‹ L'autre mondeChapitre 9 sur 25 · SUR LE MISSISSIPI · texte numérisé non relu

SUR LE MISSISSIPI

Mais la saison des grandes chaleurs allait arriver. Déjà le théâtre se fermait et la plupart des grandes familles de la Nouvelle- Orléans commençaient à émigrer vers leurs plantations. Le ciel, ù certaines heures du jour* revêtait une vague couleur plombée ; le soleil était ardent; et ses rayons, qui éblouissaient les yeux et brûlaient les crânes, échauffaient lentement le pavé et les égouts des rues, préparant ainsi les émanations mortifères qui sont sans doute le germe de cette fièvre terrible qui vient plus ou moins chaque année visiter la grande métropole du Sud.

C'est l'époque où la ville voit tout à coup baisser son commerce ; où les voies publiques deviennent mornes ; où les cours cessent de siéger; où la navigation du haut du fleuve demeure presque entièrement suspendue;... époque solennelle et triste où tous les fronts paraissent austères, comme s'ils entendaient sans cesse marcher derrière eux le sombre génie de la fièvre jaune.

Je me hâtai de fuir un séjour qui promettait d'être aussi

Ho L AUTRE MONDE

ennuyeux que fatal, et courus m'embarquer sur l'un des rares steamboats qui montaient jusqu'à Saint-Louis. 11 y avait à bord cohue de voyageurs; les prix étaient tombes de trente à quinze piastres, et c'est à grand'peine que je pus obtenir une cabine au-dessus des roues.

Nous partîmes. Juché tout le jour sur la galerie supérieure du bateau, je cherchai longtemps du regard ces magnificences de paysage promises par le poète des l\atchez : ou la scène avait disparu, ou ces horizons vulgaires s'étaient changés en brillants mirages dans l'imagination harmouieusc du chantre de Céluta. Le fleuve se déroulait bien eu sinuosités vastes et profondes ; mais ses eaux étaient troubles et fangeuses et ses bords d'un aspect uniformément plat et monotone. A Fort-Adaras, le sol semble avoir un moment des velléités montagneuses; mais ces prédispositions passent vite et ne reviennent que rarement jusqu'aux environs de Saint-Louis, sur léMississipi, ou de Louisviile, sur l'Ohio.

Je nie résignai donc à descendre de mon observatoire et à passer les longues heures de la journée au milieu de ce monde bizarre qui montait le fleuve avec moi. D'abord je fus choqué de ces mœurs libres et de ce sans-façon étrange qui renchérissaient encore à ma grande surprise sur les manières communes des planteurs louisianais.Mais je m'y habituai bientôt. En présence de gens qui iguoraient ce que c'est qu'un procédé et qu'une politesse, j'agis comme eût fait l'auteur du proverbe : Il faut hurler avec les loups ; et si mes instincts furent souvent froissés, mon esprit au moins s'égaya parfois des observations qui lui étaient naturellement suggérées par la contemplation

do ces tableaux vivants et animés que tonnaient et que pouvaient seuls former les habitants du Keutueky.J

Le capitaine du bord était bien Fhoinme spécial pour de pareils passagers. C'était un gros Cincinnatien, qui parlait haut, qui jurait d'abondance, qui passait à la barre i toutes les trois minutes, qui jouait un jeu d'enfer. Grâce à ces habitudes désordonnées, il avait déjà coulé cinq steamboats; il n'en continuait pas moins à trouver des commanditaires, des armateurs, de* passagers et des clients, car il y a quelque chose en Amérique de plus inépuisable que les mines de la Californie, de plus audacieux que les flibustiers eux-mêmes : c'est le crédit.

Nous nous arrêtâmes un moment, devant la jolie ville de Natchez, pour débarquer et prendre à la fois du fret et des passagers. Parmi les nouveaux venus, je remarquai un homme jeune encore, à la physionomie énergique, aux cheveux longs, à la barbe épaisse, à la taille élevée. Coiffe d'un chapeau Kossuth, et vêtu de noir, il déployait sur sa personne le plus grand luxe de bijoux. Une énorme gilelUre, chargée de breloques, s'étalait fastueusement sur sa poitrine, et allait rattacher une montre massive, placée dans une petite poche à la naissance de l'aisselle gauche ; les doigts de sa main, le devant de sa chemise, et jusqu'à son gilet, étaient encombrés de piencrie*, montées

1 Ikrn, buvette. '

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eu chevalières ou eu boutons. L'accueil empressé qu<

firent les officiers du bateau m'intrigua presque au

que son apparence. Dès que le capitaine et lui se reu

trèrent, ce furent de part et d'autre des exclamatioi

des poignées de main à faire retentir et à ébranler to

steamboat.

