‹ L'autre vie (volume 2)Chapitre 9 sur 37 · L* INCONNU · texte numérisé non relu

L* INCONNU

L'école positive fondée par Auguste Comte se divise, aujourd'hui, en deux classes, et elle obéit à deux chefs qui ont l'égale prétention de défendre la doctrine du fondateur, dans son esprit et dans son intégrité. Le schisme est récent et il a donné naissance au positivisme intellectuel et au positivisme religieux.

M. Littré est le chef du positivisme intellectuel, c'est-à-dire d'une école indifférente aux questions de religion, de culte et de sentiment* Il entend fonder une science théorique, un système, sur une pure conception qui répond, selon lui, d'une manière satisfaisante à certaines questions spéculatives qui s'élèvent dans notre esprit et s'imposent à notre pensée. La partie religieuse et affective de l'œuvre d'Auguste Comte ne serait que l'expression d'une maladie

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sénile ou d'un regrettable affaiblissement de cet esprit puissant.

Les représentants du positivisme religieux écartent vivement cette interprétation, qui est pour eux une profanation de l'œuvre durable, impérissable, du fondateur du positivisme français. M. Laffite et ses collaborateurs de la Revue occidentale déclarent que le positivisme est une religion, au même titre que le bouddhisme, l'islamisme et le Christianisme; qu'il répond aux besoins et à l'état actuel de la conscience de l'humanité; qu'il doit avoir ses prêtres, ses apôtres, son temple, ses autels; et, en disciple zélé de la nouvelle Eglise, en directeur intelligent, M. Laffite recommande même à un néophyte qui l'interroge, la lecture de Y Imitation, sous la condition de remplacer le nom de Dieu par celui de l'humanité .

Cette religion des temps nouveaux flatte l'imagination et les espérances naïves de ses adhérents, car il faut à l'esprit humain ou des réalités ou des chimères. Séparés de la vérité chrétienne par des préjugés sans fondement, les positivistes réclament, aujourd'hui, l'unité des efforts pour réaliser le culte, le dogme et le régime de la religion qui doit succéder aux liturgies surannées des races disparues.

« La religion de l'humanité, écrit M. Adrian, si on la compare aux autres croyances, nous apparaît comme un édifice grandiose et ma-

jestueux, au milieu du conflit de toutes ces doctrines néo-chrétiennes, saint-simoniennes et autres, qui se montrèrent confusément à l'horizon intellectuel de la première moitié de ce siècle. Son culte touchant pour la mémoire des morts, sa vénération pour les grands hommes qui ont mérité du genre humain, la morale austère qu'elle enseigne, tout, en elle, la recommande à l'admiration de ceux qui ont conservé le culte du beau et du bien. Car il ne faut pas se faire illusion, le positivisme ne détruit pas l'enthousiasme, au contraire, il le modère et le restreint pour mieux le conserver. Il se garde bien d'arracher de notre cœur les sentiments et les passions; il en fait, au contraire, en les épurant, ses plus puissants leviers pour soulever les obstacles qui encombrent le chemin difficile de la vertu. Que deviendra cette nouvelle religion? Nous l'ignorons encore. Le peu que nous en savons doit suffire néanmoins pour attirer notre attention sur l'astre qui se lève à l'horizon et lui demander le secret de l'avenir. Peut-être éclaire-t-il d'un jour nouveau les sociétés modernes et leur fera-t-il apercevoir ce que les révélateurs du passé n'avaient même pas entrevu (1).

Le positivisme emprunte a la religion chré-

(1) Adrian, Essai sur quelques points de philosophie positive, p. 76.

