‹ L'autre mondeChapitre 11 sur 25 · LA BL00MÉR1STE · texte numérisé non relu

LA BL00MÉR1STE

Nous étions demeurés huit jours à Cincinnati. I cette courte absence de Louisville, la célèbre R* Smith y était arrivée, et avait lancé un discours qu sait la plus grande agitation. Tout le monde en par] les journaux, ces fidèles thermomètres de l'opinion préoccupations publiques, étaient pleins de détai commentaires et de comptes rendus relativemen speechs originaux de la fougueuse bloomériste. Vo article extrait du Kentuckien que j'ai voulu conser

<( Nous étions présents jeudi à la lecture l de m, » Rebecca Smith. La salle était comble, et lorsque » glorieuse compatriote a paru, les applaudissemen » ont éclaté de toutes parts ont dû lui prouver t< » plaisir que nous avions à la revoir, et lui montrei » bien s'étaient conservées vivaecs et profondes iei

' Le nom de lecture, aux États-Unis, se donne aussi quel à des improvisations.

» patines que nous avions autrefois déclarées pour sa ta noble et magnifique cause. Connue tannée dernière, » comme il y a deux ans, comme toujours elle a été puis- » santé de raisonnement , sublime d'éloquence. Nous Yé~ » coûtions, le cœur à la fois plein de joie et d'orgueil, et » nous eussions voulu pouvoir nous écrier en face de tous

• les peuples du vieux monde : Voyez ce que c'est qu'une » remine en Amérique ! Les vôtres ne sont que des esw claves, des jouets, des instruments pour vus pussi

» ici elles marchent à côte de nous, et parfois nous dé- » passent pour nous indiquer des voies meilleures. Gbez » vous elles ne s'adonnent qu'aux choses superflues et ne » peuvent vivre loin de leur intérieur; parmi nous elles » savent se faire utiles, et n J hésitent pas soin eut h se » mettre à la tète d'un parti, à se faire les chevaliers serv vants d'une idée ou d'une opinion. Vos femmes en sont n encore à filer la quenouille, et n'empêcheraient pas la »» chute d'une tuile de vus maisons; les nôtres se sont » déjà emparées de la foudre, élèvent des s y sic mes, font »» des constitutions, et seraient capables, si KHM19 voulions ■ les laisser faire, de nous bien gouverner, De quel

ié sont les femmes loi tes? Avec lesquelles l'homme 9 doit-il être le plus lier de vivre? Allez 1 allez! vantez- » tioti8Vi> DOUE aimons encore mieux notre foyer

ii nous ne sommes pourtant que les seconds. Si vous i> avez des maîtresses et des servantes, nous avons, nous,

• des femmes, des égales dont l'Aine héroïque nous excite » sans cesse à des œuvres utiles, et qui relèveraient chez *» nous le drapeau de la libellé, si son culte pouvait périt » dans nos cœu

» Mais Rebçcea Smith bous a promis de compléter* » lundi prochain, l'exposition de ses doctrines. Noua ne » manquerons pas d'aller l'entendre, autant pour sayonrer » le ch/irme vainqueur de 9a parole quç pour être téflkpins » du t' ioraphe que lui préparent se* admirateurs, *

Ma répugnance pour les femmes libres, et surtout pour celle i qui se faisaient apôtres et allaient de ville en ville prô jher la réforme, n'y tint pas cette fois. Devant ce çonce t de déclamations et de louanges k l'adresse de la ]>loomériste orateur, je fus pris du désir .curieux, nonseulement d'entendre, mai* aussi de connaître ce Pftrjingpn de raison passionnée et d'éloquence virile, Je m'informai auprès de Grootz s'il n'aurait pas une connaissante qui pût me présenter à mistrm Rebecce. U me répondît <juc rien n'était plus facile, et qu'il *e chargeait lui-même de m'amener auprès d'elle, 11 m'offrit de m'y conduira wjrle-champ; j'aimais mieux retarder et ne Caire sa connaissance qu'après l'avoir entendue.

ke joui* venu, nous nous rendîmes dans ]#l salle m la première femme libre de l'Union devait revendiquer pour son sexe des droits jusqu'alors méconnus. Le discours était annoncé pour huit heures; dès six heures et demie dix-huit cents auditeurs se pressaient devaut l'estrade encore vide, tandis que mille autres personnes as siég eaie n t les portes et envoyaient au dedans les rumeurs le* ptua

1 il us

L'AUTRE MONDE IW

«liviMH's ci les nlus bruyanles; l'entrée pourtant coulait au* plu :\ inmes à \ i à quelques banc* en lace du l'aii-

uil.

Tout t •!■ it IWatriee JY»b>erv ai 1rs physionomies

l'audit

i UO brouhaha de eouversatiùiis particulières, un feu li nations, un éclumge incessant de &0#

à CtoUCdU' ni. Londonien lin-mèine, fe VI- -, ces tètes coinces do chapeaux tous plus indépendants de l'orme les uns que les autres; ces iques ou ces éclats de rire a l

Les murs; a> habillées &

une blouse et d'un pantoul cela me semblait déjà former un cadre digne allait venir ; et je ne pus iii'empèeher il-

— Save/.- \ m i ijiu ces <j tUlemen, aux allures ai htm . H| po*es bi étranges et aux manières si ahêts, me paraisbien l'ail-, poui comprendre des discours exlravau

— I mmj me répondit Groolz, d'un ton lont à

dans leur petit doigt que tous nrop aristocrates d Emu ienneut ici lil ulendre U

CÛÏit saluer en cette femme, < is le bfofli 'le le principe de liberté qni per-

De- «u riant, q IffiW

-bas au bout du second" banc et qui met ses pieds

presque dans les oreilles di WC voisin rie face, en bâill si largement et si bruyamment ; que ce colosse qui e»t demi couche sur le bord de l'estrade et qui agit' jambes d'une façon si ridicule; que ce grand efflanqué qui est la debout devant nous, le chapeau enfoncé jusqu'aux yeux... de sorte, dis-je, que tous ers gens-là qui ont bien la initie de leur profession et à qui on serait tenté de demander pour cinq sous de cannelle ou de calé, cbeot des instincts profondément sérieux, et savent étevi t la hauteur d'un principe les moindres détails de la vie publique?..*

— Mais certainement. Les Américains, j'en conviens, n'ont pas l'air élégant et souple de vos freluquets de France Mais Mju> irm | ippare ne e commune, ils cachent une dont ceux-ci n ont pas la plus légère dose : c'est du sons et la connaissance parfaite des institutions qui sont li or pays. Demandez à un Parisien de vous réciter la constitution française; il sera arrête par le premier mol. td le plus humlile charretier connaît aussi bien la loi que le Président lui-même,

— Les Parisiens sauraient leur constitution tout ai bien que vos l'ankees s'ils ne se doutaient pas d a vain o que ce serait du temps perdu. J'en connais un qui s avoir appris parfaitement Tune après l'autre seize chartes OU constitutions, a fini par ne plus savoir à quoi s'en huir sur le gouvernement de son pays. Du reste , c'est une science inutile pour le peuple, qui a été créé pour le vail et non pour la politique. Que n'est-il toujours demeuré dans ses ateliers, dans ses études ou dans ses comptoirs! Les choses nc vont aussi mil dans le mo;idc que

nié ver

rance.

uhon

nul.

ro]

epuis que les commerçants et les staffiaires ont aspiré à c ministres, députés ou conseillers d'État,

Voilà qui est aftreux! * s'écria Groofa hors de lui; l'Eu -

pe a été perdue par des aristocrates ; les États-Unis ont

té fondés par des avocats et des marchands !

