‹ L'autre mondeChapitre 8 sur 25 · LA NOUVELLE-ORLÉANS · texte numérisé non relu

LA NOUVELLE-ORLÉANS

LT

L'ESCLÀVAGR

. Les bouches du Mississipi forment, un le sait, un immense delta s'avauçaut et s'épanouissant dans le golfe du Mexique comme une gerbe immense de grandes rivières. La terre n'est visible en mer qu'à très-courte distance, car les bords sont plats et s'élèvent à peine de quelques pouces au-dessus du niveau de l'eau. Puis, une fois entré, on remonte le fleuve à travers une longue succession d'iles et de lacs, sans autre point de vue curieux que le Meschacébé lui-même, qui rouie un amas prodigieux de vase, nourrit une multitude inouïe de crocodiles, et ressemble parfois à une grande mer intérieure. La Nouvelle-Orléans, qu'on appelle aussi en anglais la ville du Croissant, à cause de son apparence demi-circulaire, est située sur la rive gauche, à cent milles de l'embouchure. Loin de reposer sur un plateau plus élevé, elle est, au contraire, bâtie sur uu fond hunùdc que dépasse le niveau du fleuve et que celui-ci submergerait constamment sans les levées construites et entretenues à grands frais sur ses bords.

D'après sa position seulement, faut-il s'étonner qu'elle

soit souvent le berceau de cette fièvre terrible qui décime avec tant d'aveugle violence et d'àpre malignité le flot d'émigrants qui vient chaque année tenter la fortune sur son sol inhospitalier?...

J'ai habité le Canada. C'est encore un pays nouveau, plein de riches éléments, dont la religion, les mœurs et coutumes, les habitudes et les instincts sont tout français; de plus, le climat est salubrc, les productions sont vaiiées, la chasse et la pèche abondantes, les horizons incomparables. Comment se fait-il que presque tous nos compatriotes qui émigrent vont s'établir en Louisiane et non à Québec ou à Montréal? J'ai toujours été douloureusement surprise de cet empressement à faire voile vers une terre que la fièvre jaune, les serpents à sonnettes et les brigands de toutes les nations infestent à qui mieux mieux, autant que de cette indifférence pour un pays qui renferme tant de ressources fécondes, de richesses natives et d'attraits nombreux.

Julien parvint à la Nouvelle-Orléans au commencement d'octobre 1853. La ville se remettait lentement des terribles secousses que lui avait imprimées la fièvre jaune de l'été précédent. A aucune époque de son histoire, elle n'avait, dit-on, vu sévir le fléau avec autant de persistance et d'universalité. Près de quarante mille Européens ou Cïéoles * moururent eu Louisiane dans le seul espace

1 II n'y a que les créoles habitant la Nouvelle-Orléans ou les étrangers complètement acclimatés qui soient à l'abri de la fièvre jaune. Les créoles de la campagne sont tout aussi exposés que les cinigrants nouveaux venus. Ceux mêmes de la ville qui ont passé quelques années « l'extérieur courent, dès leur retour, les mêmes dangers qu'un Européen «le première uiiuéc.

L MJNIH B|

•quatre m«»l*. La Nouvelle-Orléans, pour se part, en enugj mille. Les morts se ramassaient par centaines;

carrés entiers de maisons voyaient lem population s'en aller dans In lornbe, et souvent dans h rue OU i -e-

eiîiail une foule de petits enfants dont les parant liaient de mourir. Sur la porte de plusieurs lialolalions, lisait parfois : Ici, il y a quatre, ehuf, sept, dix morts} et te indication était donnée pour le conducteur du tomqui ramassait les cadavres. Dans une chambre, on trouva Le père mort sur le plancher, trois ils également sur leur paillasse, et la aère, qui venait d'accouché »u nou-

veau-né. Le journal d'une paroisse qui n'avait pas ai tinte, viHil.in! c en faveur des victimes, écrin i Tandis que nous vivons ici paisibles et dans un

près complète, un drame somlire, aux péri- Lîties douluu i' in bas du fleuve, dan

»remièie ville de l'État La mort Trappe cl centaines parmi la population effarée de ta Nouvel le-Or- ■ Quand s'arrêtera ce fli C'est là

ant point interrogatif <jui se dresse devant tontes les lions. Bu attendant, on raconte des récits foojrihisteires lamentables, que se refusent à croire 1<j • tant que la raison. Mais, eu taisant môme la par! Lons des journalistes et des correspondants, il lugubre qui appelle à la lois riiorcm •. ti on et la pitié...

qui peut dire le etntîre réel de tant de morts?,. Tant de pauvres êtres ont Mm de vivre, dont, nul ami na

soigné la maladie, dont nul médecin n'a constaté le décès! Tant de malheureux ont été ensevelis, dont on ne connaissait pas même le. nom, rage, la 'nationalité!... Ne recevons-nous pas ce soir le bulletin sépulcral de la journée du 24 août qui compte deux cent quatre-vingttrois nouvelles morts!... »

Julien passa quelque temps sans user des lettres qui lui avaient été données à New-York pour la Nouvelle-Orléans. Il est si bon, trouvait-il, de faire le vagabond ! de se laisser vivre sans obligations vis-à-vis le monde, de s'oublier partout où il vous plaît , sans avoir à se rappeler qu'on nous attend pour dîner ou pour aller au bal! D'ailleurs il n'était pas fâché de prendre par lui-même une première vue. Il y avait à peine un mois que le fléau avait disparu, et déjà la vie et le mouvement débordaient de toutes parts. Le désir ardent de rattraper le temps perdu en affaires comme en réjouissances se trahissait partout. Les levées et les trottoirs étaient encombrés de marchandises , les magasins préparaient des étalages merveilleux; le théâtre d'Orléans, riche d'une nouvelle troupe, allait ouvrir ses portes ; enfin les hôtels commençaient à refluer de voyageurs venus du Nord pour chercher un hiver plus doux sous un ciel moins brumeux.

C'était à la fin du mois d'octobre, au moment le plus chaud des élections. Tous les murs de la ville étaient bariolés d'affiches de toutes couleurs, indiquant les noms ou retraçant les professions de foi des candidats pour le sénat

le cou qtiante mille piastres étaient pariées par

nls Individus de partis opposés. Les whig* ne par* I \ rien moins .pie d'écraser les démocrates; l

rodaient que les trhiys n'existaient plu?. h<-

liaient une violence et un acharnement

Envoyaient des hommes déchirer les

et ceux-ci leur rendaient te procédé

>ee usure. Nulle part Julien n'avait assisté à un plus grand

• iinual. Des humilies inconnus allaient dô quartier

lier et de scrutin en scrutin acheter les voles, Bell

rres de liqueurs pris à la b&ffl >, Dans une paroisse de la Louisiane, il rit, à l J octme élection p ,', des ta-

et de boissons, ouvertes avant te teur> et payées par les candidats, i peu plus 011 un peu moins de whiskey et de jambon ire. En voilà un paya qu'on use proie plus indépendant du monde! On pays indéii où la rimaille, qui a le droit de vole, iuii riche scélérat, la ur pencher la té de l'inconnu et livrer la ra i tout entière à une bande de coquins? A

i ce compte, serait un paradis politique; i ait qu'un maître , tandis qu'aux I subir La pression des cliques les plus diverses

soumis au régime représenpii osent se présenter devant les m d'avoir chan. mes opimmis Bl Ifis

mes i e populaire. Mais ils ont L

défaut de talent, quelque mérite d'esprit ou de caractère, du dévouement ou de l'expérience, des antécédents ou des amis. Julien ignorait s'il en était ainsi dans les États de l'Union ; il avait quelque raison d'en douter lorsqu'à la Nouvelle-Orléans il voyait des gamins de vingt et un ans, qui n'avaient pas plus d'instruction que de barbe, et qui rougissaient devant un homme comme déjeunes filles, se porter candidats pour le congrès!... Ne vit-il pas également un enfant du même âge, plus nul encore s'il était possible, élu trésorier-percepteur de toute une grande paroisse l ? Le suffrage universel vu de près, aux États- Unis, n'est pas, je vous jure, quelque chose de bien engageant pour les vieilles perruques de l'ancien monde; et il en sera toujours ainsi tant qu'on ne lui aura pas donné pour base l'éducation et qu'on ne l'aura pas affranchi de ces influa, ces ignobles qui déshonorent moins ceux qui les subissent que ceux qui s'en fout une arme de combat. Le matin des élections plusieurs bandes, achetées et secrètement dirigées par le même homme qui venait de leur faire distribuer près de cinquante mille francs*, s'emparèrent des portes de chaque poil (lieu de. scrutin), ne laissant pénétrer dans l'intérieur que les citoyens conduits par un des leurs. Les électeurs paisibles, n'osant s'aventurer dans ces véritables coupe-gorges, laissèrent . le champ libre à ces commissaires improvisés et assurèrent la victoire du parti démocrate. 11 n'y en eut pas moins, comme dans toutes les occasions semblables, une ample distribution de coups de pistolets, et ce triomphe d'un

' Les paroisses, en Louisiane, équivalent à nos cantons. 1 Historique.

parti sur l'autre fut signale par quelque- enterrement de plus le lendemain.

àû .

Depuis trois semaliies déjà loMeo était duos la grande étrtipolt! du Sud et il n'avait pas encore cherche à pd-

ife. Il lui semblait d'ailleurs vu par la ville que d'antiques mères et que de : quant à la femme, type éternel d jeunesse et d'amour, il commençait à Croire qu'elle n'était qu'un mythe à la Nouvelle-Orléans. A certaines cuirs du jour ^ dans une ou deux rues privilégiée^ où les il plus riches et plus brillants, il avait bien ii ru quelques rares promeneuses ; niais c'étaient plutôt ombres que des femmes. À peine pouvait-mi saisir, cime un éclair, les lignes chûTonnées de leur physlono- \ qu'encadraient de larges bandeaux de jais et mi brillaient de belles dénis u"i\ • are H dr> n-ards d'opale

M de saphir.

