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LE 4 JUILLET AUX ÉTATS-UNIS

J'ai vu célébrer bien des fêtes nationales, j'ai assisté à un nombre prodigieux d'anniversaires politiques.

En France, en Espagne, en Angleterre, en Italie, presque par toute l'Europe, j'ai vu le peuple se réjouir avec esprit et urbanité.

Aux États-Unis, c'est différent. 11 faut dire cependant que si la joie est en raison du bruit causé, des accidents survenus et du liquide consommé, les Américains sont le peuple du monde qui s'amuse le plus.

En Europe, nous avons encore les feux d'artifice, les illuminations, les repas publics, les courses de taureaux, les

concerts... En Amérique on a supprimé tout cela et ou l'a remplacé par... des pétards I

Par des pétards, oui ! 11 est vrai que, tout républicains qu'ils soient, ils ont t'ait la chose royalement, et qu'au joui* de leurs fêtes, ils comptent les pétards par millions de millions.

Mais c'est le i juillet surtout, anniversaire de leur indépendance, que brillent l'esprit etle génie des Américains.

Par toute l'Union, ce qui tonne ou s'entend ce jour-là au-dessus des grandes villes, des bourgs et des campagnes, ce n'est pas le bruit des canons, le son des cloches, le cri joyeux des multitudes... c'est le pète-pète assourdissant et continu de tous les pétards que le monde a pu fabriquer en douze mois. De sorte que l'Union, durant vingt-quatre heures, n'est plus qu'une immense pétardière.

A quoi ses ennemis observeront qu'il peut bien lui être permis,, une fois par année, de changer une lettre à' sou \éritable nom.

Nous autres Français, lorsque nous voulons affirmer notre préférence pour un objet quelconque ou notre possession, nous disons : Je ne le donnerais pas. pour une couronne.

Comprenez-vous à présent pourquoi les Américains aiment mieux dire : Je ne le donnerais pas pour un pétard?

Le pétard, eu effet, est la chose du monde avec laquelle le caractère des Américains ait le plus d'affinité. Ce petit joujou, vide autant que bruyant, conviendrait bien mieux dans leurs drapeaux que le bonnet phrygien.

Le 4 juillet, à New-York, vous, étranger, vous sortez paisiblement dans la rue ; mais, sous prétexte que c'est

une fête publique, vous avez, à tous les coins de rue, à essuyer la poudre des pistolets qu'on fait partir à quelques pouces de votre visage, ou à passer sur un baril de pétards enflammés, bien heureux quand vous revenez sans un bras fracassé ou sans un œil perdu !

11 est inouï de dire le nombre d'accidents qui arrivent ce jour-là dans toute l'Union. Ce sont des pétards partis dans les yeux, des pistolets qui crèvent dans la main, des balles, laissées par mégarde dans le canon des fusils, qui tuent une connaissance ; enfin, tous les genres de malheurs qui peuvent résulter de l'usage de la poudre par les enfants.

N'importe ! Les pères américains n'en continuent pas moins, chaque année, à dépenser ce jour-là plusieurs dollars pour donner à leurs fils la satisfaction du pétardement : c'est obligé. Quelle riche mine pour les Chain et les Bertall, que le 4 juillet aux États-Unis ! que ces respectables familles, composées du père, de la mère, des tantes, des grandes sœurs, pompeusement réunies sur le perron de leur maison pour voir partir deux'eents pétards ! Le Herald, le Times ou la Tribune, je ne sais plus quel journal de New-York, ne contenait-il, pas le grand lendemain de 1854, les lignes suivantes :

« Les directeurs de l'École des sourds-muets ont conduit hier leurs élèves dans un grand champ, près New- York. C'est avec attendrissement que l'on a vu ces pauvres êtres prendre leur part dans les réjouissances générales. Abondamment pourvus de pétards, ils semblaient prendre le plus vif plaisir au zig-zag de la poudre, dont ils n'entendaient pas l'explosion. »

5t; L'AUTRE MONDE

Après cela, je ne serais pas étonnée que l'année prochaine, grâce à cette loi de progrès qui régit tout ce qui est américain, les corporations des villes et l'Éiat luimême ne votassent des fonds spéciaux pour l'achat et la distribution gratuite de pétards par toute rinion, à chaque retour du 4 juillet.

lit je serais encore moins surprise de voir les patriotes américains proposer :

Que tous les officiers publics des Etats-Unis, depuis le président jusqu'au plus humble polie eman, fussent tenus ce jour-là de se rendre au Capitole, et, après avoir rendu grâces aux dieux, de faire partir l'un après l'autre, pompeusement, solennellement, religieusement, un ou plusieurs pétards sacrés.

