LA FATALITE
Les fatalistes, qui ne croient pas à la liberté humaine et à la responsabilité, ne donnent pas de solution certaine au problème de la destinée. Si l'homme n'est pas libre; s'il n'est pas responsable de ses actions bonnes ou mauvaises; s'il ne mérite ni châtiment ni récompense, il est probable que sa vie commence et s'achève ici-bas. Ou s'il ne meurt pas tout entier, l'homme sera sans cesse, pendant cette nouvelle vie, l'instrument tantôt conscient, tantôt inconscient, de la force souveraine qui le précipite vers l'inconnu.
Si le fatalisme est ancien dans l'histoire des systèmes philosophiques, il faut, néanmoins, reconnaître qu'il se présente aujourd'hui, sous une forme nouvelle, et qu'il est défendu par des arguments mauvais, mais nouveaux.
Les anciens fatalistes, hérétiques de la philosophie et de la théologie, démontraient autrefois leur système a priori, par déduction. Ils affirmaient l'existence d'un Dieu qui liait la volonté humaine en vertu de sa puissance souveraine et de ses décrets éternels, et la vie de l'homme, comme la vie des peuples, n'était, dans cette fausse hypothèse, que la réalisation successive, mais nécessaire et fatale, d'un plan conçu et décrété par Dieu. Luther, Calvin et Jansénius ont détruit le principe de la liberté et de la responsabilité en s'appuyant sur des considérations qui ne sont pas du domaine et de la compétence de la philosophie.
Les nouveaux fatalistes suivent la nouvelle méthode inductive et expérimentale, et c'est en prenant pour base des faits qu'ils estiment certains et continus qu'ils espèrent nous convaincre d'illusion quand nous affirmons la liberté. M. Quételeta ouvert la voie au fatalisme dont certains philosophes contemporains moins scrupuleux ou plus audacieux ont fait le fond d'une science qu'ils ont désignée sous le nom nouveau de physique sociale ou de sociologie (1). Stuart-Mill, Bain, Spence et Littré ont développé les mêmes arguments étayés des mêmes faits.
La statistique a pour objet l'observation de
(1) Quételet, Physique sociale. Passim. Paris, 4869. — Statistique morale, parle môme auteur.
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certains actes extérieurs qui appartiennent au domaine de la publicité. Elle ne s'applique encore ni aux pensées, ni aux désirs, ni aux mouvements intérieurs qui précèdent ou qui suivent ces faits publics. Le domaine intérieur appartient immédiatement au philosophe psychologue, et il ne s'ouvre qu'indirectement, par voie de conclusion et d'analogie, aux observations qui constituent la statistique sociale.
Or, on a constaté que le nombre des mariages, des décès, des meurtres et des suicides est, tous les ans, à peu près le môme, et qu'il se reproduit avec une régularité qui semble inflexible; on a observé encore un rapport constant entre les naissances légitimes et les naissances illégitimes; et jusque dans les faits qui semblent par leur nature même échapper aux prévisions et au joug de la fatalité, ce rapport constant se poursuit encore : même nombre de lettres sans adresse et sans affranchissement.
Ce retour périodique et régulier des mêmes phénomènes sociaux amène, selon M. Quételet, cette conclusion : la société n'est pas libre. 11 est juste d'observer, en effet, que ce philosophe entend maintenir une distinction essentielle entre l'incli vidu et la société. Chaque homme, pris séparément, est libre, peut-être, je l'ignore, dit M. Quételet, car l'individu n'est pas l'objet de mes études expérimentales; mais la société,
considérée dans son ensemble et dans ses phénomènes généraux, reste soumise aux lois de la fatalité. La connaissance de ces lois sera la base de la physique sociale qui estencore à créer.
Je ne comprends pas, je dois l'avouer, la distinction faite arbitrairement par Quételet entre la fatalité sociale et la fatalité individuelle. En effet, la société étant composée de tous les individus, ou chaque individu est libre, et la société aussi, ou chaque individu est gouverné par la fatalité, et la société n'est pas libre. Je serais donc tenté de voir dans la restriction que je signale, une hésitation de Quételet, qui ne craint pas d'oublier les principes élémentaires de la logique, pour faire taire les reproches de sa conscience et respecter les fondements de l'ordre moral privé.
