LA LIBERTE
Je n'exagère ni ne suppose rien. Je dis ce que j'ai vu et entendu, non pas à la façon des voyageurs anglais, qui, de parti pris, adressent des injures aux Américains, parce que cet article se vend bien aux boutiquiers de Londres; non pas non plus à la manière des écrivains français, qui ont pris en tout la contre-partie des jugements anglais. Monarchistes ou républicains, tous nous ont offert la constitution des États-Unis pour modèle; fous ont proclamé merveilleuses ses entreprises industrielles et financières. Malheureusement, la crise de 1837, suivie de la ruine de tous les établissements basés sur le crédit, s'est chargée de réfuter leurs livres.
11 serait temps de voir finir, des deux côtés de la Manche, cet industrialisme littéraire, qui, en plein dix-neuvième siècle, malgré la facilité des communications, entretient l'ignorance de l'Europe sur ce pays.
Il est juste de dire qu'on a attribué l'essor des États- Unis à la liberté. C'est l'opinion qui traîne partout; mais
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On s'est bien gardé cIl* sortir de cette assertion générale, qui dispense de connaître ce pays autrement que par les Nerurs, et derrière laquelle on pouvait se réfugier pour .•■ruser un système d'attaque et faire peur au* divers gouvernements qui se sont succédé depuis trente ans.
Il fallait dire, pour ne tromper personne, que la liberté aux États-Unis est le sacrifice continue] de la société ù l'individu. Chacun est libre d'y exercer son industrie sans autorisation, sa profession sans diplôme >, son métier sans apprentissage ni livret; de se livrer à toutes les cultures crainte des régies, à tous les commerces sans tes char^ l rois. Toutes les branches y sont exploitées :
i planteur virginien a des haras d'esclaves pour approvisionner les marchés de la Nouvelle-Orléans- au nord et à l'ouest il v a des bateaux à vapeur et des chemins de fer sans police et sans règlements, qui déciment la population plus que la fièvre jaune et te choléra; il y a partout des banques voleuses et bauqueroutiëres, de- maisons de oaumerce sans garanties; la fraude peut s'établir enroulement derrière on comptoir, s'afficher dans an pros tus... LegouverneEûent n'a rien à dire tant que personne ne se plaint ; lé peupU watt trop gouverné. Bien mieux ! tout New-York a connu une femme , la Rcstell, qui lit pratique d'avorfemenls, qui l'annonça dans les journaux sn donnant son adresse à ses clients, comme eût pu le faire un médecin. L'avocat général fut instruit de ces faits, et il se tut; il tel \ parce qu'il n'y eut pas
ch
te
* Ln Louisiane Etal oà les médecins soient
- lIViio pourvus d'un diplôme.
de réclamation, et que l'intérêt de la société était seul en
jeu. D'ailleurs il n'est pas dans les habitudes du pays de
poursuivre à' office : la loi n'en fait pas un devoir à ses
représentants.
Un planteur, je pourrais dire son nom et la paroisse qu'il habite, tua, il y a quelques années, à coups de fusil, deux voyageurs qui avaient pris dans son champ quelques cannes à sucre pour se désaltérer. Le crime eut lieu en plein joui*; le sang coula en présence de plusieurs témoins : l'assassin n'en resta pas moins impuni. La justice criminelle de l'État n'intervint pas, parce que personno ne prit assez d'intérêt aux pauvres étrangers pour faire un affidavit contre un homme de la localité.
Dans une autre paroisse du même Etat, trois hommes se réunirent pour attirer dans un piège un homme qu'ils n'aimaient pas et l'assommer. Celui-ci était également étranger ; mais les meurtriers étaient enfants du pays : personne ne les inquiéta.
L'organisation politique du pays comporte le silence des avocats généraux sur de pareils faits. Soumis dans beaucoup d'États à l'élection populaire, dans les autres à la nomination des gouverneurs, ils doivent éviter partout de se faire des ennemis. La justice criminelle y ressemble à une vengeance; force leur est de s'abriter derrière celui qui a provoqué la poursuite, de lui en laisser toute la responsabilité. La loi, son esprit, les institutions, la pratique du gouvernement, tout condamne l'intervention officieuse des magistrats dans les actes des citoyens : l'individu triomphe de la société, l'autorité est vaincue par la liberté!
Cela n'est rien encore. 4M un HGfeifeN d* Orimet pU s les gWftdniHHtflWlB soûl aussi rares en iViiiériquc qu'elles sont fréquentes m France. l,a loi commune rnlour* ■ le prévenu de précautions multipliées. D'&bord le jury l'avertit de M rien dite uni pm- t sa posi-
tion, de nier ? s'il le juge à propos, les charges qui lui imputées, de ne répondre h toutes les questions
«un h -ut qu'il pourra le l'aire sans se compromettre* I.rs de leur edfeéj peuvent légalement refuser de déi sur certaines circonstances du procès, si leur témoignage devait les incriminer. Puis les jures décident du fait et du drûtt, sans que le juge se permette de leur poser question. I pas ùmpahle, lelle
est la formule consacrée du verdict, Enfin* la loi exige l'unanimité du jury pour la condamnation; il est vrai qu'elle la prescrit aussi pour l'acquittement ; mais il est rare que le prévenu, renvoyé devant un second jury, ne 5oit p&* arquillé,
1/intérèt de la communauté est peu de chose, rumine mi Le citoyen accusé qui est protégé, défendu
contre l tire lui-même. J'ai entendu des gens
que la société, s' exposant ainsi plutôt que d"e\pun de ses membre q devoir!