Bol loi à aller porter lui-même les leihv<

itroduclton qu'on lui avait remises à ,Vw-Yurk. 11 se présenta aux adresses Indiquées lettres; il apprit

partout qu'il ne pourrait voir ceux qu il cherchait qtfà lest office. 11 s" s rendit, Ils le reçurent tous avec urbanité, causèrent avec lui des habitudes du pays, lui promirent beaucoup de fêtes pour la saison qui allait suivi enfin l'invitèrent à déjeuner ou ;i dincr, soit pour le jour «•me ou pour les jours suivants, chez Victor miches Moin. Il Accepta, el les voyant ainsi le conduire au restait-

m. L'AUTRE MONDE

tant et ne L'engage r jamais à aller les voir ailleurs qu'à leur office, il jugea qu'ils étaient tous garçons comme lui, ce qui ne laissa pas de le surprendre, eu égard à l'obésité ou au gris de barbe de quelques-uns d'tntre eux.

In soir où, plus embarrassé de sa personne que de coutume, il allait se retirer modestement dans son boarding, il avisa une grande affiche jaune annonçant pour le soir même le Prophète, au théâtre d'Orléans.

Le Prophète en Amérique! pensa Julien; voilà qui promet d'être drôle. J'y veux aller. On dit d'ailleurs que le théâtre ici est le rendez-vous naturel des belles créoles; voyons enfin si elles valent leur réputation.

Et il se dirigea vers le théâtre d'Orléans.

Une créole, se disait-il en longeant la me Royale, ce doit être, si les romans ne m'ont pas trompé, un être paresseux et nonchalant, aux grands yeux demi-voilés, au sourirj languissant, au profil doux et pur... J'adore l'indolence chez les femmes, et c'est ce qui me fait préférer les créoles aux Italiennes et même aux Françaises... Et puis, sous le ciel embrasé de la Louisiane, les cœurs tomme les yeux doivent brûler d'amour.

Il allait entrer dans le théâtre lorsqu'une jeuue mulâtresse accroupie sur le seuil et entourée de fleurs lui cria d'une voix perçante :

— Monsieur, achetez-moi uu bouquet; achetez-moi ces roses qui sentent si bon!

Julien la contempla un moment avec pitié... Pauvre fille, pensa-t-il, pauvre esclave î qui seras impitoyablement fouettée ce soir si lu n'as pas échangé contre quelques dollars ta moisson parfumée. î Comme la liberté te semble-

ace ! Comme ta délivrance inonderait de joie ton uvage et poétique !

besoin de dire que Julien avait pleuré sur les pages lame Stowe ?

jmbien ces roses, jeune fille? dit-il en étendant la ers l'étalage de la marchande, uatre escaUns, monsieur, et c'est pour rien que je s donne ; mais une autre fois vous ne m'oublierez lemandez Nisa, et tout le monde vous dirigera vers

st-ce pour vous, mon enfant, que vous vendez ces lui demanda Julien, étonné de l'air libre et gai de nières.

on, monsieurj; c'est pour madame Loirvet, ma maî-

t si, le soii*, votre corbeille est encore pleine; si la i été mauvaise, vous gronde-t-on? vous frappe-t-on? h bien oui ! fit la mulâtresse avec l'insouciance îmme de chambre française, elle ne s'en inquiète ent pas! Je vais les vendre le lendemain matin au \ pour quelques ^picaillons, et voilà !

t qui veut des bouquets? de jolis bouquets? se inilirier a pleine voix pour attirer les passants, n s'éloigna assez confus.

'importe ! se dit-il, l'esclavage est la honte de notre tion ! La couleur, comme la naissance, n'est qu'un ît ; et, malgré le riche aspect de la ville, malgré la sie de ses habitants, je ne puis me croire en pays ci- »n voyant exister un état de choses aussi monstrueux, négresse, vêtue de blanc, avec un madras jaune et

♦18 L'AI IKK MONDE

KNfp ^iii II bAle» vint à passer, Ette marcjiaii en se .lancinant et paraissant i gsftpcm iadée de sa beauté. Elk» portait à la main un mouchoir brodé et un éventail garni de petites plume- u roulait un bracelet de

email, ef bw natal étajeirt charges de bagues.,, elle fatsu it peur!

— Lolotte ! hilutk ! lui crièrent les femmes de couleur par terre près de leurs bouquets; wm têtu

\ roua gagné si bel rube, si bel brarth Mais Lolotte, lière, sans doute, de sa toilette, passa sans répondre à ses curieuse* amies; elle se coutenta «1 ses hanches d'une façon encore plus marquée*

— yui lui donne ces belles robes? demanda M semblait aller ter de ne parler que Irai irais,

— Oh ! Il gagné bon mari, chère I li gagné blam\

Ihïphr, Vos pas canné li? li gagné' tonque bçrb?

nihrt nu niïiiton.

Julien écoutait parler ces femmes, espérant entendre quelque cri dueuw, ou saisir au passage un verset Je la Bible. Ce fut en vain; elles bavardèrent sur leur pagne, pendant une demi-heure, avec une telle volubilité, que, malgré l'attention soutenue qu'il prêtait a leurs paroles, il ne put les i comprendre qu'à demi.

U est vrai que la plupart de leurs mots et locutions lm étaient alors inconnus.

— Est-ce que je serai forcé d'apprendre leur n patois pour sonder leur âme et leur arracher la vérité tiir leiu* triste position? se demanda Julien, en mon! escaliers du théâtre; je crois, ma foi! que je p#i jusque-là le courage et le népropbilisme!. .

I M IKK M(iM»l. s*

U â presque attendri à Ja pensée de son futur dévouent, il jeta son cigare, refrisa >a moustache et entra us ta salle, non sans avoir jeté sur sa toilette un dernier in dœil investisseur.

Il i] de i>o

rideau iKail km : Berthe ua/ouiHail sa demande, is Julien oublia bientôt et lis Prophète et les chanteurs r n'arrêter sa pensée et ses yeux éblouis que sur les * resplendissantes, gracieux mélange de femmes, de nères et de Heurs.

Il n'avait vu jamais réunion si charmante. Toutes les les qui remplissaient la salle semblaient faire assaut beauté. Ce n'étaient pas des femmes, c'étaient des

Parmi toutes ees charmantes têtes, le regard du jeune homme, indécis d'abord, finit par se fixer sur une jeune créole placée presque en face de lui. Elle paraissait avoir \ingt-trois ans, et était d'une taille légère et élan< ê< iix noirs et blanches luisaient comme des-

is et un peu saillantes donnaient a physionomie l'expression la plus voluptueuse, tandis ses bandeaux, d'un éclat opulent, couronnaient de i ondes pressées son front pâle et gracieux.

La belle créature! fut sur le point de s'écrier (ont it le jeune homme ; quel profil attrayant ! quelles mains «durables! Et cette ligne qui serpente delà lerupe à la sauce de l'épaule! Et ce bras blane aux amoureux utours! qu'elle est belle 1 qu'elle r-l belle

Mais, tout en donnant intérieurement carrière à son enthousiasme, Julien, à sa grande surprise, aperçut une de ses connaissances de fraîche date, M. Duvallon, auquel il avait remis une chaude lettre de recommandation, qui entrait avec la négligence d'un mari dans la loge de la helle créole, et s'asseyait auprès d'elle sans daigner même lui dire un mot.

11 attendit avec impatience la lin de l'acte qui se représentait pour aller saluer M. Du vallon.

Le rideau baissé, les hommes quittèrent la Falle et se joignirent dans les couloirs pour causer affaires; car à la Nouvelle-Orléans, les créoles se sont, depuis quelque temps, assez américanisés pour ne point les perdre de vue, même au théâtre.

Julien sortit à son tour. Comme il arrivait près du foyer, M. Du vallon quittait sa loge. C'était juste ce que le jeune homme attendait, et il s'empressa d'aller au-devant de lui. Contrairement à son attente, M. Duvallon le reçut froidement, et d'un air qui dénotait un suprême embarras. On voyait qu'il y avait lutte dans son esprit : le présenterait-il, ou ne le présenterait-il pas? Furieux de cette hésitation, Julien prit le premier prétexte venu pour se retirer, emportant de la politesse créole la plus désavantageuse opinion.

11 avait tort. Toutes ses nouvelles connaissances, qui étaient mariées et qui ne le lui avaient pas appris davantage, en eussent fait autant. Car, si les créoles reçoivent bien les étrangers, s'ils sont affables, doux et bienveillants de relations, ils gardent vis-à-vis d'eux la plus grande réserve quant à leurs familles; et, soit défiance, soit

I/AUTKE MONDE 71

jalousie, n'admettent que très-rarement les Européens dans l'intimité de leur maison.

Et cela se comprend : dans cette multitude d'émigrants que déversent sans cesse chez eux les navires de tous les grands ports d'Europe, il est en effet assez difficile de reconnaître l'homme comme il faut de l'aventurier. Autrefois l'hospiralité des planteurs, pour les Français surtout, était proverbiale ; mais ils ont reçu à cet égard de si rudes et fréquentes leçons, qu'ils ont dû se résigner à se tenir sur leurs gardes et à ne plus recevoir chez eux que des hommes parfaitement connus et bien recommaudés.

La Nouvelle-Orléans est divisée en trois parties bien distinctes. Celle du milieu, coupée à angles droits par des rues parallèles au fleuve ou allant de la levée à la forêt, est habitée par la population créole ; on l'appelle encore le quartier français Celle à gauche, en allant. vers la rade, est surtout le centre de la population allemande et irlandaise ; là, point de bruit ni d'affaires. 11 y a bien quelques riches et belles demeures, mais en général les maisons sont pauvres comme les physionomies; le soir, on dirait un faubourg d'Herculanum. Enti n la troisième, la pai tie vraiment vivante de la ville, c'est le faubourg américain, situé par delà le quartier français. Là, les maisons s'élèvent comme par enchantement, les rues s'élargissent, les constructions se font plus élégantes et plus comfortables, le mouvement des affaires s'aperçoit de toutes parts, apportant avec lui l'aisance, le bien-être, en un mot tous }es fruits d'une grande civilisation.

