‹ L'autre mondeChapitre 5 sur 25 · XV · texte numérisé non relu

XV

Ainsi qu'il avait été convenu, Julien se rendit le lendemain chez la belle Américaine. Elle était sortie. Après

L'AUTHK MONDE

nps » droite el à gauche , Julien renatt iranquillemeni dan* Broadway , Inrsqii'en pammt jssA le restaurant Lovfijjoyj l'idée lui vint d'aller souper. Quelle ne fut pas sa surprise de voir dans un dos cotas La salle mUê Sarah attftblédj non pas avor M. William, ^ju il avait rencontra chez Maillard, mais avec un autre gentfoman qu'il n'avait jamais vu!

Elle était tendrement penchée sur son épaule, cl sa position, du reste j était aussi compromettante qu'elle poul'être pour une Américaine, Dès qu'elle eut vu Julien, elle se prit à rire et à rappeler bruyamment.

— Julien ! uv*n ami Julien ! êtes- vous fâché avec moi? -.,. lui répondit celui-ci avec une amertume roi i- ■1110, je n'en verrais pas le motif.

À la banne heure! voua RVea nu aimable caractère, tous signer un brevet de bon camarade.

— L'effrontée ! pensa Julien en lui-même.

— Voua savez, oonluiua4-cllo, que je vous attends detti ! Venez donc vous asseoir près de moi. Nous pouvons ier eu ! rançais, mon t]e7itiïwan n'en sait pas un mot,

Julien fut s'asseoir près d'elle.

— Misa Sarah, lui dit-il, j'ai m tort de vous aimer.

— Ah ! et pourquoi donc ?

— Parce que vous entendez l'amour d'une autre façon que moi.

— Comment cela?

— En France, une femme qui aime est toute à relui Ile aime,

— La France, mon ebd monsieur Julien, est un vieux

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pays qui n'a que de vieilles routines, de vieilles idées et*

de vieilles moeurs.

— Ah!... je croyais que Ve mot amour signifiait la même chose par tous pays.

— Chez nous, ce mot-là n'a pas de signification ; je me trompe : il est ridicule.

— Et moi qui n'avais que de l'amour à vous donner!

— C'est parce que je m'en doutais, dit en riant la jeune New-Yorkaise, que j'ai permis à ce gentleman de me faire la cour. Vous n'avez pas de fortune, tandis que lui jouit de quarante mille piastres de revenu.

— Ah ! voilà donc votre amour, à vous, Américaines ?

— Nous n'en connaissons pas d'autre. L'homme, à nos yeux, ne représente qu'une certaine somme d'argent, c'està-dire de bien-être. Quand nous nous marions, nous n'épousons pas un homme, nous épousons une fortune.

Julien était littéralement abasourdi de cette franchise qui articulait tout et ne dissimulait rien.

— Et pourtant, dit-il, comme s'il se fût parlé à luimême, un homme et une femme qui s'aiment sont heureux ! Quand l'homme est fort et énergique, il trouve toujours quelques pans de mousseline blanche à jeter sur les épaules de sa femme ou de sa maîtresse, et une fleur pour parer son corsage ou poser dans ses cheveux. Qu'importe d'ailleurs que toutes les aspirations vers le luxe ne soient point satisfaites, si le cœur, la main, les lèvres, les yeux ont un cœur, une main, des lèvres, des yeux qui leur répondent ? Y a-t-il dans le monde une somme d'argent ou une position qui vaille les transports, les extases

de deux âmes qui s'abandonnent à leur amour? Ah! Sarah! s'écria-t-il en s'adressant à l'Américaine, dont la beauté semblait à cette heure plus provoquante que jamais, jo voudrais avoir un million de piastres : je les jetterai? dans la baie pour un seul battement de votre cœur !

