et déchaîne tous les appétits contre les possessions des blancs. Les mois de mars
et d'avril ont été signalés par le meurtre
de deux missionnaires Oblats, les Pères Fafard et Marchand; par le massacre des garnisons espacées dans les fortins de l'Ouest.
Les Peaux-Rouges, exaltés par leurs premières tueries du Lac-aux-(Grrenouilles, poussent partout le cri de guerre; leurs chefs, Gros-Ours, Poundmaker, Oiseau- Jaune, Oiseau-Roï, Esprit-Voyageur, se mettent en campagne ; la rébellion gagne de proche en proche : trente mille bêtes fauves vont s’élancer de toute part contre les colons éperdus.
C'est dans ces circonstances que le général Middleton et ses quatre mille volontaires atteignent à marches forcées,
sous des pluies battantes, les prairies du
Graud-Ouest, circonscrivant avec énergie le territoire de la révolte.
— Si nous étions arrivés cinq Jours plus tard, m'a dit le général, tout l'Ouest était en feu!
Les malheurs qu'on n’a pu éviter sont déjà terribles : c’est par centaines que l'on compte les victimes, les femmes, les enfants et les soldats tombés pour leur défense. Parmi ces derniers, un neveu de lord Napier. Le général en chef reçut des balles dans son bonnet de fourrure.
Il fallut plusieurs combats sanglants, notamment ceux de l’Anse-aux-Poissons, du Coup-de-Couteau, de Batoche et du Fort-Pitt, pour réduire les métis et les
sauvages alliés.
Riel lui-même fut atteint dans les bois, le 15 mai, par les éclaireurs, et fait prisonnier sans résistance. Son principal lieutenant, Dumont, dont on vante le courage, put échapper aux poursuites.
Riel vient d'être jugé et condamné à mort par le jury de sa province. Ilena appelé au Conseil privé. Les avocats plaidaient, non pas contre l’application de la loi, qui a été régulière, mais contre la loi même qui, dans l'Ouest, fixe à six le nombre des jurés, au lieu d'en accorder douze, comme en tout autre pays de la Couronne anglaise.
Les Canadiens français regardent Riel — qu'ils ont crânement combattu, mais
qui est presque l’un des leurs, — comme
un fou à lier, un fou dangereux, qu'il fallait gracier et enfermer; ils rappellent que déjà il a été interné quelques mois, en 1877, à l'asile des aliénés de Beauport.
— Et vous, mon général, demandai-je en concluant, vous qui l'avez vu de près, que pensez-vous de votre prisonnier?
Est-il criminel ou fou?
— Moi, je le trouve très sain d'esprit, très malin et très coupable!
Depuis lors, Riel a été pendu. On ne voit pas quel intérêt les Canadiens-Français pourraient avoir à solidariser leur cause si pure et si belle avec les actes d’un personnage que ses juges ont unanimement condamné, et que ses meilleurs
amis proclament insensé.
Quoi qu'il en soit, les révoltes ne paraissent plus désormais à craindre chez les sauvages et métis de l'Ouest.
Plus encore que le coup vigoureux porté par l'expédition de cette année, l’achèvement prochain d’une œuvre colossale, du chemin de fer transcontinental, traversant le continent canadien dans toute sa largeur, de l'Atlantique au Pacifique, va porter dans l'Ouest la civilisation, la culture et la sécurilé.
Cette voie nouvelle, qui coupe les plaines du Manitoba, qui gravit et redescend les Montagnes-Rocheuses, suit parallèlement, à quelques centaines de lieues plus haut, la célèbre ligne des États-Unis, qui met
aussi en communication les deux océans.
Mais l'attention de la France doit se porter surtout sur la voie canadienne, qui va se terminer...
On assure en effet là-bas que la traversée de l'Atlantique entre le Havre et le Canada, le parcours du Continent par chemin de fer, et la traversée du Pacifique entre le Canada et le Japon, s’effectueront en vingt-huit jours!
Si l'on fait dans ce calcul la part d’un enthousiasme optimiste, il n’en demeure pas moins certain que, pour nous — fait capital, — va s'ouvrir la route la plus
directe, la plus courte, vers l'Extrême- Orient!