Je passe volontiers condamnation sur cette contradiction, et j'examine l'argument capital de la thèse fataliste. Est-il logique de conclure le fatalisme, d'un certain nombre de crimes et de certains phénomènes sociaux qui se reproduisent, tous les ans, avec la même régularité? C'est le nœud de la question.
Je reconnaîtrais volontiers la valeur de la preuve alléguée en faveur de la fatalité, si les nouveaux philosephes démontraient avec certitude et évidence, premièrement, que ces grands crimes et ces phénomènes sociaux se reproduisent avec une précision mathématique, en
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même nombre et dans le même temps; ou, secondemont, que les auteurs de ces crimes et de ces phénomènes agissent nécessairement, sous l'impulsion fatale et souveraine d'une force à laquelle ils ne peuvent résister; ou, troisièmement, que la reproduction constante des mômes crimes se manifeste aussi bien dans les petits groupes des familles que dans les vastes agglomérations d'individus. Ces trois éléments sont indispensables si Ton veut me convaincre que je ne suis ni libre, ni responsable de mes actions.
Mais c'est en vain que j'attends ces preuves des nouveaux fatalistes, ils ne les donnent pas, ils me laissent le droit d'expliquer les phénomènes invoqués contre nous, sans nier la thèse de la liberté.
D'abord, que ces phénomènes généraux, ces homicides, ces suicides se reproduisent en nombre égal dans le même intervalle de temps, c'est une affirmation gratuite, et l'on est condamné à chercher seulement la moyenne approximative qui semble répondre, avec plus de vérité, à un état social. Or, si la fatalité gouvernait les hommes, il serait facile de constater tous les ans, avec une précision mathématique, le même nombre de phénomènes sociaux, car ni la nature physique, ni la nature humaine ne changent avec les années, dans leur constitution essentielle et dans les lois qui les
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gouvernent, et les fatalistes ne se contenteraient pas d'une moyenne trop vague, pour soutenir une thèse solide en faveur de leur négation.
J'admets, par hypothèse, l'exactitude du chiffre allégué, et je reconnais, par exemple, qu'il y a tous les ans, dans une grande nation, le même nombre de malheureux qui se tuent ou qui tuent leurs semblables? Mais faut-il en conclure que ces malheureux, pris séparément, étaient fatalement entraînés à commettre ces crimes, dont la responsabilité doit peser sur les conditions extérieures, voulues de Dieu, qui les ont entraînés? Non, sans doute. Or, c'est précisément le fait à démontrer. Etant données la nature humaine et ses faiblesses dans la résistance au mal, vous pourrez constater aussi, tous les ans, à peu près le même chiffre de révoltes contre un certain nombre de commandements qui n'ont pas l'éclat honteux et le retentissement douloureux des crimes sociaux, relevés avec soin dans les tables de statistique. Or, si l'on peut dire que les vols, les homicides, les attentats à la pudeur se reproduisent dans le même temps, en même nombre, il faut déclarer que les voleurs, les assassins, les libertins ne sont pas libres de leur conduite, et qu'ils sont soumis àla fatalité. Cette conclusionest fausse et ne mérite pas l'honneur de la discussion ; elle est cependant identique à la conclusion des fat a-
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listes, basée sur l'observation des phénomènes sociaux.
Quand on décime un régiment, comme le fait observer un philosophe contemporain, l'ordre barbare qui veut qu'un homme sur cent périsse, ne condamne individuellement ni plus ni moins ceux que le sort désigne que ceux qu'il sauvera. Et si, tous les ans, nous sommes appelés à constater le même nombre de suicides, rien ne nous autorise à déclarer que ces malheureux ne sont pas libres, et que c'est tel individu, en particulier, qui est prédestiné à cette mort honteuse.