7i L'AUTRE MONDE

L'activité immense de la vie américaine a débordé comme un flot sur la population créole, naturellement intelligente, mais indolente et privée d'initiative, et la pousse malgré elle à une action constante et soutenue* Les efforts qu'elle tente pour ne point se laisser envahir sont dignes d'étude, mais la rude énergie des Anglo-Saxons finira inévitablement par triompher de sou opposition, et avant peu la Nouvelle-Orléans, ville autrefois si éminemment française, ne conservera de son ancienne nationalité que le nom de trois ou quatre de ses rues et quelques souvenirs épars. #

La métropole du Sud, qui nourrit jusqu'à deux cent mille âmes durant l'hiver et qui compte à juste titre parmi les plus riches places du monde, est à peu près complètement dépourvue de tout ce qui fait l'ornement et ta gloire des grandes villes. Il n'y a point dejnonuments; la seule construction remarquable est une propriété particulière, l'hôtel Saint-Charles. Les promenades n'existent pas. On dirait que la Nouvelle-Orléans n'a été fondée et ne se maintient que comme comptoir d'affaires et non comme centre de plaisir et de société. En effet, les prix du sucre ou du coton absorbent toutes les têtes. Les premiers Européens parvenus dans le Nouveau-Monde étaient poursuivis sans cesse par une # seule idée : Faire fortune! Le même esprit se continue comme instinctivement parmi leurs descendants. Les plus vieilles familles mêmes, en Amérique, au sein de leurs splendid houses, au milieu de leurs planta* tions, ont plutôt l'air de camper près d'un placer que de vivre dans un séjour déûnitif. Je ne sais pourquoi il me semble qu un ne peut jouir et bâtir sérieusement sa mai-

L'AUTRE MONUE "t'A

i qu'eu Europe; partout ailleurs on ne fait qu'agioter et ever des barraquemeiiLs.

[ne je dis qu'il n'y a point de promenant dfflM çipitale louisianaise, je me trompe, Un petit jardin, le irdrn Puutalha. tracé depuis reniement trois ou quatre ans et placé presque sur le bord do Hune, entre la lero et l cathédrale, attire vers le soir une société hybride où liguent toutes les couleurs et toutes les nalionalilés.Àu centre st une pelouse sur laquelle jouent de folles bandes d'cnauts sous la surveillance de négresses et sous l'œil caj esuni de leurs mères. C'esl autour de celle pelouse qu'il est de se promener. Elle forme un rond parfait d'enleui 'cents pas de circonférence. Or, comme une jincnade hygiénique se compose généralement là-bas de eut tournées, les promeneurs, j'allais dire les r Mfcf, m'ont toujours fait l'ellel de poiSBOBS rouges tour- [int invariablement dans un bocal d

i . dans ce jardin même, par une magnifique api èsîidi de décembre, deui jeunes luuiitius s'entretenaient ^is sur un ta»C ciel était bleu, lair tiède, le

a son déclin, L'heure des promeneurs n'avait pas sonné. Mais en lace de ce carré Ptinkilba, calme rtant que désert, la ktie offrait un coftitraite bizarre et mieux. Ici c'était un étrange concert de jurements, d'interpellations, de ctlSj de sauvages éclats. Tandis que quel- 9ttQinboal8 chau 11 aient pour le départ et que quel-

ues draymen passaient au grand tr« • mi le pavé

sous le poids de leurs charrettes de fer, des nègres et des Irlandais procédaient au déchargement d'autres bateaux fraîchement arrivés et roulaient à terre des ballots de coton ou des boucauts de sucre, sous les yeux des commissionnaires. Là des marchands d'huîtres, sous leur abri de toile grise, cassaient à grand bruit l'épaisse coquille de leurs crustacés que venaient rapidement avaler les hommes du port. Ailleurs les marchands de fruits étalaient leurs pacanes et leurs pistaches, leur bananes jauues comme de l'or, leurs ananas parfumés, leurs oranges de la Havane, leurs grappes de raisins exportés et leurs pommes du Nord. Plus loin, sous les halles, se débitaient, sur de petites tables de marbre blanc appuyées contre un large pilier revêtu de glaces, le chocolat au lait avec des petits gâteaux sortant du four, le soda icater à la vanille ou au citron, le café noir et le thé vert... Les voix qui se mêlaient parlaient toutes les langues. C'étaient le by God du Yankee, le per la madona de malien, le caramba de l'Espaguol, le Diou bibant du. Gascon, le God dam guttural de l'Irlandais... Enfin une Babel vivante, dépassée à peine par celle qu'on trouve à Sidney ou à San- Francisco.

— Mon Dieu ! disait l'un ces deux jeunes gens eu voyant passer une bande de travailleurs noirs, quelle vie atroce que celle de ces gens-là ! Mon cher Edmond, votre ciel est splendide, votre hiver d'une douceur extrême ; ces résédas embaument et ces roses fleurissent en plein mois de décembre comme eu France aux premiers jouis de mai. J'aime votre fleuve et vos forêts immenses ; mais je déteste votre ville ; je ne puis me faire à cet abominable

système sur lequel sont échafaudées toutes vos fortunes, ni habituer mon esprit à l'idée de cette force étrange qui asservit le noir sous la domination du blanc, comme le bœuf sous le joug du laboureur ; et je maudis tout ce peuple qui semble si jaloux de ses droits politiques et dont la cupidité pourtant refuse jusqu'à l'exercice des droits naturels à de pauvres êtres que Dieu créa comme lui pour la famille et pour la liberté.

Celui qui écoutait et qu'à sa taille élancée, à son teint jaune et- pâle et à ses cheveux noirs et bouclés on reconnaissait pour un créole, se prit à sourire.

— Julien, dit-il, connaissez-vous leurs mœurs, et savezvous ce qu'il y a dans leurs cerveaux ?

— Je n'en ai pas besoin, répondit celui-ci avec véhémence, pour déclarer infâmes et sauvages les lois qui protègent le honteux trafic dont ils sont l'occasion.

— Oh ! oh ! fit le créole, vous êtes un abolitionniste bien ardent. Je gage que vous avez lu la Cabane de l'oncle Tum ?

— Oui, certes! et, avec toute l'Europe, je proclame cette œuvre la plus éloquente et la plus morale de ce siècle.

— Vous voulez dire la plus biblique ?

— Raillez, raillez ! s'écria Julien ; cela n'empêchera pas la vérité de se faire jour de plus en plus dans les deux inondes, jusqu'à ce que le cri de l'opinion publique étant devenu puissant, universel, votre tyrannie s'écroule d'ellemême avec tout le hideux échafaudage d'instruments dont elle s'étayait.

— De sorte que vous avez pris au sérieux les lamentations de la seusible madame Stowc et que vous êtes bien

Ttî L'AUTRE MONDE

persuadé que nous battons nos esclaves jusqu'à le» faire mourir sous notre fouet ?... Avez-vous eu jamais un cheval de prix, Julien?

— Oui, entre autres une belle jument, Sultane, une su* perbe béte !

■— Et elle vous avait coûte* ? ..

— Trois mille francs.

— L'uuriez-vous laissée ensanglanter par votre domestique ?

— Vous savez bien vous-même qu'on soigne partout avec complaisance un cheval de prix... Mais où voulez-vous en venir?

— A ceci : que lorsque vous faites bien soigner une jument qui vous coûte trois mille francs et dont, au demeurant, vous pouvez vous passer, il faut être bien fou pour supposer que nous allions rosser de coups et mettre hors de service des nègres qui nous coûtent deux ou trois fois cette somme et qui nous sont indispensables à la ville ou sur nos plantations. Que diable, mon cher ! si ce n'était pas par humanité, ce serait au moins par intérêt I...

— Tenez, Edmond, vous entendre accoupler dans une même phrase et mettre sur la même ligne un nègre et une jument, cela me fait mal. Car enfin, ces êtres-tt sont nos frères ; leur âme a les mêmes aspirations, le même prix devant Dieu, la même immortalité que la nôtre ! et c'est vous ralwisscr vous-même que de tenir un pareil langage.

— Nous différons complètement d'opinion, mon cher Julien; mais je ne vous donne pas plus de deux mois pour vous voir apprécier ces bêtes noires à leur juste valeur.

i .'.VITRE MONDE 77

n attendant voulez- vous ce soir 1rs observer de plus pies

que vous n'avez encore fait sans doute ? Les esclaves d'un

de mes amis donnent un pxnnd liai ; il ne lient qu'à vous

Ai vous y trouver.

— Un bal de nègres? (H Julien étonné.

— Mais oui: mon ami leur prête sa maison, ri ers gailrds-là ne se feront pas taule, je vous jure, d'y gambader mine des diables jusqu'à demain malin.

Le Français n'en revenait pas . Defl esclaves danser avec

la permission de leur maître et dans sa propre demeure! Julien eût donné trois poils de sa moustache pour pouvoir demander à Vonete ïbm ce qu'il pensait d'an pareil ski hùldtt. Mais celui-ci n'eût pas été embarrassé... de citations: ri il lui eût probablement répondu par ce pasla Geuesr ■. extrait du neuf cent quatre-vingt-sepliémr lapilrc, \nsrl trois mille div-huil :

Celui qui prête sa maison à ses domestiqurs mérite i i,t iti<us>>« du Seigneur; ri si sep domestiques que Jéhovah l'éclairé et lui r de m p«M persister dam sa tyrannie.