— Allons donc! vous savez bien que ce ne sont pas les

aristocrates, niais bien les idéologues qui ont boule versé

l'Europe, tjuant à vos litaf s-Unis, je ne les prends pas au

u\. Ce n'est pas une nation, c'est un entrepôt qui ne

pouvait en effet être fondé que pur des boutiquiers!

Les traits de Grootz se contractèrent, et je m'attendais déjà à la répanse la plus violente, lorsqu'une grande ru* rneur, suivie de houraha prolongés, se fil dans l'audience. Je levai les yeux et je vis une lemine au costume sing lier, qui mirait par une petite porte au fond de l'estrade même cl s'avançait vers le siège qui lui avait été préparé : c'était liebecca Smith .

I ■ NUI m-JJ

Rebeeca paraissait avoir trente-cinq ans. Haule et maigre, les yeux ronds, les lèvres minces, la bouche grande., le nez l'ortemeni aquilin, le menton résolu, la physionomie sècbBj dk a\;ut bien tout ce qu'il (allait pour son rôle de

Pue libre. Elle avait hardiment mis de côté l'élégant castame de iea sœurs encore gsc&wct, i ne espèce de gilet

K'ui servait de corrige; un pantalon derni-hu^e, qui venait 'attacher par un n<end de rubans à coulisse au-dèssetis le la ebeviUe et qui linissait là [MU un timide fuyante.

laissait voir deux larges et puissants supports. Sur ses épaules était jeté un affreux lambeau d'étoffe que fiusautoy, pas plus que Palmyrc, n'eût pu nommer. Ce n'était ni une blouse ni un (aima; cela ne ressemblait pas à un paletot, encore moins à un châle ; une Française, qui sait pourtant tirer parti du moindre chiffon, eût sûrement jeté celui-là dans la rue, où un saltimbanque l'aurait ramassé pour en faire une carapace à ses chiens savants.

Rebecca était coiffée d'un large chapeau de paille à la manière des hommes. Quant.au col de sa chemisé et au nœud de sa cravate , ils étaient irréprochables et eussent pu servir de modèle môme à un quart d'agent de change.

Arrivée à son pupitre, elle tira de la poche de son pantalon un. petit cahier qu'elle posa devant elle. Puis s y asseyant un moment, elle repassa ses notes, non sans jeter de négligents regards sur l'assemblée. Aux bravos enthousiastes qui éclataient encore, elle répondait fièrement de tcmps"à autre par un geste de la main qui paraissait vouloir dire : C'est bien, c'est bien, je vous continuerai ma protection.

Grootz était dans l'enthousiasme; moi, j'avais l'esprit soulevé de dégoût.

— Voilà, s'écriait-il, qui ferait tomber en confusion vos femmes d'Europe, si elles pouvaient assister à un pareil spectacle !

— En effet, lui dis-je, elles mourraient de honte si elles entendaient dire que ça, c'est une femme comme elles.

I/AUTKE MONDE

Toul ;i coup un grand silence se fit dans la salle. Rebecca s'était levée, Elle do noua les rukms de son eba-

Reau et posa eelui-ci sur sa chaise, laissant ainsi voir une beteltire nmaïquublerocnt dévastée, Puis croisant ses ILras sur la poitrine, die commença en ces termes : ll'jiujiahk ladite, mais ave/ bien fait de répondre a rappel que je vous avals adressé lors de ma dernière Itrk tous surtout que je veux parler, Muant &Ï1S gtntlêfnen, noua t'avons pas à nous oeeupei deux; tjui' OOS torl ou raison, nous sommes toujours sans de les voir avec nous. »

(Ces dernières paroles, qui témoignaient d'un mépris souverain pour la partie mâle dû rassemblée, furent COUi ..hippi.ni.iiï-.M'iiieiit*. Lé&gehikmmprései^,cm^me pour prouver leur bon caractère, crièrent ouif uni! sur Étous les lotte, « Je crois avoir suffisamment expliqué dans la pi dente séance, reprit Rebecea, le côté philosophique de i h >s doctrines ; aujourd'hui j'aurais a vous parler purement

P Simplement de leur application, si je n'avais pas été' l'objet, de l;i part de quelques espions ê\ < attaques

Elfes que je dois repousser pour l'honneur même de notre cause*

ko Oïl a commence par calomnier, je dirais ma vie pril uigtemps je n'étais d« 'venue pour les ;taM nis mif femme publique : -il Vu est pris ensui

ma perc-mne, à noire costume et enfin à nos opinions. Du reste, je vais vous lire l'article, qui a pris naissance dans un journal français de la Nouvelle-Orléans appelé le Coup-

« Américains, prenez garde ! Cette Rebecca Smith,

» cette Jane Forster, cette Clara Morton, cette Betsy Don- » can, tous ces libres penseurs femelles qui font de si » leaux discours sur l'émancipation de leur sexe, ne sont

* pas autre chose que des tyrans en herbe, ^élevant sou- » lerrainement contre votre domination. Au lieu de mar-

* cher à leurs fins par des voias larges et généreuses, a elles conspirent contre vous et ne cherchent à fonder la » liberté des femmes que sur votre propre asservissement.

» Voyez le sort qu'elles font à leur mari! Loin d'être » pour elles un compagnon, c'est plutôt un valet, une » bête de somme qu'elles attèlent majestueusement au » char de leur caprice et de leur fantaisie!

» Mais de quoi ne sont pas capables des femmes -qui a s'habillent d'une façon aussi extravagante? Certes, quoi- « que nouveau, leur costume est loin d'être beau; c'est » même affreux, surtout quand on n'a pas... »

loi l'oratrice parut hésiter.

« Vraiment, dit-elle, je ne sais si je dois répéter ici un mot aussi abominable. Les Français, vous le savez, sont «l'une légèreté et d'une impudence de langage qui eussent oflra\ê les Latins eux-mêmes... Mais, bah! je vous lirai la suite : une femme libre doit tout osa* ! »

Kt reprenant sa lecture :

« C'est même affreux quand on n'a pas... quand oiKn'a » pas de hanches et quand on a de grands pieds. »

Les blooméristes de rassemblée poussèrent des cris d'horreur; les gmtlemm émirent trois grognements Lien prononcés ; moi, je scandalisai G root z en lui faisant observer que le corps de Rebecea, dans son gilet et dans son talon, ne ressemblait pas mal à mie grande bûche de !. Quant aux pieds de l'oratrice, j'en ai déjà parlé. On comprendra facilement, alors le molif de ses hésitations.

« 11 est à remarquer, — contiuua-t-euc lisant, — que ■ tous ces prétendues femmes émancipées brillent par un v physique affreux. Là, plus qu'ailleurs peut-être, esl te » secret de leur acharnement à proclamer qu'elles sont a libres et ne relèvent paa de l'homme,

» lh\ physique affreux (étrange rapprochement!), c'est » la le partage de presque toutes tes femmes dans le !> monde qui éprouvent Je besoin de jeter dans un livre 1 , » un journal ou un discours, le trop plein de leur finie » Incomprise. Et ou les a nommées des bas-bleus! ou leur *> a appliqué la couleur de la fidélité et du sentiment ! » Quelle ironie à votre adresse, mesdames, qui faites de » la réforme, des comédies ou des romans !