— Hollow ! captain, comment vont les affaires?

— Tout à fait bien; et vous, faites- vous toujours b coup d'argent?

— Mais... je suis content. Depuis huit jours que j' à Natehez, j'ai gagné environ douze mille piastres.

— Vous êtes un fils du diable ! s'écria le capitam donnant au ventre de son interlocuteur une tape à ap un crocodile; allons prendre un verre de bon wiskey

— By God! je veux bien. William! George! Frai John ! Corne wilh us lo take a drinck!

Et, selon l'usage, William, George, Francis, John, coururent, appelant à leur tour de nouveaux amis, qi appelèrent d'autres; car c'est eu Amérique et deVa; barre surtout que le titre d'ami se prodigue : q\ veut l'aura.

J'avais déjà fait quelques connaissances parmi les v geurs du bord; l'une d'elles m'appela, et, obéissant coutume, je me rendis aussi à la barre pour fraterr

Nous étions une quinzaine à peu près.

— Gentlemen ! nous dit le capitaine, que prenez-v Demandez es qu'il vous plaira.

= Et chacun de répondre suivant son goût, qui pour du wzfarel ! , qui pour du sherry 1 , qui pour du gin s . Je dois Wlire cependant que la majorité se prononça pour le whis-

Le whiskey est la liqueur nationale aux États-Unis. Il m'est pas une barre qui n'en soit approvisionnée, et quelquefois même c'est la seule boisson dont elles soient pour- Ames. Voyageant à travers l'Union, je fus longtemps étonné ■de ne voir, au sud comme au nord, à Test comme à l'ouest, [que d'immenses champs de maïs. Je ne pouvais eomprenfdre l'objet d'une culture aussi générale. Mais aussi abondante que soit la récolte de ce côté-la, il n'y a jamais à craindre encombrement. Les fabricants de whiskey en enlèvent des quantités prodigieuses, sûrs toujours d'écouler leurs produits. En effet, dans les États du sud surtout, on fait de cette liqueur une consommation incroyable. Beaucoup d'Européens ont réalisé et réalisent, encore d'énormes fortunes par son trafic. Postés souvent au coin d'un bois, ils débitent, malgré les lois qui prohibent la vente des liqueurs aux esclaves, ils débitent, dis-je, du whiskey aux nègres durant la nuit, avec un bénéfice qui varie de cent à cent cinquante pour cent, et qui se renouvelle tous les huit jours. Les Américains, à vrai dire, boivent aussi du genièvre et de l'eau-de-vie ; mais c'est là une exception qui ne s'applique qu'aux grandes villes. Partout ailleurs le wiskhey est divin : il n'y a pas d'antre

• Claret, vin de Bordeaux.

« Sherry, vin de Xérès.

1 Gin, liqueur de genièvre.

dieu que lui; c'est ce que proclament ses dignes prophète: les noirs et les Yankees.

Tous ayant donc leur verre en main rélevèrent au si gnai du capitaine; puis ce furent, suivant la polîtes* américaine, un trinquement et un cliquetis effroyables Mais quelques-uns n'avaient pas encore achevé de hoir* que l'un des invités s'écria :

— Gentkrnen, 1 pay you anolher treat!*

Cette seconde proposition fut suivie d'une troisième celle-ci d'une nouvelle, et ainsi de suite, chaque invit* se piquant de courtoisie et se croyant obligé de rendn la pareille. Ce fut, en dix minutes, une razzia d'à pei près deux cents verres par quinze personnes! Pou moi, qui n'avais certes pas le gosier des Américains je me hâtai d'abandonner la partie dès les premières ré ciprociiés.

Quand le cercle fut épuisé, le capitaine, plus joyeux e plus retentissant que de coutume, s'écria :

— Et maintenant, gentlemen, faisons-nous une partie

— En place ! en place ! répondirent plusieurs voix. Je vis l'homme aux pierreries s'avancer, jeter un cou

d'oeil rapide au capitaine, et s'asseoir à la table que v< nait de préparer le bar-keeper *.