Heureusement» l'Onde Tout n'était pas à portée de Ju* t. Oll dit qu'il vit maintenant retiré dans une île sousde l'Océan glacial, où il achevé d'écrire sontrenleemr volume &ui le premier verset du premier pitre 1 1 n fatums de Je rêm ie . Gamine i >n le voit,

abusât du siu ers. Le publie qui a encouragé le prêter VoittflM mérite de lire la suite... jusqu'au bout.

mi, Julien n'eut rien de plus pressé que <le ^e LU bal de srs .uni^ tes pauvres tu>>

78 L'AUTRE MONDK

VU

— Coco, vom court gagné pomme pou mor\ coté ferme hiijê?

— No, rno'ti gagné frait.

— Moi ; } di vous cou ri là, tende Coco?

— Bé, do moii pkaillon.

— Si roua pas cou ri gagné H, moi ; luillé vous, Coco.

— Fous pas mon mait, moi ; pas comté ton.

— Ah ! piti nrgue! piti nrgue!

Et cotaient des éclats convulsifs, des trépignements impossibles, auxquels venaient se mêler les pleurs des négrillons, qui s arrachaient mutuellement une bribe de gâteau nu un morceau de candi. Les jeunes femmes, coiffées la plupart en cheveux, vêtues de robes de soie avec des manches de mousseline blanche, étaient assises en rond dans une immense salle bien éclairée, au milieu de 1 laquelle un vieux nègre et une négresse exécutaient sous leurs yeux une violente bamboula. Il y eu avait là pour tous les goûts, car il y en avait là de toutes les couleurs : quarteronne, pale et mince, mulâtresse effrontée, griffonne audacieuse, négresse démonstrative... chacune jetait son cri sauvage et mêlait son strident éclat de rire aux acclamations bouffonnes des gentlemen de rassemblée.

C'était la première fois que Julien se trouvait dans une réunion de nègres, et malgré toutes les sympathies que lui inspirait leur condition, il eut toutes les peines du inonde à ne point s'enfuir épouvanté. 11 se crut dans l'antichambre de Satan. Leurs yeux étincelants, leurs dents

blanches, plus blanches encore au milieu de leur lace noire, leurs vêtements aux vives couleurs, et par-dessus tout leur voix perçante et saccadée, avaient plutôt l'air d'appartenir à des démons qu'à des êtres humains. Pour la première fois, l'idée que ces gens-là étaient ses frères et ses égaux commença à l'humilier; mais il fit taire vite ce qu'il appelait son injustice, et il soupira :

« Pauvres êtres ! ils ont pourtant comme moi une intelligence, un cœur, une âme, une voix ! Oh ! oui, c'est l'esclavage qui a ruine leurs facultés et détruit chez eux le sentiment de leur puissance. 11 n'y a que la liberté qui régénère l'homme et le grandisse à ses propres yeux!... »

Ces opinions abolitionnistes de Julien devaient, suivant la prédiction d'Edmond, être singulièrement revues et modifiées par lui-même trois mois plus tard.

Donc, ce jour-là, il y avait grand bal de nègres chez un riche ami d'Edmond , et toute Y aristocratie de couleur s'y était donné rendez-vous. Les invitations avaient été envoyées sur papier glacé par la femme de chambre et le premier domestique. Les toilettes étaient des plus riches , chaque négresse ayant été habillée par. sa maitresse, qui avait mis tout son amour-propre à la bien parer ; quelques-unes leur avaient prêté les bijoux qu'ellesmêmes ne portaient que dans les grandes occasions. Une véritable cargaison de fruits et de gâteaux de toutes espèces, de candi de toutes couleurs, de cannes à sucre de toutes provenances, de liqueurs de toutes qualités, était entassée dans une grande cuisine, sur le fourneau de laquelle une vieille négresse préparait, en fumant silencieusement sa courte pipe, une odorante soupe de gombb

filé qu'avalaient déjà des yeux une bonne partie des i4^ vîtes. b aq

Deux violons tenus, l'un par un griffon et l'autre pi}? y un mulâtre, servaient d'orchestre, et bientôt leurs son irec peu mesurés annoncèrent une polka. Aussitôt un grantrê^ mouvement eut lieu; quelques-uns, courant à droite et ke> gauche, criaient tout simplement : Lisa! Lola! Cocotte l^** veni poker! D'autres, plus mages, allaient s'incliner dâtba la façon la plus bouffonne devant leur danseuse, disant :y» ' Si vous pas gagné cavalié, madame, vous dansé è moc? Al w quoi celles-ci répondaient, moitié français, moitié créole,^ a et souriant à faire peur : Oh! m'sieu, moë flattée de po-k»] ker è vou! Puis toute cette bande noire se précipita aalfci milieu de la salle, huilant, gambadant et tournant avecL» une rapidité d'enfer. Les enfants eux-mêmes polkèrentl^ dans les coins, et pendant une demi-heure ce fut une L danse générale et hideuse, auprès de laquelle les rondes I ^ macabres elles-mêmes eussent paru gracieuses et at-1 trayantes.

Les nègres sont fous de la danse; ils ont à la Nouvelle- Orléans des salles spéciales ouvertes toute la saison du carnaval. Leurs soirées sont des plus curieuses ; ils donnent même des bals où les invités ne doivent se rendre que ^parés; il est inutile d'ajouter qu'ils n'ont pas besoin de se masquer.

N'en déplaise à mistress Stowe, qui, dans sa larmoyante histoire, a abusé autant de l'imagination que de la Bible, il n'est personne de moins malheureux qu'un noir en Louisiane, et j'avouerai avec peine que leur condition eat de beaucoup préférable à celle de nos paysans des Landes ou

nées, il- nui généralement bien nourris , chaque matin une large distribution de sucre, de CûftJ, cl irais ut blanc. Jis mangent souvent du riï bouilli de la graine et de l'eau, mots dont ils paraissent friands. Les domestiques ont la desserte de leurs maî- Jamais rui nègre n'est mort de fatigue, soyez-en perdes il Sfportfi dune ses actions une lenteur et une nondance qui le préservent d'un travail exorbitant; son feu ne L'entraîne jamais k dépasser ses forces. Dans une inai- ■ i mime il faut ou simplement aisée de la INouvelle-Or- Jeans, il y a une créature pour chaque genre d'occupapour la cuisine, le blanchissage* le sohi des entants, l'entretien du linge, les chambres, la coiffure des nulle à manger, les cbevau? cl la voiture, mussions; sans compter une fuulc d'horribles petits illons que l'on trouve partout sous les pieds, suçant Iques friandises dans le coin des chambres, assis sur quelque marche d'escalier ou bien dans le> cours A sc rou- I, demi-nus, au soleil.

nie rappelle qu'il y a quelques années les ht* fies L'iHene, la duchesse de Sutberland en tète, c'eriviloquente supplique aux daines américaines pour i engager, dans nu beau moinemeuL à donner la liberté noirs. La proposition fut accueillie connue elle ait l'être : par un Immense éclat de rire è Quelques edes pourtant voulurent bien répondre aux négrophi* lesses d'Albion : tu Puisque vous avez la bonté de vous éresser au sort de dos esclaves, achetez-nous-los, si es d'eux ensuite, si cela peut vous plaire, des éleci i vos comtés!,,. «

IVmr ma part, je trouve que si ces uobles descendantes des Gascons de l'année de Guillaume le Conquérant l veulent à tout prix faire de la philanthropie, il serait à la fois pkis utile et plus intelligent qu'elles jetassent sur les classes pauvres de leur pays un généreux regard. Les M'ai s malheureux sont les ouvriers de leurs grandes villes, qu'elles laissent mourir de froid et de faim en rêvant l'indépendance et le bonheur d'êtres comparativement trèsheureux.

Mais revenons au bal.

La soirée était très-gaie et très-brillante, chaque dame créole ayant mis, comme je l'ai dit plus haut, un certain orgueil à parer richement ses esclaves. La plupart de celles-ci d'ailleurs pouvaient se passer des cadeaux de leur maîtresse. Elles ont généralement un protecteur; — c'est tantôt un blanc, tantôt un homme de couleur libre, — qui leur donne presque toujours une toilette convenable, trèssouvent une élégante parure. J'ai vu de jeunes esclaves acheter les mêmes robes que leur maîtresse, et s'en vêtir pour faire leur chambre ou les coiffer. Rien n'égale la vanité et l'insolence de ces créatures, et souvent je me suis trouvée surprise de la bonté des femmes créoles à leur égard.

— Tiens ! dit tout à coup une petite mulâtresse à la taille cambrée, aux joues rondes et aux yeux brillants, et

1 Une grande partie de la noblesse d'Angleterre tire son origine, on le sait, des Bretons, des Normands, et surtout des cadets de Gascogne, qui accompagnaient Guillaume le Conquérant tors de son expédition contre la Grande-Bretagne.

toule fière de savoir parler français , je ne connais pas ce monsieur qui vient d'entrer !

Et allongeant le bras, elle désigna du doigt à sa voisine un grand et gros nègre qui saluait ses connaissances de la tête et de la main en roulant d'énormes yeux blancs.

Toë pas comté H? fit vivement sa compagne, qui ne parlait que créole; — Tende moman, le véni moë présenté vou.

Le nègre s'avançait en effet du côté des jeunes mulâtresses. 11 avait un habit bleu dont la queue lui battait les jambes, un gilet jaune, un faux-col qui lui coupait les oreilles et dont la blancheur tranchait agréablement sur sa noire figure. Jl fut présenté à mademoiselle Lame, qui lui fit une révérence comme elle avait vu sa maîtresse en étudier souvent devant sa glace. Ils se parlèrent en Rappelant du nom de leurs maîtres, comme il est d'usage de le faire quand ils sont dans le monde.

— Monsieur Thompson, vous danserez une polka avec moi?

— Moé pas capable, miss, répondit le gros nègre, esclave d'une riche Américaine.

— Comment, vous ne dansez pas? repriila jeune Laure, que la chaîne dorée de monsieur Thompson attirait singulièrement. — Eh bien ! laissez-moi alors vous offrir ces gâteaux, que vous tremperez dans un verre de brandy?...