» Parlerons-nous des opinions des blooméristes? Non, * cenl milita fois, elles sont trop absurdes et ridicules : m elles ne valent pas même la peine d être attaquées.., »

Une Ionique explosion de murmures et de Cri* 'l'iiuli-

ition arrêta mUtress Smith, Mille adjectifs épouvan-

i l'adresse de l'écrivain, auteur do cet article,

sortirent de toutes les bouches. Les uns s'étaient levés, la

fureur peinte sur le visage; d'autres brandissaient leurs

au-dessus de leur tête, comme pour un assaut de

boxe; quelques femmes aux traits bouleversés s'étaient

soudainement groupées, comme pour convenir d'une tefc-

geance!

— Si l'éditeur du Coup-d l œil «e trouvait ici, mé dit Grootz, il serait probablement écharpé.

—■ Ab ! fis-je d'un ton railleur; et cela au tiôto dti principe de libellé dont vous proclamiez tout à l'heure ces gentlemen les plus intelligents champions?

— Ces oublis là sont très-rares, reprît Gfooti, un peu confus.

— Ces oublis-là, reprisse, sont de véritables habitudes chez le peuple américain. Il n'y a pas de nation, au contraire, plus fanatique dans ses opinions que lés États-Unis. Voyez à quels scandaleux déportements ils se sont livrés dès qu'ils ont su que le nonce Bedini se trouvait parmi eux !

— Ils ont bien fait. Le papisme est la honte de l'Europe !

— J'aime encore mieux l'autorité absolue comme on la comprend à Rome ou à Saint-Pétersbourg, que la liberté incertaine dont on jouit dans votre intolérante république.

Rebecca fit signe qu'elle allait continuer.

« Dire qu'elles peuvent se passer de nous, c'est une pure » vanterie. Elles changeraient bien vite de langage, si » elles pouvaient cesser de croire que les hommes ne cher- » cheront pas toujours les femmes. Voici, du reste, le cri » échappé à Tune d'elles; c'est une quakeresse qui a parié )> ainsi la main sur son cœur :

» 11 y a trois choses que je ne puis comprendre : la pre-

L'AUTRE MONDE 15i

«t que les enfents jettéftl des pierres dans les

pour en Taire tomfier les fruits, m s'ils

g ;it!fnr!;u<Tit quelques jours les IVails tomberaient d'eux-

ni< s, la secondé; < •>! que 1rs hommes se fassent la

^uenu et sVrdrctuenl quand ils sont surs île rnnuiir

naturellement; la troisième enfin. les jeunes

pOtff rourir après lèG jeunes filles,

i>\ gfife lestaient ctoès eux, les filles leur cour-

L'es infamies, s'écria tHisPWiB Smith, en

pliant le journal qu'elle venait dé citer ; et si j'y réponds,

jue je me seule blessée; non, la dieu! IVuoe

noue libre deH rester perpéttidfefifezït sereine eu

plus noires injures. Mais ee'^illaques ponr-

trer quelques itnes naïves • c'est à enuse dès

is qui sont timides qu'il faut combattre les méchants !

n Et d'abord, pour répondre à celte première aeeusa-

>n, que nous tendons nos é^Ollt malheureux, permettez

coiL qtte je vrrtis lise cette lettre, qui a été âdfesa

on mari pur le mari d'une autre apôtre du bloo-

isme, aussi . abmmiée que moi, fttMMgM Uara M6f-

lon pauvre ami,

J'achève dé raccommoder la ctiî-scplietne paire ûê de marquer une demi-douzaine de chemises app i.n.t l ma femme, le profité du moment de répft que

une le sommeil de nos cinq enïants (*our répondre la lellre et te donner de mes nouvelles Je vois avee

» plaisir que tu as accepté ton nouveau rôle, et que ta » t'es résigne à ses obligations. J'ai pris le parti de foin » comme toi. Clara est en ce moment à ALbany qui dé- » bite des discours sur les droits de la femme; elle n'a » aurait pas besoin, bêlas ! il est reconnu que ceux de » l'homme ne valent plus rien. Mais je suis loin de me » plaindre. Clara n'est pas méchante; elle est bien un peu » bizarre, un peu vive parfois; il lui arrive souvent même » de ne pas me parler de quinze jours; c'est qu'elle est » occupée de desseins immenses et magnifiques. Je ne » saurais lui en vouloir; il est bien permis de négliger » son mari et son ménage lorsqu'on travaille à réformer » le monde. Ah! quelle femme de génie que cette Clara ! » Et que ne sommes-nous, elle, présidente à Washington, » et moi, son ambassadeur dans l'Inde ou en Australie 1 » Adieu, je te quitte à la hâte pour aller écumer le pot. »

« Vous le voyez, mes chères amies, ces lignes n'accusent ni irritation ni fatigue d'une liaison librement commencée. Elles prouvent même combien ce mari reconnaît la supériorité de sa femme, puisqu'il semble la croire capable d'occuper le premier poste de l'Union ; combien il l'aime et lui est dévoué, puisqu'il se dit prêt à aller servir sa cause au bout du monde. Devant une déclaration aussi solennelle, se tairont-ils, nos vils détracteurs?

» Ces mêmes journalistes qui nous diffament et qui montrent si peu de cœur, ne brillent pas davantage par le jugement. Écoutez-les parler de notre costume. Cest lu pourtant notre gloire et la preuve la plus éclatante de l'élévation et de la virilité de nos âmes. Vous en avez bien

îpris la signification et les avantages, vous toutes qui l'eeoulez, et qui êtes venues ici parées de cette création fier gctiic de Blonruer, comme d'un uniforme -r I ■ »■— '... (Houraks nombreux poussés peur de petites discordant* » Sans vouloir blesser les femmes qui ne soi il pas encore ivec nous* je dois de nouveau proclamer ici les raisons ions ont lait écarter l'ancienne et adopter la nouvelle anière de nous vêtir.

» l.i femme n'a été créée que pour produire et inspides choses utiles. Honte à ces lâches créatures d'Europe qui prétendent n'avoir mission de vivre que pour ré aimables et gracieuses! À elles les costumes le poupée, les étoiles fantasques, tes riens extravagants! .Nous autres, femmes fortes, il nous faut un vêtement libre lieux. Les plumes, les broderies* les dentelles, 1rs bijou\, les robes à votants, ces mille vanités qui composent

I l'attirail des Européennes, ne servent qtf/à faire naître chez tommes des pensées de plaisir, de paresse et de volupté. Aussi, voyez combien est énervé le caractère des LgnoLsj des Italiens et. des Français! La faute eu est aux femmes de ces pays. Au lieu d'aspirer à la domination pif la science, la raison et la profondeur de leurs \mi>^ passent le temps à monter des coquetteries, à étudier tout ce qui pourra donner plus d'éclat à leur teint ou plus de grâce à leurs mouvements, ne se doutant pas

k qu'elles confessent ainsi leur faiblesse et raffermissent l'homme dans ses prétentions à la supériorité et au commandement.