La preuve, pour ainsi dire palpable, écrit un philosophe, que la reproduction en quantité constante des mêmes actes n'implique pas la détermination de chaque acte en particulier, se trouve dans une expérience fort simple, et que chacune peut faire. Dans les coups de dés, où tout est livré au hasard, on arrive toujours, ou peu s'en faut sur un grand nombre de coups, à un nombre déterminé. Si on lance six fois un dé, on amènera un nombre assez voisin de vingt et un, etc. Plus une observation s'étend à un nombre de cas considérable, plus elle tend à éliminer l'action des causes individuelles; orle librearbitre, s'il existe, est précisément une cause individuelle. Il est naturel que son action devienneinsensible dans les moyennes de la statistique. Du reste, il n'y disparait pas abso- T. i. 4
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lu ment, car il est à remarquer que les lois de cette science ne sont jamais rigoureuses, mais se meuvent toujours dans une approximation assez large.
Il ne faut pas oublier, en effet, que les fataistes exigent, pour justifier leur hypothèse, un champ très vaste, et une approximation assez large dans les conclusions. L'homme n'est à leurs yeux qu'une fraction insignifiante de l'espèce, sans action sensible sur la masse et sur les phénomènes généraux. Plus le nombre des individus observés est considérable, plus aussi les particularités individuelles physiques, morales, intellectuelles s'effacent et laissent paraître et dominer la série des phénomènes généraux, en vertu desquels la société existe et se conserve. J'admets ces observations, mais j'en dérive une autre conclusion; si l'homme est dominé par la loi de la fatalité, il n'est pas nécessaire de soumettre au contrôle de l'observation, un grand nombre d'individus, de familles, de provinces pour s'en convaincre ; il doit suffire d'examiner un individu, de considérer ses actions, leur loi, et le caractère qui les rend inévitables. Et si vous ne pouvez constater la régularité annuelle de certains crimes qu'en examinant l'histoire d'un très grand nombre d'individus, c'est qu'en réalité chaque individu est libre; et les observations dressées par vos tables de statistique deviennent un objet de
pure curiosité, sans effet contre la doctrine de la liberté.
Cette théorie du fatalisme social a paru trop modérée à certains esprits plus hardis et moins troublés par les murmures de la conscience, qui n'ont pu comprendre la distinction faite avec plus de subtilité que de vérité par Quételet, entre la liberté qui appartient à l'individu et la fatalité qui domine l'ordre social ; ils ont battu en brèche l'argumentation timide que nous venons d'exposer et de réfuter. Le fatalisme a fait un pas.
Chose étrange et triste à la fois, c'est dans une revue italienne de législation et de droit que la thèse de Quételet a été attaquée dans son exposé timide , et qu'elle est arrivée à ses dernières conséquences . C'est là , dans une revue qui prétend défendre la justice, le droit, les lois, la société, que je prends l'argumentation dont je dégage, en quelques mots, les points principaux (1).
Quételet a prétendu que la loi des probabilités et de la nécessité s'appliquait aux phénomènes généraux de la société, c'est fort bien ;
(1) La Slatislica e il libero arbilrio. E. Seletti. Archivio giuridico. Pisa. Ottobre, 18~3. — Voir aussi Herzen : Analisi fisiologica ciel libero arbitrio umano.