— Si vous aviez cette somme, vous seriez plus sur d'arriver à vos fins en m'en faisant présent. Mais ce n'est pas votre faute, mon cher monsieur Jidien, si vous déraisonnez. La faute en est à vos Françaises , qui sont l>ien, comme je vous le disais hier, les femmes les plus stupides de la terre. Ce sont elles qui entretiennent dans le monde la somme d'idéal, c'est-à-dire de mensonge, qui s'y trouve. Au lieu de ne s'attacher qu'à ce qui est réel et positif, au lieu de demander carrément à l'homme du bien-être et même du luxe, elles se contentent tantôt d'un esprit aimable ou d'un caractère enjoué, tantôt d'un titre ou d'une fugitive promesse d'amour : toutes choses qui ne valent pas le bout de soie dont je lace mon brodequin. Si vous voulez vous marier à une Américaine, dépêchezvous d'acquérir une fortune, ou bien vous n'avez plus à prendre qu'un parti : c'est de retourner chez vous, où une riche Française n'hésitera pas h marier ses écus à votre bonne mine.

— Et quel parti me conseillez- vous? demanda traîtreusement Julien.

— De rester et de travailler. Je me marie dans quelques jours, c'est vrai ; mais cela ne m'engage à rien. Nous continuerons toujours à nous voir, car vous resterez tou jours mon ami, n'est-ce pas?

— Hélas! soupira Julien, et la flirtation?

— La flirtation sera finie,, puisque mon but sera atteint, et que mon mari, je pense, contentera tous mes caprices.

— Et s'il voulait s'y refuser?

— Alors, tant pis pour lui.

— J'aurais donc encore une chance?

— Oui, si yous êtes devenu bien riche !

Julien croyait rêver, il essaya néanmoins de dissimuler le dégoût que lui inspirait une telle impudence.

— Bravo! s'écria-t-il; voilà ce qui s'appelle de l'indépendance! Si mon compatriote M. Esquiros vous connaissait, il mettrait sûrement votre nom dans son calendrier, et vous fêterait comme une sainte.

Julien, sans doute, n'avait jamais lu M. Esquiros, ni la belle miss non plus, heureusement.

— Alors, il lui faudrait établir un calendrier spécial ; car il aurait à y mettre le nom de six millions d'Américaines, répondit la jeune miss en se rengorgeant dans son patriotisme.

Et Julien, qui avait toutes les envies du monde de jeter le souper de la New-Yorkaise par les fenêtres, la salua làdessus et s'éloigna sans même laisser tomber un seul regard sur le gentleman, qui, durant toute la conversation, avait fait la singulière figure que vous pouvez imaginer. Heureusement, là-bas, on ne connaît pas le ridicule.

Deux jours après, Julien et Richard causaient ensemble, dans la maison de la sixième avenue. Il était dix heures

du matin; Julien était encore OOUChéj tandis que Kicliard feuilletait quelques paperasses de l'air du monde le plus nu

— Ma toi 1 je l'avoue, disait celui-ci, il y a en Aiiiéntic des coquins qui en remontrerai eut aux plus vieux fibitués de nos bagnes d'Europe. Pouvant moinentanc-

oHsposer ces jours derniers de deuv mille piastres, j'aîii acheté, en prévision d'une tarte hausse, trente actions chemin de ter de Neic-I/aven, et voilà que je viens l'apprendre la banqueroute de son gérant, qui s 'est enfin u émis près de deux mille fausses actions! Cette leur était colcc hier soixante et onze piastres : aujourtiui on trouverait h peine preneur à trente-cinq- Plu- dr tnquante pour cent de perte, Julien!... Et dire que li lé islation de ce pays est Impuissante à punir cegaillard-l;i ' ■

— Cela félonne? pas moL Dans un pays ou Tas sous prétexte de $êtfdéfêncê } te vol, par

>Icu!|mmii bien être permis. fte va-t-on pas même, ici, «n parlanl des udeurs qui réussissent, que sont des hommes bien intelligente?

rdj les mœurs de la patrie d'adoption cornii i te paraître un peu trop indépendantes?

Richard allait répondre, lorsqu'on frappa deui coup? « i te.

le coininenceuient de juillet ISS», ;i New-York, Robert

a la lois pri ir.tni du chemin de tel de New-

H.imii, faillit en effet dam les ciiconstaiu H par Ri-

cbtrd. Les légiste! reconnurent qu'en ta çnatiti qui

lui d - plus étendus,

doute aussi d'en empocher le montant.

il s'einpi-est* d'aller ouvrk je» apportai fumée à l'adresse de Julien.