» Que tie pouvons-nous leur ouvrir les yeux 1 Comme

J58 L'AÇTRE MONDE

elles s'empresseraient de rejeter cette livrée d'esclavage pour prendre notre digne et simple costume! Tenez l plia j'y songe et le compare, plus je le trouve admirable et partait. En lui rien d'inutile ou d'efféminé. Au lieu de deux heures, ce n'est plus que cinq minutes qu'il fiant à notre toilette. Nous pouvons nous mouvoir, voyager, aller à cheval, sans être le moins du monde gênées; nous pouvons aussi (et ce sont là des avantages qu'appréciera vota pudeur) courir au milieu du vent, poser nos jambes à h hauteur de nos tètes lorsque nous sommes assises, monter ou descendre lentement les plus rapides escaliers et foire les chutes niâmes les plus scabreuses, sans crainte de nous voir obligées à mourir de confusion et de douleur,

» Ou a dit que nous pouvions à la rigueur porter de? inexpressibles S ruais que nous n'eussions jamais dû en montrer.. 11 n'y a que des gens à moustaches* qui pouvaient imaginer un aussi sot calembour.

» Bien au contraire, notre orgueil, à nous, c'est d'étaler cette pailic de notre costume; non parce qu'elle est à la fois plus grave, plus commode et plus simple, mais aussi et surtout parce qu'elle représente une idée, un sentiment Les inexprembles h la place de nos robes, voilà désormais le signe de notre émancipation! Rien qu'en nous voyant, il faut que les hommes comprennent qu'ils ne sont plus seuls pour l'empire du monde!... »

1 Inexpressibles. Les Américaines, qni ne sont jamais ridicule* à demi, ne désignent leurs pantalons que par ea motAà.

* Gens à moustaches. On appelle ainsi quelquefois Ifta ErM0uf dans certains États de l'Union»

Les femmes libres de l'audience éclatèrent en trépignements. Moi, je fus pris d'un rire si éclatant que quelquesuns de mes voisins se levèrent indignés et dirent à haute voix :

— Nous avons ici un espion; qu'il sorte à l'instant! J'avais payé ma place. Sans l'intervention de Grootz,

j'allais probablement être4'occasion d'un grand scandale, car j'eusse tenu bon, alléché connue je l'étais par ce commencement.

Le silence se rétablit peu à peu. Rebecca, dont la voix épaisse et le geste raide m'avaient autant amusé que les paroles, était visiblement échauffée. Elle demanda à boire à l'un des keepers de la salle; on lui apporta un verre d'eau qu'elle coupa fortement avec de vieux whiskey.

— Vous ne nierez pas, me dit Grootz, que cette femme ne soit l'honneur de son sexe et qu'elle n'élève haut le drapeau de ses opinions ?

— J'en conviens; mais je l'aimerais encore mieux si elle portait ses pantalons au bout d'une hampe. Son drapeau serait regardé avec amour par tous les déguenillés du monde.

Rebecca poursuivit :

« J'en viens au troisième et puérile reproche de nos ennemis.

» 11 faut vraiment être Français pour parler du physique lorsqu'on se mêle déjuger une femme. Mais je ne prends pas pour moi les épigrammes du Coup-cTceil : je n'ai pas assez de bonheur pour être latye! Quant à mes amies, elles sont loin d'être belles, c'est vrai; mais c'est là une bonne fortuaa dont je les félicite. La beauté est un

don fatal qui semble n'exister qu'aux dépens de tous nobles attributs de l'âme et de l'esprit. Une femme 1 est presque toujours une femme vaine, légère, ooquett dissipée. Quand donc les hommes ne s'attacheron qu'au moral? Quand donc placeront-ils au premier n non d'incertains et douteux avantages physiques, mai caractère mâle et un cœur régulier? La beauté 1 la béai chose inutile qui n'a apporté dans le monde que des i heurs, tandis que la vertu et l'héroïsme dans le cœur femmes ont sauvé des empires !...

(Bravos frénétiques et hourahs prolongés. Les fem montent sur les chaises; les hommes sifflent * avec i de furie que, quelques minutes après, tous les chiem LouisvUle aboyaient aux portes de la salle.)

— Eh bien? s'écria Grootz d'un air triomphant.

— Eh bien ! répondis-je, c'est ce qui s'appelle prôc pour sa paroisse d'une manière désespérée,

— Heureusement, vous n'êtes pas le public. Écoutez jamais femme en France fut-elle applaudie avec cet thousiasme?

— Je ne crois pas, en effet, qu'aucune ait jamais l'occasion de tant de bruit. Quelques grandes artistes bien pu recevoir des corbeilles de fleurs et des couron d'or; mais l'honneur 'd'être aboyée par cinq cents chk cela ne se voit et n'est possible qu'aux États-Unis.

— Décidément c'est un parti pris chez vous de trou tout détestable dans ce pays.

1 Les Américains souvent sifflent pour applaudir.

— Non, je suis sincère, et j'ai plus d'une fois rendu justice aux qualités des Américains.

L'oratrice reprit :

« Non content de nous reprocher notre physique, on a voulu tourner en dérision le côté le plus vrai et le plus fécond de notre talent. Parce que nous manions la plume aussi bien que la parole, on nous a traitées de blue-stockings (bas-bleus)! C'est là un sobriquet qui manque de sens, le bleu étant la dernière couleur qu'on pût nous appliquer. Mais on nous a confondues avec les femmes écrivains de France, qui s'habillent de blanc, font de leurs vaporeuses, parlent sans cesse de leurs cœurs brisés ou racontent l'histoire de leur vie. Nous, nous faisons fi du sentiment, comme de toute chose ridicule qui ne rapporte rien; quant à notre fidélité, nous dédaignons trop les hommes pour mériter qu'on nous en fasse une vertu... »

— Le dédain est superbe! pensai-je tout haut.

— Vous dites?... demanda Grootz,

— Que si le bleu est le signe de la fidélité, il y a bien des blue-stockings dans le monde qui ont changé de couleur.

— Elles auraient alors besoin de venir se retremper dans les pures doctrines de Rebecca, me dit Grootz d'un air tout à fait vertueux.

— Je crois que cette envie ne viendra jamais aux basbleus de mon pays.

— Ce sont toutes des femmes perdues pour la morale et la grande liberté. Je ne les aime pas !

— Il est vrai qu'elles sont encore loin d'être à la hauteur de vos blue-stockings.

» Eniin, continua mistress Smith, j'en arrive à l'attaque qui nous a été la plus sensible. Dire que nous rendons Mi époux malheureux, que notre costume est ridicule, que notre physique est déplorable! cela ne saurait réelleifient nous atteindre. Mais écrire que nos idées sont absurde^ mais toucher irrévérencieusement à l'arche sainte de nos opinions, voilà qui est vraiment lâche et odieux ! {Marne* menis divers.)

» Et qui avons-nous pour adversaires, s'il tous plaît? Des étrangers, des soldats naturels du despotisme et de l'ignorance! Ils ne comprennent pas que nous songions à être autre chose que des compagnes dévouées, que de fusibles mères de famille. Notre place, affirment-ils, est à notre foyer, entre nos maris et nos enfants. Ce qui convient à notre main (ils ont osé récrite!), ce n'est pas m sceptre, ce n'est pas une plume, frémisses, ô htéièsl c'est un balai... (Tempête de grognements féminins.)

» Ah ! gentlemen, vous ne trouvez pas que notre assujettissement a trop duré; vous voulez le perpétuer encore!... »

— Non! non! s'écrièrent avec force les Yankees présents.