mais il prétond qu'elle ne s'applique pas aux actions de chaque individu, parce qu'il est impossible de prévoir ce que chacun de nous fera demain, ou plus tard ; c'est une erreur, et la logique commande d'appliquer la même loi aux faits individuels et aux faits sociaux. En effet, ditE. Seletti, nos actions sont le résultat nécessaire de deux facteurs : l'un, en dehors de moi, le sol, le climat, les conditions économiques, intellectuelles et morales du milieu où je vis; l'autre en moi, c'est l'énergie qui m'appartient par nature et qui s'identifie avec moi. Or l'énergie sociale d'un peuple prise d'ensemble, est un total dont la quantité ne varie pas d'une manière sensible ; il en est de même des causes extérieures, du climat, du sol, de l'alimentation qui ne varient pas d'une année à l'autre, et les deux facteurs conservant leur caractère et leur quantité, il en résulte nécessairement que les grands phénomènes sociaux se reproduisent avec précision. Quételet a négligé, ou n'a pas connu cette explication scientifique et autorisée des faits généraux qu'il a constatés, et qui serviront de base à la physique sociale de l'avenir. Mais ce n'est pas assez, ajoute Seletti : les deux fac teurs des faits généraux produisent aussi, avec la même efficacité, toutes les actions des individus. Et s'il nous est encore impossible de prédire les actes d'un individu comme nous prédisons les faits généraux, le nombre d'homicides,
de suicides, de naissances légitimes et illégitimes d'un peuple, ce n'est pas l'effet de la liberté humaine qui n'existe pas, c'est le résultat de notre ignorance à l'égard des conditions d'air , de climat, de tempérament particulières à chaque individu, car ces causes particulières varient sensiblement pour chacun de nous. Spencer l'a bien dit dans sa classification des sciences : « Si les phénomènes simultanés ou successifs de la biologie et de la sociologie ne sont pas encore rattachés par la science à des lois générales, à leurs lois, ce n'est pas que ces lois n'existent pas, c'est que ces lois échappent encore aux recherches de l'esprit humain. »
L'auteur que nous venons d'analyser affirme ainsi l'identité des phénomènes moraux que nous attribuons à la volonté libre de l'homme, et des phénomènes météorologiques ou atmosphériques attribués avec raison à des lois nécessaires, à des causes sans liberté. Si vous ne pouvez pas prévoir avec certitude, écrit Seletti, qu'il y aura un incendie, une tempête, un sinistre maritime, tel jour, à telle heure, il n'en est pas moins vrai que vous attribuez ces phénomènes à des causes qui ne sont pas libres, et il suffit d'ailleurs qu'ils se reproduisent avec régularité, dans un temps déterminé, pour donner une base solide aux calculs des sociétés d'assurance contre la grêle, l'incendie et les sinistres maritimes. Ainsi en est-il de la vo-
lonté de l'homme, et, sans pouvoir prédire avec certitude à quel moment précis il commettra tel crime, parce que nous ignorons encore les lois de l'ordre moral, nous pouvons prédire avec certitude, en prenant une moyenne de temps, qu'il se rendra coupable de crime, et c'est assez pour justifier le fatalisme social.
La thèse fataliste que nous venons d'exposer ne diffère pas essentiellement du système défendu par Quételet, et n'apporte au débat aucun argument nouveau. Quételet a dit : l'individu peut être libre, mais la société est soumise à la fatalité. Seletti répond : ni l'individu ni la société ne sont fibres, et la même loi inéluctable de nécessité domine et produit leurs actions. Quételet a essayé de prouver la vérité de sa thèse en rappelant le retour annuel et périodique des crimes, et Seletti veut justifier l'étendue qu'il donne à sa thèse, par le même argument. Mais, ici, la thèse est deux fois en défaut : d'abord parce que les mêmes phénomènes généraux peuvent s'expliquer, comme nous l'avons dit, par le fait de la liberté, et n'impliquent pas l'action de la fatalité; puis, parce que la périodicité qui est, en apparence, le caractère de certains phénomènes généraux, n'est jamais le caractère des actions privées, Et, si l'on peut prévoir le nombre d'homicides et de suicides qui se commettront, pendant un an, clans un pays, il est absolument impossible
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d'établir ce calcul en considérant un individu connu, et le prétexte même qui semble justifier le fatalisme social manque ainsi à la thèse du fatalisme particulier. Et quand on prétend que l'impossibilité de prévoir ces actions est un effet de notre ignorance à l'égard des lois et des causes qui gouvernent les hommes, on suppose ce qui est en question, savoir que des lois et des causes souveraines produisent nécessairement toutes nos actions.