— Oh! miss;., am a temper man... (j'appartiens à la société de tempérance) !

La petite Laure avala le brandy elle-même d'un air dépité.

Le nègre la salua, c'est-à-dire lui lança une effroyable

84 L'AUTHE MONDE

grimace et continua sa promenade dans la salle, l'air aussi

embarrassé de ses épaules que de ses bras.

lu moment après, le signal suprême fut donné, le gombo était cuit. Ce fut alors vers la cuisine une cohue impossible à décrire; attrapait une assiette qui pouvait. Les philosopfies du lieu, comme aussi ceux que leur gourmandise pressait trop, firent écuelle de tout: quelques-uns furent même jusqu'à manger la soupe dans leur chapeau.

Après le potage vinrent des quartiers de bœuf, de veau, de mouton, puis enfin le dessert. Julien avait beaucoup voyagé; il ne put néanmoins assister jusqu'à la fin du relais de ces nègres, tant était dégoûtante leur façon de souper. Ils avaient dédaigneusement mis de côté fourche tics et couteaux ; ils se lançaient à travers le visage des morceaux de viande et s'envoyaient en pleine poitrine, par badinafle, le fond de leurs verres. Les robes desnégresses, de véritables robes de prix, essuyaient la plupart de ces plaisanteries, et lorsque Julien en fit la remarque à une jeune quarteronne, celle-ci lui répondit librement : Bah! nous nous en ferons donner d'autres!

Les conversations étaient à la hauteur de ces manières. Rien de plus vide, de plus complètement stupide que la pensée d'un nègre. 11 parlera deux heures sur un moustique, sur le bouton de son habit , sur la longueur de ses ongles. En les écoutant, Julien, qui s'attendait sans cesse à leur entendre exhaler une plainte touchante, un soupir éloquent, ne pouvait croire que c'étaient là les mêmes hommes pour lesquels tant d'écrivains et d'auteurs français, anglais et américains, avaient écrit tant de brûlantes pages et prononcé tant de fougueux discours. Une illusion

L'AUTRE MONDE 8ï

lui restait pourtant. « Peut-être, songeait-il, cette apparente indifférence cachc-t-elle un profond calcul. Ils soutirent, ils maudissent leurs fers, mais ils compriment en leur âme tout élan impétueux vers l'amélioration de leur sort! Ils craignent, sans doute, d'éveiller la cruauté de leurs maîtres et s'abstiennent de gémir devant un cercle trop nombreux. Mais dans l'intimité, dans la compagnie seulement de quelques amis connus, il est impossible que leur cœur ne s'ouvre pas et ne montre sous un jour éclatant les facultés généreuses dont Dieu les a doués comme nous autres Européens ! »

Et après cette lamentation digne de feu monsieur Isambert, Julien, qui s'était raffermi dans ses idées abolitionnistes, revint près des soupeurs.

Une petite fille du noir le plus pur arrivait du dehors; elle s'approcha de Laure, la mulâtresse.

— LUI, dit-elle, miss pelé vou; H tapé dormi.

— J'y vais, dit Laure d'un air visiblement contrarié. Et elle quitta la salle pour aller déshabiller sa maîtresse.

Si vous le permettez, nous ferons comme elle, et nous laisserons là les nègres et leur bal pour aller avec Julien dans une soirée créole.

Depuis qu'il était dans la métropole louisianaise, Julien avait soigneusement cultivé ses premières connaissances. Celles-ci lui en avaient valu de nouvelles, et peu à peu le cercle s'dlant agréablement élargi, il avait uni par péné-

trer dans la société nouvelle-orléanaise, oîi on le recherchait même pour le charme de ses manières et la gaieté de sou esprit.

Quant à M. Duvallon, Julien lui avait gardé rancune et avait complètement cessé de le voir. Un jour pourtant il reçut de celui-ci ime Invitation à une soirée qu'il devait donner dans la semaine suivante. Le souvenir de la belle madame Du vallon décida Julien à accepter, et au jour dit il se présenta dans les salons de la gracieuse créole, qui le reçut avec la plus grande faveur et là meilleure sympathie.

11 y avait déjà beaucoup de monde chez madame Duvâl- Ion, et Julien fut émerveillé d'abord de l'ensemble adorable qu'offraient chez les femmes la toilette et la physionomie. En effet, les créoles sont généralement charmantes, quelques-unes très-belles, beaucoup jolies. J'en ai peu vu de vraiment laides. Leurs yeux sont bruns et brillants, leurs cheveux remarquablement beaux, doux et fins; elles ont les dents très-blanches, les lèvres rouges, le teint pâle, terne au jour, mais éclatant aux flambeaux. Leur taille est souple et légère, bien proportionnée chez les jeunes filles, quelquefois trop chargée d'embonpoint chez les jeunes mères. En un mot, je n'ai pas rencontré de ville où les femmes jolies fussent en aussi grand nombre qu'à la Nouvelle-Orléans.

Les créoles ont toutes à peu près le même type, ravissant comme forme, un peu "froid et vague comme physionomie. Elles se mettent avec intelligence; leur costume fait toujours valoir singulièrement leur beauté. Les couleurs vives qu'elles choisissent font ressortir leur brune carnation et lui donnent un incomparable éclat. Au théâtre

rloatj le plaisir d'être Lronvé^s belle* anime leurreir robe décolletée dccouYre leurs charmantes

mi leurs bras potelés,,. En vérité, elles sont ses, et il ne laut pas s'étonner si renthnusiasie inuiiivu\ ce ><i\\-\k àê plusieurs feu la M

seinbleni à tetitea les soirées du île, a ■elle diflérenee près, qui serait énnrmi 1 H les étaient moins timides, tjufil y a tais les main (►lus d'abandon et * 1 1 - cordialité. L'étiquette et le liai européens sont Inconnus : i ta Nnu\elle-Uj I qui! tant attribuer moins à l'esprit de républieuuisme domina dams toutes qu'aux mœurs aJfable*

aujourd'hui eon) <îis pur les premiers

français.

soin '«s, ' se tiennent presque toujours

mkfD et les nomtOBA âttn un autre. Ot usr |it'ii \ B <le plus l'roid et je dirai même d'immoral. Julien, en sa qualité d'étranger, resta auprès de rna- Du vallon. Agréable autant «pie belle, eeJle-ei

tourner la têtU an jeune Frartrai>. J'iiil échanj ÊUXJ mais, an boni de

juelqurs minutes, madame Duvallun se leva vu sourianl, L<L nrésonlanl Julien à de jeunes femim-s de la remit. , lie leur dîl de l'air du inonda le plus naturel : — fa rOQfl le confie donc im moment ; il vous amusera, itir Julien sérieux pour tout le n-lr née.

/ surprenant g» en dehors I instinctif i hm \es femmi - les pays,

les créoles ne sont pas coquettes. Les romanciers et les voyageurs qui en ont parlé comme de créatures légère» ou passionnées n'ont pas été plus exacts que ceux qui les ont dites rêveuses ou indolentes. 11 n'y a pas de femmes plu» simples, plus laborieuses, plus ménagères que les créoles. Leur éducation est des-plus incomplètes; le niveau de leur esprit, généralement vulgaire; le sujet de leurs conversations, toujours oiseux et futile; toutes choses qui ont leur principe dans une trop grande fréquentation des négresses, avec lesquelles elles out le tort grave de faire de la familiarité. Mais elles rachètent ces défauts par une qualité immense et d'autant plus précieuse qu'elle semble devenir plus rare chaque jour : elles savent être mères.

Après plusieurs airs touchés par madame Duvallon même ou par ses*amies, et un nombre raisonnable de valses et de polkas où Julien figura avec honneur, on vint annoncer le souper. Le souper! seule chose aimable et réelle que puisse offrir le monde, seule chose qui, dans une fête, y compris souvent les conversations particulières, ait vraiment de l'esprit 1 Je hais les révolutions; mais je bénirai toujours celle qui ramènera en France cette trinité qu'adoraient nos pères : le déjeuner, le dîner et le souper!

Dans les soirées créoles, on ne connaît, comme chez nous, que les rafraîchissements aux gâteaux ou le buffet. Mais M. Duvallon, qui se piquait de faire grandement les choses, avait voulu chez lui que l'on soupât. Les conviés, ayant chacun une dame à son bras, passèrent dans une vaste salle au milieu de laquelle était dressée une longue table qu'avaient garnie lo luxe le plus riche et la prodiga-

lu plus intelligente, La vie esi lrt&4arge «n Amérique m tout en Louisiane. Contrairement h ce qui a lieu eh •n l'ail peu d'étalage, mais <w> vil hi<*n : c'esl le ddedu bon sens, élogaqui vêtit beaucoiffci dire, aujourd'hui que le bon sans esl devenu presque aussi rare que

pas, lecteur, que j'aille ici, a la manière n tin et 1rs plats exquis mi extraordinaire^ animaux pmieux OU bizarres, les fruits suaves OU >Uques\ les vins caducs ou généreux, qui concoururent le souper de l'honorable Duvallon, car je suis nn&DÂe,powr rrat, et ce que je hais le plus, c'est de iM'iuvr un souper spleudide... en imagination, hi'il h> suffise de savoir qu'a trois heures du matin, «séquence heureuse du souper î) les convives se retirait enchantes les uns «les autres, à 1 "eu-option de Julien, emportait nu écrasant fardeau pour un amoureux : de la belle madame Duvallon.