Je reconnus aussitôt en lui un gambkr 8 dans le je duquel le capitaine était infailliblement intéressé.

Les cartes furent apportées. Chacun jeta devant soi ut

• I pay you anotker treat, je vous paye une autre towwée.

1 Bar-keeper, garçon de buvette.

2 Gnmhler, joueur do profession ,

poignée d'or et de billets de banque, et la partie commença au milieu d'un silence profond.

J'observai les partners qui allaient servir de dupe à ce gentleman : Ils me parurent tous avoir la physionomie de leur rôle. Un seul, jeune homme au regard fauve, à l'apparence froide, à la lèvre amère, me sembla à première vue supérieur, et, je ne sais pourquoi, malgré le redoutable adversaire qu'il avait devant lui, je lui donnai d'avance tout le bénéfice de la partie qui allait s'ouvrir.

On jouait le pocher. Je remarquai , dès les premières passes, que l'homme aux pierreries, comme le capitaine, s'abstenait toutes les fois qu'il ne distribuait pas les cartes lui-même. Mais lorsque c'était son tour, 11 ne manquait jamais de gagner, et souvent même il s'oubliait, ce qui est rare chez un gambler, jusqu'à ajouter à sa mise avant de regarder son jeu. La partie se prolongeant, le capitaine et lui eurent bientôt amené devant eux la cave de leurs partners. Ceux-ci, acceptant la revanche qui leur était traîtreusement proposée, risquèrent timidement un nouvel enjeu.

Après quelques passes de chances diverses, la main échut au jeune homme dont je viens de parler.

11 prit les cartes, et, avant même de les avoir mêlées, il jeta au milieu de la table une liasse de billets.

— Mille piastres! dit-il; faites votre jeu*

Personne ne répondit. Quelques-uns se demandèrent

tout bas quoi (Hait cet homme : aucun d'eux ne le connaissait.

— Mille piastres! répéta-t-il ; qui veut des cartes?

— Nous ne voulons pas risquer ce coup, dirent les autres joueurs.

L'homme aux pierreries et le capitaine se consultèrent du regard. 11 leur semblait, d'un côté, avoir vu le jeune homme battre les cartes d'une façon étrange ; de l'autre, l'espérance de gagner d'un coup une aussi forte somme les séduisait...

Soudain, comme saisi d'une inspiration subite, l'homme aux pierreries, prenant devant lui une poignée de billets, couvrit l'enjeu en disant :

— A condition que je remêlerai !

— Remêlez, fit son adversaire d'un ton si calme, qu'on eût dit qu'il avait prévu la demande.

La partie restait donc concentrée entre ces deux hommes.

Les autres joueurs avaient gardé leur place tout en s'abstenant, et, ainsi qu'un cercle nombreux de voyageurs, contemplaient en silence la lutte qui s'ouvrait.

L'homme aux pierreries, en proposant de remêler les cartes, ne faisait qu'user de son droit ; il les remêla donc et les tailla à sa manière : le jeune homme ne le perdit pas de vue.

Le jeu étant ainsi brouillé, il le reçut; un éclair sembla sortir de sa main. Puis, ayant froidement distribué ses cartes, il attendit.

— Je suis satisfait, dit son adversaire.

— Et moi aussi, répondit-il.

L'un et l'autre pouvaient écarter : ils aimaient mieux

garder leurs cartes : la galerie prévit, de part et d'autre, une forte position.

Le pocher se joue avec cinq cartes ; deux cartes semblables font une paire; trois font un terne; quatre fout un carré. Le terne est plus fort que la paire ; le carré surpasse le terne; le carré d'as bat tous les autres.

Soit confiance dans son jeu, soit désir secret d'intimider le jeune homme :

— Je fais cinq mille piastres de plus, dit riiomme aux pierreries en comptant sur la table cinquante billets de cent piastres.

— Waiter? appela Finiberbe joueur en se penchant du côté du- garçon; prenez cette clé et allez chercher dans ma chambre la valise que j'ai laissée sur mou lit.

Le garçon revint au bout d'une minute; durant ce temps personne n'avait soufflé mot.

Le jeune homme ouvrit sa valise et en tira un portefeuille qu'il jeta devant lui.

— Je les tiens, lit— il d'un air impassible, et j'ajoute une mise uouvelle de dix mille dollars.