« Ce n'est pas vous que j'apostrophe, gentlemen qui nrecoutez ; je connais votre dévouement à notre cause, et je vous en louerais si on pouvait louer quelqu'un de faire son devoir. Je m'adresse aux vils étrangers qui ont cherché à nous flétrir. Et bien! qu'ils sachent que nous sommes lasses d'être opprimées! que tous les hommes sachent, s'écria l'oratrice, dont la voix était montée jusqu'au ton du dithyiambe, et qui paraissait entraînée par son sujet;

les hommes sachent qu'il no nous convient plus demeurer dans nos maisons -uns cosse toerablanti

ik détails de ménage et d'intérieur,

il ils nous avaient labsé Le BOÎn jusqu'ici, nous k-s leur

udonnons résolument et impétueusement. Assez et

temps ils ont gouverné le monde, décidé de la

et de la guerre! notre tour est venu; place pour

tu Tous les grands travaux matériels dans le monde sont <i exécution ou à peu près terminés; toutes les ULutions capitules sont déjà organisées aL L*iii rLumuii iBÉimmittj ils ont achevé leur œuvre! 11 ne reste plus or ver et à améliorer ce 4 ni existe : la noire oftflfr upations pénildes et aux eh ennuyeuses, nous leur laisserons tout cela» FottW

etiet, consenti: l tenir nous-mêmes nos

jsons? Serait-il digue à nous de repusse! le lingpj de

la cuisine, i emmailloter n iewfc* de dégoût dam l'auditoire.)

• ofgueil ma répondu, ornes nobles umi< en eflbt, la situation que nous devons a l'injustice et i euB des tiouunes ue saurait un jour de plus se :ne de la loroe hrutale. dVilleurs, suit partout siu- la terre; la victoire de l'Idée est uni veille. Nous, qui sommes à l'homme ce que l'Idée est ù la lupivucz-vous que le jeun- de notre triomphe ne >it pas éloigaé? Oh! qu'ils ne craignent p&aakws<ju€ iiOtte venge 1 • le leur tyrannie pas 1 sans par:

paiiihtomafit de la gestion de nos affaires, Notre

premier acte seulement sera de prononcer l'abolition du mariage, cette honte de la grande civilisation qui nous enveloppe; car si nous formons de libres liaisons, nous ne serons jamais assez stupides pour nous engager indéfiniment vis-à-vis d'un homme, et encore moins pour tomber en amour. Espérons même que nous deviendrons assex savantes et ingénieuses pour nous débarrasser d'une humiliante obligation, et faire que nos propres serviteurs eux-mêmes mettent au monde les enfants.

y> Quant aux religions, nous n'en tolérerons l'exercice nxx'k la condition do voir nos statues remplacer tout autre symbole dans les églises, les temples, les synagogues, les pagodes et les mosquées. Nous sommes bien assez grandes et supérieures pour que les hommes nous adorent et se prosternent devant nous...

» Mais je m'aperçois que je m'éloigne des observations que j'avais d'abord le projet de vous présenter. Le désir de réduire à néant d'envieuses attaques me faisait perdre de vue une bien plus noble et sérieuse tâche : celle d'achever l'explication de notre système, de bien tracer la ligne de nos droits, de justifier nos moyens, d'indiquer nos espérances et le résultat final que nous attendons de nos efforts pour l'humanité... »

La séance demeura suspendue pour quelques minutes, l'oratrice ayant à reprendre haleine et à se rafraîchir d'un second verre 'l'eau, toujours mélangé de whisky.

L'AUTRE MONDE te

— Bon Dieu ! m'écriai-jc en m'adressant à Grootz ; elle n'a pas fini !

— Mais vous voyez bien qu'elle n'a pas seulement commencé. Elle n'a fait que répondre à ses ennemis ; maintenant elle va prononcer le discours annoncé par les journaux.

— Et vous restez pour l'entendre?

— Je crois certes bien !

— Alors, adieu. Moi, j'ai besoin d'aller prendre l'air. Grootz essaya de me retenir. Voyant que j'étais tout ù

fait décidé à quitter la salle, il se leva, fut serrer la main à quelques gentlemen de sa connaissance et sortit avec moi.

— Si vous ne goûtez pas cette haute raison, cette grande éloquence, me dit-il, ce n'est pas votre faute; l'éducation que l'on donne en Europe est faite pour fausser les meil leures natures ; je vous plains !

— Vous êtes bien bon, mon cher Grootz; mais j'avoue que votre sort me touche également, car je vous vois bien près de faire la soupe et de raccommoder les bas de votre famille.

— Allons donc ! vous savez bien que nous n'en viendrons jamais là. Nous voulons que nos femmes soient en tout nos égales : nous ne souffririons jamais qu'elles fussent nos maîtresses.

— Pourtant la lettre qu'a lue Rebecca révèle bien complètement la dépendance du mari d'une femme libre?...

— Cela ne prouve rien. 11 y a par tous pays des hommes qui sont nés pour écumer le pot.

— Voilà qui me réconcilie avec vous. Allons-nous ensemble souper à Galway-house ?

— J'accepte : il n'y a que cela qui puisse me consoler de ne pas entendre le discours de miss Rebecca.

Comme nous arrivions à Galtcay-house, GraoU rencontra un ami avec lequel il se hâta de me faire faire connaissance. C'était un riche Français, propriétaire à Wetf- Point, petite paroisse sur les bords de l'Ohio. H pouvait avoir vingt-huit ans ; venu enfant avec sa famille dans la pays, il n'en avait pas moins une aversion réelle pour les mœurs exagérées de sa patrie d'adoption. Je m'en aperpn d'abord aux raisons dédaigneuses qu'il donna à Groott pour ne s'ùtre pas rendu à la lecture de mistresi Smitb,

C'était un compatriote ; de plus il paraissait saisir les ridicules du peuple qui l'entourait : je m'empressai de l'inviter à venir souper avec nous.

Nous nous mîmes à table à neuf heures et demie. On nous servit du paie sous toutes les formes, des épis de maïs, un quartier de chevreuil enterré sous des nommes de terre; puis, selon l'usage, du lait, pour boire, à discrétion. Tout en soupant, nous causâmes de la France, de l'Amérique, du Kentucky ; nous parlâmes aussi de l'Allemagne, pour faire plaisir à Grootz.

Palmer, tel était le nom de ma nouvelle connaissance, était un gai compagnon , d'une physionomie tout à fait avenante; on devinait, à première vue, que c'était une

généreuse et loyale nature. Je lui dis que j'étais enchanté d'avoir fait sa connaissance, et que j'espérais la continuer longtemps.

— Vous me jugez donc bien? me demanda-t-il en souriant.

— Tout à fait bien.

— Me confieriez-vous la clef de vos malles?

-— Sans doute, lui répondis-je, étonné de sa question et ne sachant pas encore ou il voulait en venir.

-^- À la bonne heure ! vous me consolez, me dit-il avec satisfaction. D'après ce qui m'était survenu aujourd'hui, je craignais d'avoir la mine d'un pick-pocket (filou).