A quelques J0UTB de là, Julien >e promenait lui la /

|?s $fat0tobOùto, Pïès de soixante bateaux à vapeur, la mie à lerre, la poupe au large, étaient rangés le long i bord et offraient un spectacle unique dans le monde. irii u est gr&ttdiose comme l'aspect de la rade à la Nou-

veUe-Ortéan8.Eii voyant cette mutlituile de navires ferma

Ions les points du gWbo, et cetle nuée de stmmhimts iLisde tous les centres importante situés jusqu'à mille nrs >,ir l'Olnoou le Mississipi, on devine que la capitale

louisianaise a été prédestinée h un commerce universel. Sa position est incontestablement merveilleuse, et je crois en effet que si elle parvenait à s'assainir complètement et à se débarrasser du fléau qui a, plus que tout autre cause, arrêté sa fortune et gêné son essor, elle serait la pins riche et la plus florissante ville du monde dans cinquante ans. Julien se promenait donc sur les bords du fleuve, admirant l'industrie qui avait créé ces merveilleux palais flottants. C'était un va-et-vient prodigieux de marchand dises et de voyageurs. Tout à coup il s'entend interpeller et se sent saisir par le bras.

— Julien ! Julien à la Nouvelle-Orléans!...

Il tourna la tête et reconnut, surpris et joyeux, un de ses anciens camarades de collège.

Après les premières étreintes, les deux jeunes hommes convinrent d'aller se raconter l'un à l'autre leurs aventures en déjeunant ensemble chez Meissonnier.

Julien commença ; puis vint le tour de Monterey, son ami.

— Tu dois te rappeler, dit-il, qu'en sortant du collège je déclarai à mes amis que je partais pour Lyon. Il n'en était rien. Je voulais par là dérouter le vieux bonhomme qui était à la fois mon oncle et mon tuteur et qui ne m'attendait que pour me donner la place peu enviable de clerc dans son étude de notaire. J'aimais mieux une existence précaire mais libre, que le vulgaire comtort de sa maison. Je restai donc à Paris, où je mangeai, à vrai dire, considérablement de vache enragée. Au bout de quelques mois j'appris sa mort. Je me hâtai de partir pour Lyon...

— Afin, sans doute, d'arriver assez tôt pour lui faire

rendre les derniers honneurs? interrompit Julien avec malice.

— Cela va sans dire, fit Monterey avec onction. 11 me tardait aussi de connaître...

— Ses dispositions testamentaires, avoue-le.

— Justement. Je me méfiais de lui et j'avais raison. 11 avait légué toute sa fortune aux hôpitaux, ne me laissant à moi que... mon indépendance. Je t'observe que ce mot était dans le testament. Le brave homme se vengeait de ce que j'avais osé préférer une mansarde à son étude ; mais je lui pardonne en faveur de l'esprit qu'il a montré sur son lit de mort, dans un moment où si peu d'hommes conservent leur sang-froid.

Heureusement mon patrimoine, environ trente mille francs, était encore intact. Je le retirai, et six mois plus tard il me restait juste de quoi aller à Bordeaux, d'où je partis pour venir cacher ma misère à la Nouvelle- Orléans.

En arrivant ici j'étais littéralement sans la plus petite pièce de monnaie. Que faire ? Je pouvais bien me passer de couvertures et dormir la nuit sous la grande tente du ciel; mais mon estomac, beaucoup moins insouciant, loin de se satisfaire de la brise, trouvait au contraire en elle le motif de plus énergiques réclamations. Après avoir jeûne tout un jour, je m'arrêtai à un parti qui eût été regardé en France comme héroïque, eu égard à mon éducation, mais qui, dans ce pays essentiellement pratique, est considéré comme tout naturel. Je fus sur le quai, parmi les Irlandais et les noirs, et me mis à rouler des Imlles de coton. Je fis ce métier-là trois semaines, à une piastre et demie par jour. Durant ce temps je m'enqui?

Ui l/AUTRE MONDE

îles habitudes du pays, des ressources qu'il offrait, et étant parvenu à amasser un petit capital de cinquante piastres, grâce à mes économies et surtout à quelques coups de cartes heureux, je formai le dessein de me faire marchand, et d'aller de plantation en plantation, le long du Mississipi, offrir moi-même et présenter mes articles.

J'achetai à cet effet une petite valise ; je la remplis de savons, d'odeurs, de peignes, de faux bijoux, de cols brodés et autres articles à l'usage des femmes, et me fis ainsi colporteur.

Ce second métier dura dix mois. Je voyageais constamment à pied, tantôt sous un soleil implacable, tantôt sous des pluies torrentielles, mangeant quand je pouvais et dormant de même, et revenant régulièrement ici, quand ma valise était vidée, la remplir chaque fois d'articles plus fins, plus beaux, plus coûteux, qui, par conséquent, procuraient de plus forts bénéfices. Peu à peu je m'étais fait des clientes; elles m'achetaient à chaque voyage, me donnaient des ordres et prenaient la peine elles-mêmes d'étendre mes relations. Bref, à travers la vie la plus aventureuse et la plus accidentée, je parvins ainsi à amasser neuf cents dollars. Ce genre d'affaires commençait d'autant plus à me séduire que j'avais fait parmi les créoles de la campagne les plus agréables connaissances, et que, ma clientelle étant fondée, il ne pouvait plus me donner désormais que des résultats sûrs et faciles. J'avais donc l'intention de le continuer, mais en l'agrandissant et en prenant une voiture, lorsqu'un Américain des Opelousas nie proposa d'y ouvrir, à demi-bénéfices, un magasin dont il ferait lui-même l'installation et tous les frais.

i si i HE nom imrii ne parlait de rien moins que d'y mettre un aide vingt mille piastres, et que, dans les campagùesj rapport ordtnaïi*e du commerce est d'environ cinquante ir cent, f acceptai. Au bout d'un an je retirai pour ma i trente-cinq mille francs. C'était déjà bien beau, mais IDl davantage d une riche maison de celte ville qui l'avait l'ait offrir un intérêt dans ses affaires, je rofflpi l'amiable avec mon attocté et vins in établir à la ^

IkM uleans. Dans ce pays, mun cher, pour peu qu'on

q marche (dus vite Lucun autre ; ne félon i le dt >nc pas, après de séjour Oxc dans cette ville, de me voir prindans une maison dont le chiffre d'affaires t annuellement de deav cent mille piash

i L'histoire de presque tous les Français irvrntis eti Louisiane.

quelques jours de la, Mmitercy introduisit Julien dan iclmies clubs de la NouvelJe-Urléaiis. On jour ému me us ces clubs. Julien était trop complet pou i ne limer le jeu : il joua donc, et après tme série de il se retira emportant un bénéfice [ ; dix-huit mille franet.

n allant souper avec son ami, Julien lui ni, que je dois au 1j m ai déjà i

roploj

Je ne vi*u\ [vas chercher; je suis sûr d'avance que lu splendidement faire acte de viveur.

► Tu te trompes, dit se neu#:ment Julien, je vais acbeii dc<r i n bonne forme, pour leur donner eu-

lite leur liberté,

— Tiens ! tu as les mêmes idées que moi lorsque j'arrivai dans ce pays.

— Idées que tu as sans doute conservées ? demanda Julien, toujours sérieux.

— Idées que je trouve maintenant stupides ! répondit Monterey avec feu. Du reste, j'ai quelque chose à demander à ton amitié, ajouta-t-U en s'adoucissant.

— Parle.

— C'est de ne pas donner suite à ton philanthropique projet avant ton retour de la paroisse, où je veux te ouoer la semaine prochaine.

— Quel est ton but?

— J'ai affaire dans un district a voisinant Wesi-Batoii- Rouge et j'y resterai probablement une quinzaine de jours. Tu seras avec moi, et comme tu auras l'occasion de voir au naturel cette ignoble race, j aime à croire que tu changeras d'avis. Dans le cas contraire, ta vocation pour le uégropltilisme sera décidée et je te promets d'aider moimême à tes desseins.

ta semaine suivante en effet, les deux amis montèrent à bord du Josiah Lawrence, et arrivèrent au point convenu, où ils s'établirent dans un petit hôtel situé sur les bords du fleuve, le seul d'ailleurs qu'offrît la localité.

C'était un petit village d'à peu près trente maisons. 11 était habité par quelques ouvriers à' habitations et par mie dizaine de marchands qui fournissaient des produits divers aux planteurs situés dans un rayon de plusieurs

milles. Il y avait plusieurs barres avec bilkrds ; de plus l'était uu lieu d'atterrage pour les steamboats qui venaient y prendre et déposer le fret d'une grande partie de la paroisse. Les habitants * y venaient donc souvent pour faire leurs achats, apprendre les nouvelles et surtout pour jouer et boire, deux distractions qu'en Amérique on goûte universellement.

Monterey et Julien étaient à peine installés dans leur nouveau logement, qu'un homme s'y présenta. 11 paraissait jeune encore, avait la physionomie rude, le teint brûlé, le costume en désordre.

— Messieurs, leur dit-il, je dois me battre ce soir même et je cherche un témoin pour mon adversaire et pour moi. Tous les amis auxquels je me suis adressé, espérant sans doute faire manquer cette affaire, ont refusé de m'assistci , sous prétexte qu'ils ne voulaient pas s'exposer à perdre le titre et les droits de citoyen et à payer une forte amende. Vous, vous êtes étrangers et n'avez pas à craindre de semblables suites. Je vous supplie donc de nous venir en aide. Cest une question de forme à laquelle nous tenons l'un à cause de l'autre. Si mon adversaire me tue, je ne veux pas qu'on croie qu'il m'a assassiné, et il a la même loyauté vis-à-vis de moi. Du reste, il est convenu que si nous ne réussissons pas à nous procurer un témoin, nous nous battrons seuls, également résignés aux conséquences.

— Pourquoi vous battez-vous ? demanda Monterey.

— Parce que je soupçonne mon adversaire d'être l'amant de ma femme.

1 Habitants, dont les États du Sud, signifie propriétaires.

9f> LAUTKE MONDE

— On ne se bat pas sur un soupçon ; si vous n'avez pu des motifs plus réels de chercher à tuer cet homme honorablement, ne comptez pas sur mon assistance.

— En revanche comptez sur la mienne, s'écria Julien ; car vous êtes le premier mari conséquent dans sa Jalousie que j'aie rencontré. A quelle arme vous battez-vous?