L'homme aux pierreries sembla hésiter; il regarda furtivement son ami le capitaine.

L'œil de celui-ci lui dit de jouer le coup.

— Je les fais sans nouvel enjeu, s'écria-t-il ; et à moi la partie : j'ai un carré de rois !

L'assistance, involontairement émue et anxieuse, suspendit son regard aux lèvres du jeune homme.

Celui-ci abattant ses cartes sans s'émouvoir : v

— Il ne vaut rien, dit-il; voyez mon carré d'as !

Et il se leva emportant un béuéûce de seize mille pius-

très, et laissant son adversaire atterré. Celui-ci, comme tout le monde, ne voyait dans ce coup vraiment rare qu'un hasard merveilleux, qu'une chance inouïe. Mais arrivés à Wicksburg, où il débarqua, nous apprîmes que cet homme, qui nous avait pain si jeune et si indifférent, n'était autre que le célèbre Crawford, le plus rusé gambler de la Floride. Contrairement au proverbe : .

Corsaires contre corsaires Ne "l'ont pas leurs affaires.

il avait trouvé le moyen de faire les siennes contre un confrère plus ancien, mais moins habile que lui dans le métier.

Quant à l'homme aux pierreries et à son ami le capitaine, j'ignore ji ce véritable coup de Jarnac les corrigea définitivement ; je sais pourtant qu'ils s'abstinrent de toute uouvelle partie durant le reste du voyage.

Nous étions à bord environ trois cents passagers. Les uns passaient leur journée à dormir dans leur chambre; d'autres à causer, c'est-à-dire à crier dans le salon; le plus grand nombre, assis en cercle sur la galerie de l'avant, fumaient en silence ou coupillaient des morceaux de bois en affectant des poses toutes plus bizarres lès unes que les autres. C'est une manie chez les Américains, lorsqu'ils causent, attendent ou se promènent, de faire des

L ai TUr; MONDE

M unis d'un couteau ou d'un canif 3 Us s'cmpadu premier bout de boie venu, d'une branche d'aïd'une canne <>o d'un parapluie laissée dans un coin, rien de tout cela, ils son prennent aux meubles : Liment impitoyablement les comptoirs, les montant:* s portes, les chaise tiapéâ, les bîl-

des buvettes, les battes des église lin, rien

pouf eux. L'appuie-main des galeries sur certains bateaux à vapeur <lu Miasissipi est devenu une véritable scie de bois sous le rouleau des l'a nieras. J'ai souveul vu, sur les sleamboatx de l'Ohio, des gentlemen r a\cc acharnement, sous Les yeux mêmes du tapi' laine, les bras des fauteuils sur lesquels ils étaient

* d'ailleurs est si universelle aux Ktals-I nis, que pupitres de presque toutes les salles de sénat et de

sont, durant tout le temps des sepions. munie matin par les huissiers de petits morceaux de bois membres. C'est, ma foi! une occupation Tort uite qui doit développer au plus haut point les faveurs et l'esprit des représentants. Si j riais îliste ministérielj je pousserais de toutes mes fol tleui chambres a adopter CC mode de distraction. membres Indépendants, comme les membres satiêfaUà }

tailleraient du buis durant toutes les sêunces. cl l'opposition serait supprimée, Je soumets au gouverne* ntcnl cl j'offre même de ta lui garantir.

Mais ce sont surtout les poses des Américains qui méritent d'être étudiées. J'ai rarement vu un Yankee, dont la position, lorsqu'il était assis, ne fût pas im miracle d'équilibre et d'imagination. Généralement ils mettent leurs pieds sur une cheminée, contre le tuyau d'un poêle, contre un mm* ou mi poteau, mais de manière à ce qulls soient toujours plus hauts que la tête. A bord du steamboat où j'étais, j'entendis im jour les accords d'un piano : c'était dans le salon des dames. Quelques voyageurs s'y rendirent; je£s comme eux. Ils prirent place dans le salon, et écoutèrent, moitié criant, moitié accompagnant, un hymne national qu'essayait de chanter une adorable miss de trente-deux ans. Quatre d'entre eux étaient assis autour d'une petite colonne placée au milieu et supportant le plafond. Leurs pieds étaient réunis en faisceau contre le fût à une hauteur tellement démesurée , qu'il n'y avait que leur tète et une partie de leurs reins qui reposassent sur la chaise; un cinquième, placé en face de la musicienne, étalait majestueusement ses jambes sur le piano , et semblait offrir ses bottes à la jeune lady ; un sixième s'était emparé d'un canapé, tandis que plusieurs dames, ne trouvant pas à s'asseoir, s'étaient groupées autour de Y artiste pour se donner une contenance ; un septième, monté sur sa chaise, s'était accroupi sur le dossier en l'appuyant au mur; enfin, un huitième ayant hautement cherché de l'œil une place où reposer ses ]jai$£fc( avait fini par les mettre sur les épaules du gentleman ams