— Qui, diable, peut t'écrire si matin ? s'écria-t-il ea jetant le billet sur le lit de son ami.

— Quelque invitation sans doute, répoodit celui-ci avec distraction.

Et il décacheta la lettre, non sans un certain battement de cœur.

L'écriture était élégante et une, et la signature, tracée d'une main ferme, était celle de Sarah ; il lut :

« Mon cher Julien, vous êtes un charmant garçon, tres- » amusant parfois. Vous parlez comme on écrit en France, » c'est-à-dire avec feu, charme et poésie. Si vous aviez » quelques centaines de mille dollars, vous feriej un » gentleman accompli et très-couru de nos femmes. Mais » hélas! ici nous ne sommes plus en France, et votre es- » prit, quelque brillant qu'il soit, ne vous fera pas trou- » ver une rkhe héritière. Noas autres, Américaines, nous » ne demandons point d'un homme à marier s'il est ai- » niable, s'il est poète, s'il est orateur, non; mais simple- » ment : Combien vaut-il ? Or, la réponse nous décide » selon le nombre de chiffres dont elle se compose. Une » chaumière et un cœur nous paraissent très-insipides, et » nous faisons de l'un à peu près autant de cas que de » l'autre. Un mari n'est point pour nous un amant, c'est » un homme qui paye nos dettes, entretient notre mai- » son, nous donne luxe et richesses. En revanche, nous kii » donnons assez régulièrement un enfant tous les deux ans; » nous sommes froides et positives) car tout aottu feu s'est

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pourquoi Libéralement ûott* - compagnes faciles » vivre.

» La j.ilr m nucut. A développa en Fronce, mm

iteinent in< >s tna-

ris la tnème Libei nom leur demandons. Eu un

e, au lieu d'être pour nous une lourde chaîne portée par des épaules insoumises et révoltées? un lien que nous sentons à peine et qui m IMNM meurtrît jamais.

» Adieu! Remerciez -moi de vous avoir désiliusi

lait le malheur de la vie, c'est de ne pas voir les eii nt vrai juin cl de (M |Hi befl appeler de

oui.

H II | m pour la Caroline du M I ver uiun

» Saraii. »

i*sez tristement la lecture de son billet.., ursutte Richard , relevant la té te, lui dit en riant :

— A pna>os... et ffiteSarab?

— (hiUii eunuque l'emporte! secria Julien avec rage

— Le souhait est galant! Dis-moi donc ce que sout de-

Ile.

— \\\\ lit Julien d'un Ion qui voulait paraître léger, je euv bien avoir le sort durui Midas si je crois plus jamais

de ce pays!... Tu avais deviné prèsver.

— Comment cela !

Lt Julien lui raconta la soirée dammhà Lama, le sou- * chea Thompson et la rencontre chez Lovejoy) il lui

lut également le billet qu'il venait de recevoir, tout brillamment accompagne d'imprécations et de railleries à 1 endroit des femmes libres et des philosophes américains.

— Pauvre ami ! soupira Richard, lorsque Julien eut achevé son récit; retourne vite en Europe 1 Ici tu ne saurais vivre, tandis que là-bas encore il y a place pour les fous!

— Et où y a-t-il des fous plus grands, et surtout des folles plus grandes que dans ce pays? s'écria Julien avec, emportement; des femmes qui ont mis de côté leurs jupes et pris des pantalons; qui aspirent à être avocats, représentants du peuple et présidentes d'une république ; d'autres femmes qui nous disent crûment que l'amour est un sentiment ridicule, et qu'il n'y a de réel et d'enviable que les dollars;... par ma foi! il y a à Charenton de pauvres gens qui n'ont pas dit ou fait le quart de ces énormités !

— Est-ce ainsi que tu te sers de ton intelligence? Au lieu d'observer chaque chose paisiblement, tu te passionnes d'abord, décidé d'avance à trouver détestable tout ce que tu vas entendre ou voir. Et si je te répétais bien sérieusement que c'est toi qui es le fou et que c'est ce peuple qui est le sage?...

— Je n'en serais, certes, pas davantage convaincu !