— A la carabine, monsieur.

— C'est bien; l'heure et le lieu?

— A quatre heures ce soir, à l'entrée de la cyprière l , le long du premier bayou.

— J'y serai et j'\ apporterai un choix de carabines.

— • C'est inutile; dans ces occasions chacun use de la sienne; nous sommes pourvus.

— A ce soir donc !

— Merci, lit le créole d'un air satisfait.

Et il s'en fut sans ajouter un mot. Montercy et Julien, sortis sur la galerie de l'hôtel, le virent monter à cheval cl disparaître au galop dans la forêt voisine.

— Je ne sais quel est le plus fou, dit alors Monterey, ou de cet homme qui voit un coupable dans un suspect, ou de toi qui vas l'assister sans le connaître et là même où ses amis lui font défaut.

— Mon cher, tu as à la fois de vilains préjugés et de pauvres idées. Deux hommes veulent se battre régulièrement et pour un motif avoué ; comme ils se servent de caution l'un à l'autre, l'homme du monde qui leur sera le plus étranger peut leur servir de témoin; je dirai même

1 Cyprière, lieu humide planté de cyprès, grands arbres filamenteux dont le bois est surtout employé pour barils et bottCâoU»

qu'il le doit, s'il en est requis. Ce principe est rigoureusement aussi juste que celui qui nous porte à secourir, sans lui demander qui il est, Fhomme qui se noie ou celui dont la maison brûle. Quand à ta dernière objection, je la trouve d'une naïveté charmante : faire défaut quand on les appelle et qu'on a besoin d'eux, c'est dans le rôle de presque tous les amis du inonde. Cet homme s'est adressé aux siens; au lieu de le suivre ils ont ergoté, c'est naturel; et loin d'être, cela, un sujet d'éloignement, c'est au contraire un motif de sympathie qui seul me ferait lui venir en aide, alors même que je ne trouverais pas infiniment légitime son désir de se battre et de se venger.

— Se venger ! et de quoi ? Tu plaisantes, sans doute ?

— Non ; pour un mari conséquent, — et celui-ci me semble l'être, — il y a quelque chose de plus torturant que la certitude, c'est le soupçon. L'homme avec lequel il va se battre n'est peut-être pas l'amant de sa femme, mais il pourrait le devenir. Si ce n'est pas un crime qu'il punit, c'est un malheur qu'il prévient. Tant pis pour celui qui s'est exposé ! Il ne saurait crier à la tyrannie : ainsi que toutes les opinions et tous les sentiments, c'est surtout quand elle est extrême que la jalousie est raisonnable.

Monterey, pour toute réponse, se contenta de hausser les épaules; et lorsque Julien le soir l'invita à l'accompagner au lieu du rendez-vous, il lui dit gravement :

— Je n'irai pas consacrer par ma présence une affaire que je regarde comme doublement extravagante. Ces deux hommes qui vont se battre ne sont pas deux adversaires, ce sont deux assassins ; et toi qui vas les assister, tu n'es pas leur témoin, tu es leur complice. Que Dieu

vous préserve tous les trois de la corde que vous mérites On le devine, le duel pour Mouterey n'était qu'un res de la barbarie ; pour Julien, c'était l'acte du monde le pli régulier. 11 partit donc sans faire nulle attention aux p rôles de son ami et se trouva, à l'heure dite, à Tendre fixé pour le combat.

Les deux adversaires s'y étaient déjà rendus. Plusieti créoles de leurs amis les avaient accompagnés ou plut semblaient ne se trouver là que par hasard et comme < simples spectateurs. Ces deux conditions étaient néce sa ires pour les mettre à l'abri de toutes poursuites.

Les deux hommes qui allaient se battre paraissais l'un et Vautre jeunes et déterminés. 11 y avait quelqi chose de sauvage dans leur attitude. Sur l'arrivée de Ji lien, ils s'approchèrent ; celui-ci leur demanda leurs a: mes pour les charger lui-même : il lui fut répondu qi chacun chargeait à sa manière et mettait la quantité < poudre et le nombre de balles qui lui plaisaient. Cornu témoin il n'avait qu'à mesurer la distance et à régler 1 tir. Tous les deux déclaraient s'en rapporter entièremer à sa décision.

■ Julien alors fixa la distance à cent quarante pas, ce qi pour la carabine est une très-courte portée. Quant au tii il décida qu'il aurait lieu au commandement, afin de n pas laisser trop d'avantage à celui qui aurait pu être plu exercé.

Les places respectives ayant été tirées au sort et le

ileua en face l'un de l'autre, Julien douna le

es deux coups partirent à la fois : le premier le eut la cuisse gauche littéralement brisée par quatre iid, frappe ut oi'iir, tomba peur ne plus se nuis, h celle vue. seront de fuir.

Heureusement quelques nègres vinrent à passer ; Julien IcSii; t porter le mort et le blessé chacun chez

i ne amputation et uu enterrement furent le résultat Ue journée où le mûri eut raison, moins sa cuisse, nient de Dieu.

eûtes autrefois se battaient beaucoup. Ils sont reloiiiiucs à juste titre pour leur adresse à la carabine; Ja plupart d'entre eux ne chassent qu'avec cette arme Depuis la loi qui le prohibe, le due) a été remplace pur la rein Ire. Dans ce dernier genre de combat, deux hommes înaiii \îdor une querelle conviennent de s'armer; puis à la entière occasion, sur une place publia,: in d'une

e,, ils fondent l'un sur l'autre sous prék

. rien n'est plus commun ie le- combats à coups de poing I Cet usage îguoblej loin

«Uarié par la inassi .\ y est au contraire eu grande i . Loin de chercher ,i séparer deux hurwiii

anteurs font cercle autour tu et les excitent même de leurs cris et de leurs bravos. tuttte r Amérique les mœurs sont généralement viorne saurai

ortout, presque tous les hommes marchent ilcer ou d'un poignard # et souvent des deux ïs à la fois. Tout individu frappé un seulement men

100 L'AUTHE MONDE

ou prévoit quels abus énormes peuvent naître de ce port d'armes incessant. Eu effet, on parle souvent dans les paroisses louisiauaises d'étrangers massacrés pour avoir seulement levé la main sur des créoles qui les avaient euxmême exaspérés à dessein.

Les mœurs des habitations sont assez primitives. Un planteur arrivant dans un cercle de vingt-cinq autres planteurs, où il comptera à peine trois connaissances, se croira obligé daller leur domier à tous indistinctement une poignée de main. J'ai souvent admiré leur patience dans ce mode de saluer.

Leurs manières sont cordiales, mais communes. Le français, dans leur bouche, est plutôt mi jargon qu'une langue harmonieuse. Un étranger qui va chez eux y cause parmi les fournies un sauve-qui-peut général. Infiniment plus négligées dans leur éducation que celles de la ville, les créoles des habitations ne parlent même souvent que le patois des nègres. C'est en partie le sentiment de leur ignorance qui les lait ainsi fuir devant les nouveaux venus. Mais si elles se montrent peu, elles épient beaucoup ; elles se cachent derrière les rideaux dont elles soulèvent un petit pan ; elles regardent ou écoutent à travers le trou des serrures ; ou bien, si elles sont surprises, elles rient entre elles aux éclats, sans prononcer un seul mot ; enfin leur manque d'esprit et de tenue est si grand, que jusqu'à leurs jolies figures, tout en elles parait stupide et enlaidi.

Quant à tout ce qui est morale ou religion, les créoles sont d'une indifférence que n'a pas môme prévue l'illustre Lamennais. Le plus grand nombre naissent, vivent et

meurent sans avoir connu jamais ce que c'est que le baptême, la messe ou la première communion. Les pères disent : Nous nous en nommes passés, nos fils s'en passerait! Les fils, devenus pères à leur tour, tiennent le même langage et continuent ainsi l'état de choses le plus désastreux pour l'avenir de leur descendance, considérée individuellement ou comme société.

Trois jours après le duel, Julien et Monterey revenaient paisiblement à cheval de passer la journée sur une habitation située à quinze milles de leur hôtel. Il était environ une heure après minuit. Le ciel était beau, mais sombre, car la lune avait depuis longtemps disparu sous l'horizon. Le chemin qu'ils suivaient longeait à la fois le fleuve et la forêt ; tantôt il aboutissait à de vastes marais, à de grandes éclaircies; tantôt il disparaissait sous l'ombre épaisse des chênes et des cyprès. Arrivés au bout d'un bayou obstrué de grands roseaux, la sangle du cheval de Julien se rompit. 11 mit aussitôt pied à terre pour la rajuster, tandis que Monterey continua de chevaucher à pas lents.

La sangle, déjà courte, nécessita, comme allonge, le mouchoir de Julien. La maladresse ou la nonchalance que mit celui-ci à ce petit travail suffit pour établir entre lui et son compagnon une distance assez considérable. Ni l'un ni l'autre n'y réfléchirent d'abord ; Monterey ne songea pas plus à s'arrêter pour attendre Julien que celui-ci à hâter le pas pour rejoindre son ami : la rêverie semblait les avoir envahis.

Au bout d'une demi-heure pourtant, Monterey, ne voyant pas revenir Julien, descendit de son cheval, attacha celui-ci à la barrière qui enelosait un champ de coton situé près du chemin et attendit. Une heure s'écoula, au bout de laquelle il remonta en selle et retourna en arrière. Après avoir appelé et crié sur tous les points de la route, il allait s'en revenir, anxieux et incertain, lorsqu'il entendit à quelques pas de lui, du côté du Mississipi, comme les pas d'un cheval. 11 poussa le sien de ce côté : quelle ne fut pas sa douleur de reconnaître la monture de Bon ami qui s'en revenait la selle vide ! 11 crut tout comprendre. Julien, sans doute, avait voulu faire boire sa bête et s'était aventuré au bord du fleuve, dont les rives, en certains endroits, sont d'un escarpement effroyable. Un écoulement avait fait broncher son cheval, et il était tombé dans l'eau vaseuse du Meschacébé, où, ne sachant pas nager, il avait dû périr.