auprès du piano, chose à laquelle celui-ci semblait sa p] la meilleure grâce. L;< romance achevée, ions ces larUi d'applaudir, c'est-à-dire de siffler et de poiisi i s , L*ttva nt-du niier oe pe udai it , emj m i té par son e u -

Itttousiasme et oubliant que sa position ne pian ail comporter trop de mouvement , voulut battre des mains; il perdit l'équilibre, et, tombant sur Le coin d'une autre chaise, faillit se crever lu il. Dix minutes après, je lie l'en revis pas moins dans une pose plus dangereuse et [dus incroyable encore. Si l'on demandait aux Américains quel est. selon cilx, l'être le plus heureux de l'hisou de la mythologie , ils répondraient , n'eu doute* est Briaree, parce qu'il avait à étendre plus de bras et tl' jambes que les autres mortels.

seulement à bord des atmmbrrits cjuc

j ai fait de semblables remarquer. On ne saurait s'inia-

iner en France à quel degré de grossièreté va souvent le

ne américain. Dans les chars des chemins de fer

dans les salons des hôtels, il ifest pas cure de les

souliers crottés aux pieds, chapeau sur la léle.

tendre brutalement sur les sièges ou sur les canapés, las

bateaux des lacs du nord, qui déploient un Irès-praud luxe

l'ameublement, ont un règlement spécial qui impose une

.monde a tout voyageur qui se mettra au Ut avec M

oties! Un autre article du même règlement, relatif aux

repas, prescrit aux gentinny, seoir à table a pi

tuéricains ne prennent pas ces k'Iemeuts au sérieux et se nioUeut a leur aise là comme rtout ai lie i

icest duo USA I aux ÉLatS-Liiis. Cm

' fume en tous lieux. Le sénat de Tennessee pourtant a dernièrement passé une résolution défendant à ses membres de fumer dans la chambre durant les séances. Le mâchage du tabac n'est pas moins général, surtout dans le sud. Rien n'est affreux comme ces hommes à la joue gonflée, aux lèvres dégoûtantes, qui font sans cesse aller leurs mâchoires comme les ruminants et qui crachent à droite et à gauche sur le plancher, sur les meubles, contre les boiseries ou sur les tapis. La présence d'une dame ne les gêne pas; car il est faux, entièrement faux* n'en déplaise à M. Benjamin Park, que les Américains aient pour la femme cette vénération profonde que leur attribuent quelques-uns de leurs écrivains. J'admets bien qu'il y ait dans certaines sociétés américaines moins de laisser-aller; mais la masse est bien réellement grossière et tout à fait dépourvue d'éducation. Si quelque Américain, baron du rodfish ', trouvait que je généralise un peu trop, je lui répondrais que ce n'est pas ma faute; que dans un pays où les chauffeurs de steamboat et les savetiers se traitent et ont le droit de se traiter réciproquement de gentlemen, il est bien permis de ne pas toujours saisir la nuance et de confondre un banquier qui mâche du tabac et qui boit, hors de chez lui avec un maçon qui n'en fait pas davantage.

1 Quoi qu'on ait écrit, il n'est personne de plus aristocrate qu'un riche Américain. Plusieurs familles commerçantes de New- York se sont déjà fait faire des blasons. Les étrangers les appellent dérisoirement les noblemn du codfish, c'est-à-dire les nobks

de la moine.

L'AUTRE MONDE lî8

Nous étant arrêtés à Memphis, un flot à? habitants vint envahir la barre de notre seamboat; à leur tour presque tous mes compagnons de voyage descendirent faire la même visite aux barres du port. A terre, comme à bord, une buvette nouvelle est d'un attrait irrésistible pour les .Américains, qui ne manquent jamais d'aller s'y faire des politesses. Heureuses les barres qui se trouvent à portée de ces Tantales, aux profonds gosiers de feu !