En réalité, si nous ne pouvons pas prédire les actions futures de nos semblables, ni les actions que nous ferons nous-mêmes, dans quelques jours, dans quelques heures, c'est que nous ignorons le parti que nous choisirons, en vertu même de notre liberté. Mais nous sommes en présence d'une exposition nouvelle du fatalisme, plus complète encore que celles que nous venons d'examiner, et fondée sur un argument qu'il faut réfuter.
Les déterministes considèrent la question de la liberté humaine au point de vue philosophique, et ils abandonnent à la statistique les grands phénomènes sociaux dont nous venons de nous occuper. Sous la plume de ces philosophes, le problème gagne en profondeur ce
qu'il perd en étendue. C'est l'acte de la volonté, observé par l'attention, par l'analyse et dégagé de tout élément étranger qu'il faut considérer. Or, toutes les fois que notre volonté se détermine à agir, elle obéit à un motif, par exemple l'amour du plaisir, le sentiment du devoir, la vertu, les passions; ces motifs sont innombrables, et ils dépendent eux-mêmes de notre tempérament, de notre éducation, du milieu où nous vivons. Nous pouvons formuler ainsi la thèse déterministe : L'homme n'est jamais libre, car il agit nécessairement sous l'influence d'un motif qui entraine sa volonté. Le déterministe attribue au motif, l'action et l'influence que les anciens fatalistes attribuaient au destin; et, après avoir essayé de justifier leur système, par cette simple preuve qu'il n'y a pas d'actions libres sans motifs, ils ont la prétention de conserver les idées fondamentales de la morale et du droit. Oui, disent-ils, nous conservons la distinction du bien et du mal, car nous refusons de confondre dans le même sentiment les actions qui sont utiles et les actions qui sont nuisibles à la société. Gœthe, Zelter et Moleschot définissent le mal ou le péché, ce qui est opposé à la nature, un acte nuisible aux intérêts de l'espèce, aux besoins de l'humanité. Oui, nous continuons d'estimer le bien et de mépriser le mal, en écartant de notre appréciation la cause, ou libre ou néces-
saire, dont ils dérivent, car nous considérons l'acte en lui-même, et nous estimons une bonne action comme nous goûtons, au point de vue esthétique, une belle fleur et un beau fruit. Oui, nous conservons les châtiments, pour protéger la société contre les malfaiteurs, et les causes perturbatrices de sa tranquillité, nous les conservons encore, parce que la crainte qu'ils inspirent est un motif puissant qui agira fatalement sur les volontés faibles, pour les détourner du mal.
J'ai exposé avec soin et étudié dans les détails celte nouvelle forme du fatalisme, dans un autre ouvrage, et je n'en dirai ici que ce qui est essentiel, pour démontrer la liberté humaine (1). Que toutes nos actions soient inspirées par un motif, c'est incontestable ; mais pour justifier leurs conclusions, les déterministes devraient donner deux preuves qu'ils ne donneront jamais. Ils devraient démontrer, d'abord, que je n'ai pas la puissance de résister aux motifs, et de choisir ceux que je préfère, et, secondement, qu'une action, complètement libre est celle qui estfaite sans motifs. Or, une action faite sans motifs, c'est-à-dire sans raison, n'est plus une action libre, c'est l'action du cristal qui obéit à la loi de l'affinité, de l'animal soumis à l'instinct, de l'enfant avant la rai-
(1) La Morale et l'Athéisme comtemporain. — Ch. iv : La murale et le déterminisme.
son, de l'idiot, du fou; c'est l'acte spontané, étranger à la réflexion, à la délibération, à la liberté.
Et j'ajoute que les déterministes n'ont pas le droit de conserver les idées fondamentales de la morale, car leur système est la négation formelle de ces idées.
Quand vous déclarez que l'homme n'est pas libre, et que ses actions ont un caractère qui les confond avec les mouvements instinctifs des animaux, vous n'avez plus le droit de louer certaines actions, en leur reconnaissant un mérite, de les juger dignes de récompense, et de les imposer comme un devoir à la volonté de vos semblables : car vous ne direz jamais qu'un animal a le devoir de se conduire d'une manière correcte, que ses actions sont bonnes et méritoires, et qu'elles méritent l'estime et l'approbation de ceux qui en sont témoins. Cet abus incohérent des expressions les plus nobles de la morale est condamné par la logique, avant d'être condamné par la conscience.