Monterey gémit sur la destinée de son ami et s'en revint tristement à son hôtel, d'où, après avoir terminé ses affaires à la hâte, il repartit pour la Nouvelle-Orléans.

XM1

Environ un mois plus tard, Monterey se promenait pensif dans son magasin, splendide bazar de marchandises sèches. Tout à coup, un homme jeune, mais aux traits altérés et à la physionomie souffrante, s'y précipite ; Monterey demeure un moment à le reconnaître, puis il pousse un cri de joie : cet homme, c'était Julien. r

— Ami, ami ! s'écria-t-il, par quel miracle me revienstu? Je t'avais cru noyé dans le Mississipi!

— Mon cher, répondit Julien, j'arrive ici exténué; car il y a près de deux jours que je n'ai pris aucun aliment. Si tu veux que je puisse te raconter mon aventure, faismoi d'abord déjeuner.

Monterey combla immédiatement le vœu de Julien. Après s'être pleinement restauré, celui-ci commença en ces termes :

— J'étais parvenu à sangler Caleb et, étant remonté dessus, je m'en revenais au pas, me plaisant à chevaucher ainsi dans la solitude et ne pensant même plus à te rattraper. Je me laissais aller avec charme au flot inattendu de mille souvenirs. Je songeais à cette longue filière d'événements par laquelle il nous avait fallu passer pour en venir à être, toi marchand et moi touriste en ce pays. Je me disais : Qui sait ce que l'avenir cache encore? Et, de rêve en rêve, je parcourus tout le siècle qui me reste à vivre, je montai dans des sphères toutes d'imagination et de poésie; je m'oubliai!...

Je ne sais combien de quarts d'heure s'étaient écoulés lorsque je revins à la réalité. Depuis longtemps déjà j'étais entré dans la forêt même. Le chemin disparaissait peu à peu dans l'ombre, qui allait grandissant. J'éperonnai fortement mon cheval et galoppai à toute bride; mais, après un long moment de course dans la nuit et le silence, un vague effroi me saisit. Si je m'étais égaré dans ces bois immenses, repaire de tigres, d'ours et de serpents à sonnettes ? Si j'avais, sans m'en être aperçu, pris un autre rhemin ? A cette pensée je criai et t'appelai : l'écho s^nl

me répondit. Tout à coup je me rappelai que dans ces campagnes les -chevaux, abandonnés à eux-mêmes, revenaient toujours directement à leur écurie, alléchés qu'ils étaient par le maïs disposé dans leur crèche ; je lâchai donc la bride sur le cou du mien ; et en effet celui-ci ne se fut pas plus tôt senti libre qu'il tourna de lui-même et revint sur ses pas. 11 était évident pour moi que je m'élais trompé et que j'avais dû prendre, à l'endroit oii le chemin bifurquait, une fausse direction.

Sans être encore trop rassuré, j'avais cependant repris courage, ayant foi surtout dans l'instinct de mon animal. Mais après quelques minutes de grand trot, Caleb s'arrêta soudain. Il souffla avec force et précipitation comme sous l'empire de la peur. Je me dressai sur mes étriers : l'obscurité était si profonde que je distinguais à peine les premiers arbres qui bordaient la route ; en écoutant bien, il me sembla cependant entendre autour de moi bruire d'une façon étrange les feuilles sèches de la forêt ; peu à peu je saisis comme le sifflement de voix confuses qui parlaient bas. Je pressai vivement les flancs de mon cheval ; mais celui-ci, les jarrets toujours tendus et l'oreille au vent, refusa d'avancer. En proie aux plus vives perplexités, j'allais descendre lorsque je vis deux ombres se dresser devant moi ; ces deux ombres étaient suivies de plusieurs autres. Sans armes et sans défense, je ne pus que crier : Qui est là? Pour toute réponse je fus assailli, jeté en bas de «ion cheval, dépouillé et traîné dans l'épaisseur du bois. Je me laissai faire, car je compris vite que j'étais tombé au milieu d'une infernale bande de nègres marrons.

Puis Julien raconta comment il avait vécu de leur vie durant trois semaines, cvposé sans cesse, malgré ses prosympalhifi pour leur cause, à leurs injures leurs plaisanteries; comment,, un jour où la Lande • traquée p ai* des chiens, il était parvenu à s'échapper, à se blotlir sur un steambnat entre deux botte «n, et à rejoindre enlin son ami.

— Eh bien! dit Monlerey à Julien,, lorsque celui-ci eut achevé son histoire, es-tu toujours déridé au rachat de

t mille fois I Cette race ne mérite pas qu'on

d'elle. Chez ces nègres, qui jouissent jusqu'à un

al de leur liberté, j'ai essayé vainement de

la plus légère corde indépendante ou gêné*

->\ ils m'ont paru n'avoir que des instinrls ignobles et

<nts,et je commence h croire qu'ils ne sont qu'une

erreur de la nature ou qu'un sombre caprice de Die

I Cette volte-face dans les opinions de Julien était une ence naturelle de son séjour parmi Les noirs* H faut en effet que voir de près ces créature* pour ivi intériorité. Pour ma part, je suis tout à \is de ce savant qui, dans l'échelle «les êtres, \cc le nègre entre l'homme et f orang-outang, Et qu'on ne dise pas que « c'est l'esclavage qui tes abêtit i dit les facultés de leur âme. » N'y a-t-fl pas enLouîdes familles de noirs libreë dont la plupart des memoui 6 té élevés dans tes premières instltnttom du Kordj

qui, jouissant d'un revenu de deux à (rois cent mille francs, aiment encore mieux vivre dans un pays où éUa sont sans cesse humiliées que d'émigrer en France ou en Angleterre, par exemple, contrées où la loi leur accorderait les mêmes droits qu'aux blancs?

Il ne faut pas s'en étonner; les noirs, et c'est un point de ressemblance frappante qu'ils ont avec les animaux, ne sont sensibles à aucune espèce d'humiliations : ils ne comprennent que les coups. Prenez les plus riches ou les mieux cduqués parmi eux. Vous serez étonné de la bassesse et de la servilité immenses qu'ils déploieront jusque dans les moindres détails de leur vie. Et ce sont ces êtres, incapables de toute vertu comme de tout sentiment élevé, qui ignorent le courage et l'orgueil, qui remplacent l'âme par l'instinct et le cœur par des appétits ; qui n'ont d'autre intelligence que l'intelligence imitative du singe... qu'une pitoyable philosophie décore du nom d'?wmmes et veut élever jusqu'à vous !

Vraiment, les politiques d'Europe qui, du coin de leur feu, bâtissent des systèmes et posent des principes; qui, voulant à tout prix parler de ce qu'ils ne connaissent pas, donnent de pures hypothèses de leur imagination pour de rigoureux jugements déduits de faits certains; qui, sous prétexte de philanthropie, s'inquiètent du sort

des nègres et des animaux vraiment, ces politiques

me paraissent bien coupables ou bien ridicules. Quoi î vous vous occupez de la condition des noirs, vous voulez savoir comment on les traite , comment on les nourrit ; vous demandez a grands cris qu'on les émancipe, à eux qui sont nés pour la servitude, et qui no savent, pas au

moral ce que c'est que souffrir... et vous laissez croupir ians la misère ou dans le vice la femme tombée; vous ne dites pas, vous ne voulez pas dire que la fille du peuple meurt de faim, entre l'immensité de ses besoins et l'exiguïté de son salaire; vous ne semblez pas voir que la prostitution, née le plus souvent, toujours, de l'impossibilité pour les femmes de vivre du seul fruit de leur travail, s'accroît chaque jour de plus en plus dans nos grandes villes; vous vous taisez enfin sur le sort des mères, qui devraient n'avoir qu'à veiller sur leurs enfants, et qui sont souvent obligées, par un temps de neige ou de pluie, d'aller dans la rue tendre la main !...

Ah! tournez donc de ce côté, du côté de vos égaux, votre sollicitude et voire intelligence! Loin de perdre votre temps à caresser cette chimère des chimères , la rédemption de la race nègre, cherchez plutôt à améliorer chez vous la condition du travailleur ! Quoi qu'on écrive, quoi qu'on tente,' le hibou ne deviendra pas colombe, le noir ne franchira jamais l'abîme qui le sépare de l'homme !

Que si on m'objecte qu'on a vu des mulâtres de talent et des noirs de génie, je répondrai qu'on a vu aussi des chiens philosophes et des oiseaux savanls. Par des combinaisons de Dieu seul connues, l'instinct arrive quelquefois aussi haut que la pensée ;*mais qu'on ne s'y trompe pas, le fond reste toujours le même : boueux et vil. Eût-elle l'esprit de Fontenclle, l'imagination de Voltaire, l'éloquence de Rousseau, fut-elle de la septième génération

et n'eût-elle ainsi, suivant de grands docteurs, qu'une seule goutte de sang nègre dans ses veines, la créature qui compte un noir parmi ses aïeux, il faut vous en défier. Le plus petit incident peut mettre à découvert chez elle des abîmes d'abjection et de lâcheté. Combien est déplorable en Amérique la familiarité qu'apportent les blancs dans leurs rapports avec Vautre race ! Quelques-uns ne vont-ils pas jusqu'à s'unir avec des mulâtresses ou des quarteronnes ? Ça, une union ? quel sacrilège ! cela s'appelle du même nom sur les deux continents ; d'un nom qui s'applique au plus grand des crimes par tous pays : bestialité !

Julien, ayant épuisé les distractions que pouvait lui offrir la Nouvelle-Orléans, songea à la quitter pour aller dans les hauts *. Pour cette partie de son voyage jusqu'à sa sortie de Louisville, je vais simplement m'en tenir à son propre récit.

' On appelle ainsi tes États bordant le haut MississipL

Page 1