Le président allumerait la première mèche ;

Le vice-président la seconde ;

Ensuite viendraient les ministres;

Puis les gouverneurs des États;

Et ainsi de sirite , jusqu'au dernier degré de l'échelle gouvernementale. . .

Ma foi ! ce serait alors le cas de dire : M ne h, ado a-bout nothing, — Beaucoup de bruit pour rien !

Richard et Julien se retrouvèrent en effet dans la nuit suivaute. Celui-ci vit avec douleur que son ami était incorrigible ; Richard eut sujet de faire la même observation \is-à-vis de Julien. L'un et l'autre ayant donc perdu toute espérance de conversion mutuelle, ne songèrent plus

qu'à égayer les derniers moments qu'ils devaient passer ensemble. Ils soupèrent en viveurs; mais le matin élant venu , et Julien ayant à se rendre à Long-Island , point de réunion pour les émissaires des flibustiers, ils durent se quitter et se dire adieu.

— Je ne sais, dit Julien en prenant la main de Richard, mais quelque chose m'assure que tu n'es pas perdu pour la France et que je te retrouverai plus tard, là-bas, complètement revenu de tes idées américaines.

— Tout est possible, Julien; on a vu des rois épouser des bergères; on a vu M. de La Rochejacquelein...

— C'est vrai; j'oubliais que pour toi il n'y avait de fixe dans le monde que l'intérêt. Si donc dans un an, dans deux ans, dans dix ans, ton intérêt te porte à redevenir Français , tu seras dans des dispositions excellentes pour lire ces pages, ami, le seul souvenir qu'en te quittant je puisse te laisser.

Et Julien tirant de sa poche un manuscrit soigneusement calligraphié, le présenta à Richard d'un air à la fois insouciant et sérieux.

— Tiens ! ne vas-tu pas faire du sentiment? dit celui-ci; tu sais bien que je n'ai pas besoin de paperasses de toi pour nie rappeler ta folle, mais franche amitié. Voyons ! qu'est-ce que ce gribouillage?

— C'est mon livre sur l'Amérique ; tu liras cela, te dis-je, quand le jour sera venu.

— L'Amérique jugée à ton point de vue? Ah! pardieuî cela doit au moins être drôle ! Est-ce que tu songerais, par hasard, à publier tes observations sur ce pays ?

— Cela in'esl indifférent; ce manuscrit, je te le donne.

Si tu te repens un jour d'avoir renié la France, tu publieras ce livre : M. L^euillade-Chauvin lui-même, en faveur de cet acte, te pardonnera l'inconsistance de ton patriotisme.

— Et... le titre de ce livre? *

— Tu auras le choix : V Amérique à l'envers; le Juif- Errant aux États-Unis, ou les Sauvages du Nouveau- Monde.

— Voilà qui est appétissant ! et je veux, ma foi, te lire dès que je n'aurai plus d'affaires.

— Malheureux ! tu es déjà trop Américain ; tu ne me liras jamais!

Et Julien, souriant, ouvrit ses brus à Richard pour lui dire adieu dans une bonne et fraternelle étreinte. Celui-ci serra affectueusement Julien sur son cœur; ils s'embrassèrent, se rendirent mutuellement justice, et, après avoir convenu d'une fréquente correspondance, ils se séparèrent en se jetant l'un à l'autre l'adieu des amis : Au revoir l

Depuis cette époque, le Juif-Errant aux Etats-Unis a fait bien de la route; il est maintenant dans mes mains, el c'est à lui que j'emprunte la plupart des tableaux et scènes de mœurs retracés dans les suivantes pages.

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