Et il nous raconta qu'arrivé le matin même dans l'hôtel, où il était très-bien connu, il avait, la première chose, désiré déjeuner dans sa chambre. Le garçon chargé de le servir était nouveau. Après lui avoir apporté ce qu'il avait demandé, il fut se placer derrière sa chaise, comme attendant de nouveaux ordres. Palmer, qui voulait prendre son temps, lui dit qu'il pouvait se retirer, qu'il n'avait plus, besoin de lui. 11 crut avoir été obéi, lorsqu'ayant achevé de manger une tourterelle, il vit le garçon s'avancer pour changer son assiette. Contrarié de n'avoir pas été compris, il s'écria brusquement : « Sortez! je désire être seul ! » Le pauvre diable parut hésiter un moment ; puis enfin il lui dit d'un air visiblement embarrassé : « Excusez-moi, monsieur, je suis responsable de l'argenterie! »

L'heure des repas dans l'hôtel étant passée, on nous avait servi dans la grande salle ordinaire. 11 était environ dix heures et demie; j'avais fait apporter du vin de Champagne, et l'on débouchait déjà la première bouteille, lorsque nous entendîmes un grand bruit de petites voix, de rires et d'exclamations. Tout à coup la porte de la salle où nous soupions s'ouvrit avec fracas. Sept à huit femmes s'y précipitèrent. Je fus près de jeter un cri d'effroi : c'étaient les blooméristes de la soirée, ayant à leur tête ttebecca.

— Qu'allons-nous devenir? m'écriai^je à demi-voix; voilà notre digestion perdue!

— Eh 1 eh ! dit à son tour Palmer, je ne me croyais pas si près du carnaval!

— Taisez-vous! murmura Grootz, qui semblait mâcher un petit discours.

En effet, il se leva comme saisi d'une inspiration soudaine, dit quelques mots à l'oreille des garçons, et fut droit vers Rebecca qui s'était attablée, ainsi que ses fières disciples, à trente pas de nous.

En un clin d'œil les restes de notre petite orgie furent enlevés ; nous n'eûmes seulement pas le temps de nous y opposer. Dix couverts furent préparés sur une nouvelle et plus grande table. On apporta des viandes froides, des gâteaux et dis vins d'Espagne. Puis Grootz revint vers nous

nous annoncer que mistress Smith serait charmée de faiio notre connaissance et de nous voir boire avec elle à sa santé.

Palraer et moi nous nous consultâmes.

— Quand on ne se sent pas disposé à être aimable auprès d'une femme , dis-je, il n'y faut pas aller. J'ai trop envie de me moquer d'elles toutes : je n'accepte pas l'invitation !

— Ni moi non plus!... répondit Palmer. Pourtant... ce n'est pas bien, ce que nous faisons là.

— Je conviens, repris-je, que ce n'est pas agir en vrais Français.

— Ah! parbleu! exclama Grootz, vous ne me ferez pas tomber en confusion ! Venez, venez !

— Au fait, dis-je à Palmer, nos scrupules sont déplacés. 11 vaut mieux nous moquer d'elles sans qu'elles s'en doutent, que de leur faire l'affront de refuser. Allons-y!...

Et, conduits par Grootz, nous nous dirigeâmes vers l'apôtre du bloomérisme, qui nous attendait majestueusement, entourée de ses amies comme d'un bataillon sacré.

Cette mise en scène ne tint pas longtemps. Soit fatigue de son rôle, soit secrète et soudaine sympathie pour nos personnes, Rebecca, dès que nous l'eûmes saluée et complimentée, nous tendit la main, et nous dit, avec une cordialité dont nous ne Toussions pas soupçonnée capable :

170 L'AUTHE MONDE

— Bien! à présent je vous regarde comme de vient amis. Asseyez-vous auprès de moi, et faisons à qui smipera le mieux!

— Tiens! pensai-je, c'est là une parole qui rachète tout son discours. Quel dommage qu'elle n'en puisse dire qui me fasse oublier son âge et sa figure)

Palmer et moi nous nous assîmes, ayant Rebeeca au milieu de nous; Grootz se plaça en face d'elle; les autres blooméristes se groupèrent à table autour de nous.

Je les croquai rapidement.

La première, à ma gauche, était jeune et même jolie. 11 y avait de la gaieté dans son regard. On eût dit qu'elle ne prenait pas elle-même au sérieux son rôle de femme libre.

La deuxième ressemblait assez à un clocher dominé par la lune comme un i par un point. Son grand corps phthisique n'eût pas manqué de plaire à M. Walsh, dont toutes les héroïnes meurent brisées ! f I tandis que sa large figure eût fait le caprice de tous les Turcs du monde.

La troisième avait la physionomie plate et la poitrine austère. 11 était facile de deviner qu'elle ne pouvait parler que sentencieusement. •

La quatrième était surtout remarquable par le nombre et l'épaisseur de ses longues papillottes blondes. Elle avait l'air pensif, presque tendre, et ne paraissait nullement à la hauteur de sa mission.

La cinquième était petite et forte ; cette dernière qualité m'empêchait de croire complètement aux dispositions méchantes qu'annonçait le froncement incessant de ses sourcils.

Enfin, la sixième était ce qu'il y a de plus affreux au monde : une toute jeune fille, faisant déjà de la jeune femme raisonnable. Ses amies prédisaient qu'elle serait la Luther de leur réforme ; d'avance, moi, je marquai sa place, comme figurante, à Ptirdy ou à Tf'allak's théâtre, à New-York.

Le souper dtait engagé. Rebecca, s'adressant à Grootz, lui dit d'un ton de reproche :

— Je ne suis pas contente de vous; je vous ai vu quitter la salle ce soir, juste au moment où j'allais commencer.

gaootZj un peu embarrassé.— Ne me grondez pas; j'ai été assez puni, je vous jure ! M. Julien avait un rendezvous important auquel j'ai dû l'accompagner.

rebecca, se tournant vers mai.— Ah ! monsieur Julien ! vous aviez un rendez-vous? Avec vous autres Français, je sais ce que cela signifie.

moi. — Oh! mistress, vous me jugez bien mal ! Quelle femme eût pu me donner le plaisir que votre parole me promettait ?

rebecca, visiblement flattée. — Allons, allons, les Français sont aussi forts dans les compliments que dans les épigrammes. (S'adressant à Palmer.) Et vous, monsieur, m'avez-vous ce soir beaucoup applaudie?...

PALME*, un peu déconcerté.— Mais... j'ose à peine vous le dire ; je n'étais pas présent. (Rebecca fait un léger mouvement de dépit.) Votre salle était déjà comble lorsque je suis ariivé. J'ai offert cinq, dix, quinze piastres pour .obtenir seulement l'entrée : impossible! S'il y avait eu assez de place, vous auriez compté tous les habitants de Louisville pour auditeurs. -

la sixième bloomébiste, du son de voix le plue flûte. — Dites tous les habitants du Kentucky, monsieur.

rebecca. Monsieur Palmer, vous avez lu, je pense, tout ce qu'ont écrit sur moi les journaux de l'Union; que pensez-vous de mes doctrines?

Palmer se croyait quitte envers le bloomérisme par le mensonge qu'il avait si lourdement fabriqué; aussi cette nouvelle question amena-t-elle sur sa physionomie une expression froide et sérieuse. 11 répondit :

—Elles sont dignes, mi&tress, d'une organisation comme la vôtre.

rebecca, toute fière de ce qu'elle prenait pour un compliment. — Et vous, monsieur, me dit-elle, comment les jugez-vous ?

moi, avec enthousiasme. — Je les regarde comme le dernier mot de la civilisation !

Rebecca fut sur le point de se pâmer de plaisir; Palmer me regarda d'un air étonné ; Grootz, ébahi, murmura en allemand :

— Mentir ainsi ! 11 n'y a que les Français et les scélérats de tous les pays qui puissent avoir cet aplomb-là !