Et, quand vous prétendez que l'influence du châtiment suffit pour conserver en principe, qu'il faut châtier un homme innocent mais nuisible, vous énoncez une erreur monstrueuse; car, premièrement, vous n'avez pas le droit de sévir contre un homme innocent et qui n'est pas plus libre que l'enfant et le fou, et secondement, si nous ne sommes pas libres.
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notre volonté fera fatalement ce qu'elle doit faire ; il importe peu que vous parliez encore de motifs et de châtiments.
Par un dernier effort de la raison condamnée à se contredire quand elle s'éloigne de la vérité, E. Seletti, avec l'école qu'il représente, nous assure que, seul, il sait complètement ce qu'il faut entendre par liberté, et qu'avant lui les philosophes se sont trompés. « Oui, dit cet auteur, toutes nos actions sont le résultat nécessaire d'une cause interne, qui est notre énergie, et d'une cause externe , la nature et la société; et malgré cet enchaînement nécessaire de notre énergie aux causes externes, nous sommes libres, parce que la liberté n'exige ni réflexion, ni délibération, ni possibilité de faire autre chose et de résister : les philosophes qui ont entendu ainsi la liberté humaine étaient victimes ou d'une observation incomplète ou des préjugés d'école; être libre, c'est agir selon sa nature, et par conséquent les déterministes ont eu raison d'enseigner que la volonté est liée à des motifs impérieux qui ne dépendent pas de nous, mais ont eu tort d'ajouter que nous sommes sous la domination des motifs, plus forts que la volonté. »
Mais Seletti n'a pas le mérite de l'originalité qu'il réclame, et il fait Une confusion de la spontanéité et de la liberté, vingt fois réfutée dans les écoles sérieuses de philosophie. S'il suf-
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fit d'agir selon sa nature et d'obéir à la loi pour être libre, il sera donc logique de dire que la pierre est libre quand elle tombe vers le centre de la terre, que l'oiseau est libre quand il vole dans l'espace, et je demande à tout homme qui s'intéresse à ces graves problèmes ce qu'il faut penser de cette confusion entre la liberté physique, matérielle, d'une créature qui obéit à sa loi, et la liberté morale qui consiste à choisir librement ou le bien ou le mal, et qui engendre la responsabilité devant la conscience et devant Dieu. C'est encore un triste exemple de la confusion des termes amenant la confusion des idées, que nous avons sous les yeux.
Mais ces objections sophistiques des esprits prévenus, contre le fait inébranlable de la liberté humaine et de la responsabilité qui appelle, comme sanction, la réalité d'une vie future, ne peuvent égarer l'homme sincère à la recherche de la vérité. La raison affirme comme un axiome qu'il faut faire le bien et éviter le mal, et, par conséquent, que nous sommes libres. La conscience atteste par la délibération qui précède nos actes, et par le remords qui suit nos fautes, que nous sommes libres; et toutes les lois, par le devoir qu'elles commandent et par les châtiments dont elles menacent, affirment la même vérité, consacrée ainsi par des preuves intellectuelles, morales, sociales et psychologiques de l'ordre le plus
élevé. Et, en voyant cette vérité si solidement établie, on répète, en l'approuvant, cette parole sévère de Fénelon :
« On peut bien disputer du bout des lèvres, et par passion, contre cette vérité, dans une école, comme les Pyrrhoniens ont disputé ridiculement sur la vérité de leur propre existence, pour douter de tout, sans exception; mais on peut dire de ceux qui contestent le libre arbitre, ce qui a été dit des Pyrrhoniens : c'est une secte, non de philosophes, mais de menteurs. Ils se vantent de douter, quoique le doute ne soit nullement en leur pouvoir (1) .»
(1) Fénelon, Lettres sur la religion, ch. in.