Nous reprîmes notre marche vers le haut du fleuve. A peine avions-nous dépassé Memphis, nous aperçûmes à environ deux milles au-devant de nous un steamboat qui venait d'achever ses provisions de bois et qui montait comme nous vers Saint-Louis. 11 était cinq heures du soir ; le capitaine en était au moins à son quatre-vingtième verre de la journée. II fit un signal et déclara la course. Le bateau qui nous précédait répondit par un autre signal qui voulait dire qu'il acceptait le défi. Aussitôt notre capitaine fit appeler le s ingénieurs et leur signifia d'avoir à chauffer à outrance. Notre steamboat, comme la plupart des steamboals mississipiens, était à haute pression. On bourra les fournaises pour un feu d'enfer ; on y jeta de l'huile, de la thérébentine et jusqu'à des barils de goudron. Loin d'être alarmés, les Yankees du bord descendaient à chaque instant et disaient aux mécaniciens : Chauffez! chauffez! il ne faut pas que ce rascal* de steamboat nous garde à sa queue !... Un passager pour-

1 Rngcal, faquin.

tant, effrayé des secousses et des soupirs de la vapeur, vint

trouver le capitaine :

— Monsieur, lui dit-il, je suis ici avec cinq jeunes gens sortis de différentes institutions de la Nouvelle-Orléans. Je me suis chargé de les ramener dans leurs familles, je suis responsable de leur vie. Au nom du ciel ! cessez une lutte à laquelle rien ne vous oblige et qui peut être la cause pour nous tous d'un immense désastre.

— Vous n'êtes qu'un imbécile ! repartit le capitaine. Dans cinq minutes nous aurons dépassé ce sabot ou bieu nous aurons sauté dans l'air à cent cinquaute pieds !...

Le pauvre mentor ne répondit rien ; mais sa physionomie parla pour lui. Comme certain personnage de la comédie il se disait certainement : Je voudrais bien pouvoir m'en aller !

' Peu à peu cependant il était visible que nous gagnions; du flot sur notre concurrent. Mais notre bateau craquait de toutes parts ; il bondissait sur l'eau comme un dauphin ; le piston sifflait sans cesse et les ailes semblaient agitées par un invisible et formidable tourbillon. Enfin, après quelques solennelles minutes nous rejoignîmes le rascal. Ce fut à notre bord un concert effroyable d'exclamations, de cris et de trépignements. Puis quand nous l'eûmes un peu dépassé, le capitaine fit présenter notre poupe à la proue du vaincu et lui cria ironiquement qu'il pouvait s'amarrer, qu'il était prêt à le remorquer gratis. Alors les huées devinrent d'une description impossible ; capitaine, officiers, passagers, domestiques, chauffeurs, tout le monde était dehors et insultait du geste et de la \oix aux quelques hommes qui osaient pa-

raître sur l'autre bateau. Tous les sauvages du nouveau monde se seraient donné rendez-vous sur notre bord qu'ils n'auraient pas sûrement poussé plus de cris étranges et de clameurs épouvantables.

Ce fut pour notre capitaine l'occasion d'un véritable triomphe de la part de ses passagers. Comme toute réjoiûssance aux États-Unis, cela se termina ou plutôt se continua par des libations qui durèrent toute la nuit.

Nous arrivâmes au Caire, ville située à la jonction de TOhio et du Mississipi. Le steamboat sur lequel j'étais venu continua sa route "vers Saint-Louis ; mais moi, je m'arrêtai là pour attendre le packet qui devait monter à Louisville.

* Le Caire est une ville qui par sa position est appelée au plus grand avenir. Chose assez surprenante, ce sont ses avantages mêmes qui nuisent à son accroissement. Les détenteurs de terrains, voyant quelle énorme valeur ont acquis avec le temps les plaines qui sont devenues aujourd'hui New- York et Philadelphie , plaines où le même lot de terre qui se vendait autrefois cent piastres vaut aujourd'hui mille fois plus, et prévoyant la même hausse pour les terrains du Caire, refusent de vendre au-dessous d'un certain prix calculé, non sur la valeur présente de leurs champs, mais sur celle qu'ils pourront avoir dans l'avenir. Ainsi ils vont à certaines places jusqu'à de mander deux cents piastres du pied de façade, qui emporte seulement cent pieds de profondeur. On comprend que

lîfi L'AUTRE MONDE

les capitalistes aiment encore mieux une maison toute faite à Albany ou à Buftalo , qu'une maison à bâtir au Caire, où il y a tout au plus cent cheminées.