L'AUTRE MONDE m

UttKOCAj soupirant. — Ah! j'ai eu aujourd'hui un bien iOfflpbe !

la moisiiMi RbOOMÉfttSTB, — Ce n'est pas vous qu'*m a uit a[>f>l;ni.ttr, Urbecca : CC sont nos opinions !

latti «W dh-ianm un r&jard compta haut, f Palmerd'un mil plein de langueur.— l'ouïi je crois que ma voix, mon geste, et surtout ma [*er- Mtftfie, ont plus d'une ibis excite les bravos ?....(*& tournant pen moi.) Mais c'est qu'il est très-bien, votre ami. Est-il marié ?

m vi . — Je ne crois pas, miaf i

Rebecea, dans soi» observation sur Pa1mei\ avait enflé il était évident qu'elle avait parlé davantage pour le nu ai nouvel ami que pour les micni»

Celui-ci, en eiïet, avait entendu, et it frémit > car il ^a- [uil n) a i^is de femmes \>l\is hnpnssinnuabks quu blooméristcs de l'Unioi

Rebeocdg se penchant ?ers lui, reprit la conversation voix basse. Au bout de quelques minutes, je vis l'aimer ne jeter nu regard désespéré. 11 avait complètement séduit Sinitbj qui l'attirait dans un chemin où un galant homme ne peut se dispenser de suivre une femme* ni Dieu de n'être pas Palmer.

Durant ce temps, Grootz, le vertueux Grootz, se livrait à un a parte singulièrement intime avec la cinquième bloomériste : moi, je ne vis rien de mieux à faire que de tlgager dans le téte-à-tète que, depuis un moment, semblait vouloir provoquer par »es questions ma pétulante voisine de gauche.

i7 . L' AUTRE HOMJOB

«almeii, wt nit > mô dit-elle, il l'en va temps ! El moi c dire; je r? louanges qu'on débite sur le caractère ^ m u^Ud* Jusqu'à présent pourtant je ne vois pas 1 q ic .iffcrence il y a entre vous et un Cincinnatien.

— 11 y en a une énorme, lui dis-je, si aucun Ci» nation ne vous a dit que vous étiez belle €* que son cm battait pour vous.

— Ah! par exemple, voudriec-vous dire que vous amoureux de moi?

— Je serais l'homme du monde le plus heureux, a pouvais vous le persuader !

Mon interlocutrice avait de jolis cheveu bruns* uni rose, une peau satinée, des dents blanches, des yeux 1 lants... Il y avait dans son vêtement quelque chose chaud et de coquet même, qui certes était loin d'exi dans celui de ses amies, fille n'aurait pas paru sans s» à un bal de l'Opéra.

Plus je la regardais, plus je sentais diminuer mon 1 reur pour les femmes libres.

i — Vous me trouves donc bien jolie, me demanda-ten penchant gracieusement sa tête vers son épaule.

— Admirablement belle!

— Et... où voulea-vous en venir ?

Cette question, faite à brûle-pourpoint, am paroi naj tique. En France, on tourne longtemps, «omtne oa autour du pot; aux États-Unis, on va draii «a but*

— Mais, lui réponcuVje... à me £ak>e aùner 4* vous retour.

— Vous oubliez, me dit -clic avec un sotu-tae ibaira que mon état me défend l'amour.

L'AUTRE MONDI **

hui un bi>

fin 1

J'allais lui répondre, lorsque je sentis mon pied recevoir une violente secousse. Depuis quelques instants, il m'avait semblé que quelqu'un ou quelque chose s'obstinait à le chercher. Je levai les yeux, et je rencontrai ceux de la quatrième bloomériste, assise en face de moi, qui me fixaient d'une manière significative.

— Ah ça ! exclama-t-elle, il n'y en a donc que pour Ketty?

ma voisine, brusquement. — U faut que vous soyez, ma chère, bien mal élevée pour oser parler à ce gentleman, quand vous le voyez s'entretenir avec moi !

LA QUATRIÈME BLOOMÉRISTE, s'ddreSSdfti tOUJOUVS à MM,

d'un ton élégiaque. — jeune homme! quels trésors d'amour peut-être il y a daus ton cœur!

ketty, rimitant. — Flora! quelle mine de ridicules il y a sûrement dans toute ta personnel

la troisième bloomériste, avec une voix de contralto. — Vous savez bien, Ketty, que Flora lit assidûment les poétesses françaises contemporaines

la cinquième bloomériste, qui n'écoutait déjà plus Grootz, s' adressant aigrement à celle qui venait de parfer. — Vous feriez mieux d'aller faire ouater votre gilet plutôt que de nous rappeler aussi stapWteitifciit «pic vous êtes au monde!

flora, caressant toujours ma botte d'un pied q\ raissait peu léger. — Vô ête eunn charmakn gargôni

J'admirai son flegme devant le déchaînement < compagnes, autant que sa persistance à me parler je ne lui répondais rien.

Il était clair que j'avais involontairement fait sî quête.

Je lui dis en fiançais :

— Ce n'est pas une furlive parole, c'est tout un di que je voudrais vous dire.

— Venez praisdre môa a disse heur, demain §oa

IRÔÔïSNS A LA CAMPAIGNN..,

ketty, V interrompant — Dieu! que vous êtes ma chère, quand vous parlez français ! Que vous d monsieur Julien?

moi. — Que vous êtes sa meilleure amie et qu'i cherche qu'à vous taquiner.

ketty, avec la vivacité d'un enfant — Non pa vous dit qu'elle vous aime : la croyez-vous?

moi, (fan air tout à fait sentimental. — Hélas] suis pas assez heureux pour qu'on m'aime aussi vit

ketty, jetant un regard dédaigneux sur les blooméristes. — 11 n'y a qu'une femme capable d plaire ici : c'est moi !

Flora, tendrement. — 11 n'y en a qu'une ici cape vous comprendre : c'est moi 1 ketty, à Flora» — Vous êtes une impudente!

flora. — Et vous, une femme libre !

ketty, avec emportement. — Vous mentez! Cela n'est permis qu'à vous et aux femmes qui sont laides ! Moi , je suis jolie, et j'aime mieux la conversation d'un beau gentleman que vos plus beaux discours sur notre liberté ! . . .

Rebecca, accoudée sur la table et tout à fait tournée vers Palmer, savourait une flirtalion dont elle faisait tous les frais.

La cinquième bloomériste, se levant impétueusement et s' adressant à elle, s'écria :

— Il vaut bien la peine de se faire l'apôtre d'un principe pour le laisser flétrir ainsi sans opposition!... Entendez-vous, Rebecca?

rebecca, daignant se retourner à peine. — What is the matter, my dear (de quoi s'agit-il, ma chère) ?

la troisième bloomériste, gravement. — 11 est permis de s'oublier quand on reçoit à tort une grosse injure ; Flora a insulté Ketty.

la cinquième bloomériste. — Je le nie! Mais quand même cela serait vrai, ce n'est pas une raison pour traîner dans la boue le drapeau de notre émancipation.

la deuxième bloomériste, d'un ton de mauvaise humeur. — D'ailleurs, nous sommes quatre femmes ici ; c'est vraiment indécent de vouloir monopoliser le seul homme qui soit de notre côté.

ketty, riant aux éclats. — Quand on est faite comme

vous, ma chère Anna, on ne devrait jamais parier que pour dire : Veuilles excuser ma tournure!

rebecca, magistralement. — Il ressort de tout cela, ladies, que vous êtes jalouses. Vous êtes aussi à blâmer que le seraient Léonor et la jeune Zenobia elles-mêmes, si elles me reprochaient la galanterie dont ne fait preuve que vis-à-vis de moi M. Palmer, le gentleman qui est de leur côté.