laoteslantisme devait enlrcr d la toi criminelle comme il était déjà enta
Iililique, afin de s'emparer entièrement de L'homme dans relations aver - La Loi civile elle-même
et.- foire.- de subir son influence. On pourrait dire, a la
rigueur, qu'elle est abolie par les jurys. Ceci paraîtra in-
uie à nombre de gens: 1rs jurjs décident des affaires
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purement civiles et commerciales, de la lettre- de change et du mur mitoyen. Les difficultés qui entourent les questions de droit, et qui arrêtent si souvent nos plus savant* magistrats, sont tranchées par eux sans la moindre hésitation, comme si le droit de libre examen, qu'ils s'attribuent aussi dans ces sortes d'affaires, pouvait leur donner les connaissances spéciales du juge. Que deviennent alors l'autorité de la doctrine et la tradition des arrêts? Attendez, la loi va tomber dans l'absurde ; elle exige que le jury soit unanime sur la solution d'un point de droit, souvent très-épineux, tandis qu'en appel, devant la cour suprême, jugeant sans jury, elle ne demande que la majorité des opinions !
Les formes de la justice en France sont lentes et dispendieuses, mais nous n'avons rien à envier, à cet égard, aux États-Unis, où l'affaire la plus minime oblige assez souvent le juge à tenir le jury sous clef, toute une semaine, pour en obtenir un verdict. Heureux lorsqu'il n'est pas forcé, par leur désaccord, d'appeler un autre jury devant lequel l'affaire doive être instruite et plaidée de nouveau ! Encore si ce jugement, si longuement et si chèrement acheté, pouvait décider les parties à s'en tenir là ! Mais le bon sens de ces douze hommes est si rarement d'accord avec le texte de la loi, que le plaideur malheureux a tout à gagner à tenter un appel.
Vilï
Disons un mot de l'opinion publique.
Cette puissance, qui régit encore l'Europe, commence à
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lousser aux États-Unis, ou plutôt elle est tombée dans commerce. Loin <Ie prêter l'oreille au cri public, tes Durnaux n'écoutent que les riches voix qui viennent leur proposer de se vendre. Dans un district du sud, j'ai vu un ournal démocrate livrer ses vingt-quatre colonnes à un namïestc whig, qui lui avait été payé d'avance, il est rai. Les convictions sont calculées à leur rapport. Rien a'est plus facile, avec de l'argent* qo& de feiw mousser homme, une idée, une entreprise ou même une chiaère. Les hommes supérieurs de ce pays méprisent une opinion puldique qu'il est si facile de conquérir cl de diriger. Livrée à elle-même, elle va au plus Imbile et non au plus honorable. C'est la conséquence des idées répan-
Idues parmi ce peuple ; Il vaut mieux être un taquin et un hwniis homme et végéter» Deux avocats, dans lest, publièrent l'un contre l'autre, durant un mois, des placards, qu'Us faisaient afficher et distribuer par la ville, où ils se traitaient réciproquement d'infâmes, d'hommes sans courage et sans honneur. Ils n battirent pas; en France ils seraient tombés sous le mépris publie: dans leur pays ils continuèrent à être reçus partout et à avoir une clientèle. Pour qu'il y ait une opinion, il faut qu'il y ail une conscience publique; or, c'est ce qui manque aux populations des États-Unis. Un vil cl scandaleux scia jugé tel chez nu us de toutes
risj I;i-!kis, u passera inaperçu, ou, si l'on en p set.i pour demander si sou auteur en a retire" un beau rôtit.
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Tout cela prouve une chose, c'est que le sens moral manque au peuple américain, ce qu'il faut attribuer chez lui à l'absence de tous principes. Le protestantisme, sous prétexte de libre examen, n'y a rien laissé debout. Religion de fantaisie et non de sentiment, il se prête à tous les caprices de l'individu, flatte sçs passions, exploite ses intérêts... le dogme vient ensuite. Et quel dogme? Quelque chose de sec et de froid, qui laisse l'âme plus inquiète et plus incertaine. Le plus grand malheur des États-Unis, c'est qu'ils soient livrés à cette multitude de sectes qui, loin de chercher à y répandre l'espérance, la charité et le patriotisme, n'y soufflent que le doute, l'ignorance et la vanité. Et l'on voudrait m'obliger à dire que ce peuple, parce qu'il a plusieurs milliers de lieues de télégraphes électriques ret de chemins de fer, un commerce et des ressources immenses, est un grand peuple ! qu'il a un avenir merveilleux et des destinées splendides!... Comme s'il suffisait, pour vivre, d'avoir des fourneaux sans cesse al* lûmes et des greniers toujours remplis ! Non, non l Là où il n'y a pas de famille, il n'y a pas de société ; là où il n'y a pas d'enthousiasme, d'orgueil, de dévouement, d'esprit de justice, il n'y a pas d'avenir ! Les États-Unis n'existent que dans le commerce; si quelque chose peut les faire monter au rang de nation, ce sera le retour de la foi parmi eux. Or, il n'y a qu'une religion dans le monde capable de l'y ramener : c'est le catholicisme !...