— Et pourtant, cela est vrai. Ces femmes qui demandent pour elles la même liberté que celles dont jouissait les hommes sont dans le droit, comme celles qui nient l'amour sont dans la vérité. Lorsqu'une chose lui fait envie, est-ce qu'en dépit de tous les règlements du monde une femme ne contentera pas son caprice? Pourquoi donc ne pas accepter en théorie une liberté dont la pratique est

universelle? Et quant aux droits de la femme, on les a méconnus! jusqu'ici elle n'a fait que des petits : elle n'a nas été mère! Dans quelques années, dans quelques mois mt-être, l'Amérique ajoutera un fleuron brillant à sa '^ouronne. de progrès par l'application de ces principes, justes autant féconds, à savoir :

Que la femme est libre;

Qu'elle ne doit former d'union que suivant son libre arbitre et pour le temps qui lui convient ; . Que ses enfants sont sa propriété et non celle d'un père toujours douteux, et qu'à ce titre ils doivent porter son nom...

En face de ces idées qui gagnent ici du terrain chaque jour, combien la France, qui se croit avancée sur la Turquie, paraît arriérée sur l'Amérique... Les Français rêvent l'affranchissement des femmes à Constantinople, et ils n'admettent pas l'indépendance des femmes à New-York... , Ils ne comprennent que la demi-liberté; ils n'admettent que l'inconséquence.. .

— Allons, allons, je le vois, tu n'as pas seulement de l'avenir dans le commerce, tu en as aussi dans la politique. . de ce pays.

— Certes ! je suis bien bon de te prendre au sérieux, alors surtout que vingt expéditions importantes m'appellent à mon office. Demain, 4 juillet, fête nationale, toutes les affaires seront arrêtées ; il me faut donc aujourd'hui faire double besogne, adieu... Nous nous retrouverons ici la nuit prochaine.

— Déjà demain 4 juillet? alors je n'ai plus que quarantehuit heures à rester avec toi.

— - Mais, tu n'as d'affaires nulle paît.

— C/esl. précisément ce qui te trompe. A quelle heure penses-tu revenir ce soir ?

— A minuit.

— Bien, ce sera une l>onne heure pour aller souper ; je t'invite et nous boirons non-seulement à la transportation en Turquie de toutes 1rs femmes américaines, mais aussi au succès de ma mission dans l'île de Cube.

— De ta mission da s Vile de Cubel

— Oui.

— Explique-toi.

— Sache donc qu'une expédition formidable s'organise contre l'île de Cube. Des armes de toute espèce, des chevaux, des canons et jusqu'à des steamers ont été achetés; dans les trente -deux États de l'Union des hommes de tout âge s'enrôlent chaque jour ; les chefs sont trouvés ; tout sera entièrement prêt dans quelques semaines. Mais avant de risquer l'entreprise, on veut cette fois s'assurer le concours des Havanais eux-mêmes. Des hommes inconnus, sachant combien j'étais hardi et fort, et de plus jugeant qu'avec mes goûts et mon laisser-aller d'artiste, je paraîtrais moins suspect que d'autres, sont venus me proposer de servir leur cause. Nous sommes quatre envoyés ; un Portugais, un Napolitain, un Espagnol et moi. C'est après demain, jeudi, qu'il me faut partir, et...

— Tu ne partiras pas !

— Et la raison ?

— Tant que j'aurai quelque influence sur toi je m'opposerai à ce que tu fasses cette folie, la plus amère et la plus grande qui...

loi donc! ne vas-tu pas déjà me voir pendu

utemenl possible, il

imviH prêtai

— Oui, si j'allais là sans arrière-pensée. D'abord sois

l'une chose : c*ést que si je m'a]

veulent travailler pour les Américains.

sids tomme h rendre La mèche : car j'aimerais encore

lieux commettre nue trahison que d'aider à l'agrandis-

ent d'un peuple aussi brutalement positif. Je Qi

terai quelque chose que dans le cas où il s'agira unique-

meut de l'indépendance de l'ile. S'il y a pour moi du

ou s'il n'y eu a pas, là n'ol pas la question ; c T esl

s;» voir s'il j a du plaisir, de l'amour et de joyeuses par-

iii m cher, la Havane est un nid de femmes dëli-

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