Celui-ci me lança un coup d'œil plein de dénégations.

léonor, d'un air vexé. — Monsieur Grootz me disait des choses trop intéressantes pour que j'aie pu m'apercevoir seulement de ce dont vous vous vantez.

grootz, qui voyait sa vertu compromise. — En effet, je disais à miss Léonor qu'il était plus court de passer par Buffalo que par Philadelphie pour aller à New*York.

Léonor paraît confuse. Ses amifs la complimentent charitablement sur la tendresse qu'elle a su inspirer à M. Qrootz.

ketty, se penchant à mon oreille. — Votre ami se moque de Rebecca; Grootz s'ennuie avec Léonor; les autres enragent de n'avoir pas un cavalier pour leur verser le xérès ou le malaga. Il n'y a que nous ici de sérieux

et de contents.

moi, prenant un air malheureux. — Vous vous .trompez étrangement, je me sens au contraire triste à mourir.

— Et pourquoi?

— Parce que vous ne voulez que rire du sentin ent qu'a fait naître en moi votre beauté.

— Bail! l'opposition qae j'ai para vouloir vous faire, BD « .'"imnisscz bien vous-même la valeur,

— Ah?...

— Oui, venez demain, à n'importe quelle heure dans la imme"e ; nous irons promener où vous voudi

— Chère Ketty, mon œil embrasse vos lèvres!...

in

moment 1 un des garçons entra* tenant à la main papier qu'il présenta à ttéèeft Celle-ci s'empressa de l'ouvrir. Un éclair dejokj à sa lecture, parut sur son blême visage. Puis se levant avec majesté :

— Ladies, s'écria-t-eUe, encore un nouveau triomphe ! ne députation de Kcniuckiens est là qui demande à être troduite afin de m'offrlr un présent ati nom de tout

l'État 1 Je veux ta recevoir. Vous. royea feront elle ftè

iiijours.

Elle dit, el quitta la table pour aller au-devant de ses miniieurs.

Pal mer profita de son absence pour s'approcher de moi el ne dire :

— Je n'y tiens plus ! Vingt lois j'ai essayé de lui parler Pexpoaltion de New-York, de la guerre d'Orient, de

tint! chinoise; efie s'obstine et revient sans à rue dire qu'elle est folle de mes yeux et de ma barbe, et qu'elle donnerait toi utalons du monde pour un

ruban de moi. Je ne sais ce qui me fait peur davantage, de ses longues dents jaunes ou de ses yeux de veau!...

Tandis qu'il parlait encore , la porte de la salle s'ouvrit à deux battants, et laissa entrer une foule nombreuse composée de presque tous les gentlemen qui étaient présents à la lecture et de quelques ladies qui avaient laissé percer dans leur costume, encore féminin, leurs sympathies pour le bloomérisme. Les unes avaient un chapeau d'homme; d'autres portaient un gilet sur leurs robes; quelques-unes enfin avaient accouplé les inexpressibles avec le corsage plus ou moins décolleté de leur dernière toilette de bal.

L'une d'elles, l'oratrice de la députation, portait sur le bras un paquet recouvert d'une enveloppe de gaze. Elle se détacha du groupe, et, s'adressant à Rebecca, s'exprima ainsi :

« Illustre et noble compatriote ! le Kentucky, et j'ose- » rais dire toute l'Union, nous envoie vers vous pour ,vous » dire toute l'admiration que lui inspirent vos vertus et » votre caractère, toute la sympathie qu'il éprouve pour » les opinions indépendantes que votre grande âme pro- » fesse et défend avec une si magnifique éloquence. Gloire » à vous, Rebecca ! Gloire à ces compagnes de vos glorieux » travaux, à ces disciples de votre immense génie ! Certes, » si le présent qu'avaient à vous faire vos amis avait dû » être en rapport avec l'estime qu'ils ont pour vous, ce » n'aurait pas été assez de la république d'Andorre ou de » l'empire de Monaco. Mais ce n'est pas le prix de vos ver- » tus qu'ils ont voulu vous offrir; non, c'est seulement un

L'AUTRE MONDE ÎH

» signe de valeur toute morale qui fût. comme vous l'avez » dit vous-même si brillamment ce soir, la représentation . » vivante d'une idée, d'un sentiment... (Enlevant lu » gaze qui,cachait le présent.) Recevez donc, ô Rebecca » » ce mâle symbole de votre puissance, ce viril attribut de » votre génie, ces inexpressibles enfin que vous méri- » tez de porter le jour et même la nuit !... » (Hourahs bruyants dans toute la salle.)

rebecca, visiblement déçue et s* adressant à la trotsième bloomériste. — Lucretia, recevez ce présent. (Puis se tournant vers la députation.) Amis, les discours comme celui que j'ai prononcé aujourd'hui sont bons pour • la foule ; à vous, que je crois plus intelligents, je vous dirai sans phrase le fond de ma pensée. %

Votre cadeau n'est pas complet : J'aimerais mieux ces inexpressibles s'il y avait un homme dedans! J (Les blooméristes poussent des cris d'enthousiasme.)

La députation, gentlemen et ladies, rougit jusqu'aux oreilles. Les dames prétendirent que les bravos et les fatigues de la soirée avaient troublé l'imagination de Rebecca. Plusieurs Louisvillicns affirmèrent que les bouteilles vides qui gisaient sur la table du souper n'étaient pas étrangères à l'énormité que venait de prononcer mistress Smith. Tous se retirèrent consternés.

' Historique.

Notre pailic s'acheva au milieu d'un déraisonnement général. Quoiqu'elles eussent beaucoup parlé, les hlooméristes n'en avaient pas moins mangé et bu avec verve et entrain.

Rebccca porta le premier toast :

A l'abolition des préludes en toutes choses ! La cinquième bloomériste proposa le second :

A l'extermination des hommes timides !

Ce toast fui unanimement appliqué à Grootz , son vertueux voisin.

La deuxième bloomériste :

A la suppression des soupers où il n'y aura pas un nombre égal de ladies et de gentlemen !

Palmer sollicité : * A notre digestion !

La troisième bloomériste :

A la maternité indéfinie chez tous les bas-bleus de France!

Groptz, plein encore d'illusions et toujours de bonne foi:

A l'avenir du bloomérisme ! ( Les femmes libres éclatent de rire.)

Zenobia :

A la prospérité de la Gazette des Femmes.

Flora:

A l 'amour spontané !

Ketty :

A la restauration des robes à volants! (Exclamations

rerses.)

Moi:

A V aimable Ketty!

Rebetta, k ce dernier toa&t, regarda Palmer d'un air

fieux; la cinquième btoomériste lança àtïroote un coup

DeU plein de mépris ; les autres femmes soupirèrent.

Ketty, se levant, m'embrassa, au grand scandale de ses

lies.

Rebecca, se levant à son tour et «'adressant à Palmer,

i dit d'un ton indigné :

— La galante conduite dé M. Julien me (ait apercevoir : la brutalité de la vôtre. Je vous croyais Français : vous 3tes que le dernier des $6ntuckiens !

Et donnant le signal, elle sortit avec toutes ses disciîs. Ketty seule resta, et tandis quemistnss Smith se rcait elle lui cria :

— Je suis jolie et j'ai un Amoureux : comprenei-vous e je ne puisse plus être une femme libre ?

rebecca, sèchement. Je ne comptais plus sur vous!

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