Je ne séjournai là qu'une après-midi. Le steamboat sur lequel je montai venait de Saint-Louis. 11 avait enterré la veille un de ses chauffeurs, qui, ayant pratiqué une ouverture à un baril de ichiskey arrimé à sa portée, avait bu outre mesure de cette infernale liqueur. Le lendemain il eut un nouveau mort. C'était un passager de seconde classe ; un moment avant qu'il a'expirât, le capitaine descendit lui-même pour lui demander où était son argent : le pauvre diable ne put rien répondre, en proie qu'il était à une violente attaque de choléra. On eut alors le courage de le faire visiter : il n'avait pas un cent sur lui. Quelques Irlandaises, pauvres passagères parquées plutôt que logées à l'arrière , dans la partie inférieure du bateau, portèrent ce malheureux, dont elles ignoraient la maladie, sur le bord extérieur de la poupe. Elles rétendirent à terre, mais celui-ci était déjà mort. Aussitôt elles dressèrent une tente avec un drap de lit, firent d'une chandelle six morceaux qu'elles allumèrent et qu*elles placèrent autour du cadavre. Puis, à genoux près de lui, elles chantèrent de longues plaintes , des hymnes tristes, presque religieuses. Ceux qui, des bords, apercevaient ces illuminations étranges et entendaient ces accents désolés, étaient loin de se douter que là, sur ce steamboat, gisait la première victime de ce fléau qui devait durant deux longs mois ravager toute l'Union. Mais le chant de ces femmes agaça les nerfs de quelques ladies des cabines supérieures; le capitaine «lors donna l'ordre barbare de

les enfermer, fit éteindre les lumières et reléguer le cadavre dans un coin, près des machines. Cette cruauté poulies passagers pauvres qui meurent ou sont malades n'est pas, comme on pourrait le croire, particulière à certains capitaines ; elle appartient à presque tous. Au temps de la fièvre jaune, comme à l'époque du choléra, ils déposaient sur des rives absolument désertes, sans matelas ni provisions, de pauvres êtres malades, que Ton soupçonnait atteints de l'épidémie . Les passagers, loin de s'opposer à ce lâche abandon, y poussaient souvent au contraire de tous leurs efforts.

Dès que le cholérique décédé à notre bord fut froid, on arrêta le steamboat à une certaine place de la côte. C'était le soir; la lune, à son premier croissant, paraissait vaguement derrière les grands arbres qui bordaient l'Ohio; les rives étaient solitaires; la forêt semblait profonde... ; on eût dit que ces bords attendaient un tombeau.

Les matelots sautèrent sur la batture ' ; quelques-uns creusèrent précipitamment une fosse, tandis que les autres tenaient à la main une tige, au bout de laquelle était suspendu un panier de fer chargé de morceaux de sapin enflammés, qui jetaient sur cette scène une rouge et sombre lueur.

On apporta le corps. Les voyageurs, rassemblés sur la galerie du steamboat , ne voyaient dans ce spectacle tout funèbre qu'une occasion de raillerie et d'amers sarcasmes. Sous quelque forme qu'elle se présente, la mort, pour les Américains, n'est qu'un infime accident qui les laisse in-

' Batture, dépôts do terre formés par le courant du fleuve.

diflérents o! froids, et ne prédispose pas plus loin l'espérance glorieuse d'une résurrection qu'à la vague d'un éternel néant.

La fosse achevée, on y descendit sans cercueil 1 vre, que les chauffeurs avaient presque dépouille recouvrit de terre; puis, tout le monde étant rei bord, on démarra et on prit le large sans laisser sur cet homme une pensée pieuse ; sans marquer 1 où on le jetait ainsi, comme un chien mort, d'un d'une pierre ou d'un poteau; et encore moins sa quiéter de sa famille, de sa patrie, de son nom... I les pauvres finissent dans la tristesse : aux États-1 meurent dans le désespoir !

11 y avait neuf jours que j'avais quitté la N Orléans, lorsque j'arrivai h Louisville...

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