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tienne son langage; et l'esprit surperficiel, trompé par ces termes : vertu, morale, sacrifice, dévouement, familiers aux positivistes, se croit, en effet, en présence d'une religion austère, élevée, pure de tout alliage, et fondée en raison. Et cependant, avancez encore, et voyez les contradictions de l'esprit d'erreur. Ces positivistes qui se déclarent religieux, et qui rejettent avec dédain le système abstrait, théorique de M. Littré, ne croient ni à l'existence de Dieu, ni à l'immortalité de l'àme, ni à cette liberté qui fait l'homme responsable devant sa conscience et devant la société.

« Qu'importe à la science positive la croyance à la vie future et à la spiritualité de lame ! Que lui importe que les lois naturelles soient ou ne soient pas dominées par une ou plusieurs volontés ! Que lui importe le Dieu personnel ou impersonnel! La réalité ou la fausseté de la direction providentielle des affaires humaines! Sa mission, encore une fois, n'est pas de détruire, mais bien de reconstruire (1). »

Et cependant, si Dieu n'existe pas, je n'ai pas de supérieur, et je ne me reconnais ni devoir, ni obligation morale; si je ne suis pas libre, je ne peux faire ni bien ni mal, et mes actions ne diffèrent plus des mouvements des

(1) Adrîon, op. cit., \\. 73.

plantes et des animaux; si je ne suis pas immortel, je ne crains ni châtiment ni récompense; si toutes mes inclinations sont légitimes et naturelles, je ne connais ni sacrifice, ai combat, ni vertu, je cède avec aisance et sans remords à toutes les impulsions qui sont en moi et dans les animaux: et pourquoi parler encore de religion et de devoir, pourquoi condamner le positivisme théorique et plus logique des ennemis de toute religion?

Les contradictions se pressent dans ce faux système, et lorsqu'un positiviste essaye de formuler plus nettement les conditions, l'économie de la religion des temps nouveaux, il manque son but ; il laisse le problème sans solution.

« Sur le fondement solide de la science constituée de nos jours, écrit encore M. Adrian, s'est élevée une philosophie appelée positive, qui, à son tour, a servi de base à une religion. Cette religion commence à être connue sous le nom de positivisme ou religion de l'humanité. Le sentiment religieux occupe dans le positivisme, on peut le dire, une place d'honneur. Il coordonne à la fois : le dogme qui s'adresse à l'intelligence, le culte qui répond aux besoins du cœur, le régime qui systématise la conduite, tant privée que publique, et subordonne le tout au service continu de l'humanité. On sait en général fort peu ce

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que le positivisme entend par humanité. « L'hu- « manité, dit Longchamps, dans son Essai sur « la 'prière, n'est pas Fespèce humaine, et ne « comprend pas l'universalité des hommes. « L'humanité, c'est la mémoire des morts ins- « pirant et guidant les vivants; c'est l'ensemble « de toutes les hautes pensées, de tous lesnobles « sentiments, de tous les grands efforts rapportés « à un seul et même être dont cet ensemble « forme l'àme et dont les vivants constituent le « vaste corps. » Ainsi, ce que veut le positivisme, c'est la convergence vers un même but de toutes les volontés (1). »

Ainsi, selon ces nouveaux positivistes, la religion des temps nouveaux a pour sujet un homme sans àme, sans Dieu, sans liberté, et pour objet un être informe, immense, qui a un corps, ce sont les vivants, et une âme, ce sont les morts.

On éprouve une impression pénible, douloureuse, d'esprit, de cœur, de conscience à la lecture de ces contradictions, de ces propositions incohérentes, de ces confusions d'idées, de sentiments, d'incroyables affirmations qui égarent un trop grand nombre d'esprits, et qui ne résistent pas à l'examen sincère d'un esprit sérieux.

Ce positivisme religieux et social dont les

(1) Adrinn, loc. cit., p. 75.

lignes principales ont été tracées par Auguste Comte, qu'est-ce, en réalité, sinon l'oblitération de cette maxime chrétienne : aime ton prochain comme toi-même, et l'affirmation déguisée du vieux panthéisme humanitaire qui prétend identifier Dieu avec l'humanité? Tout le dogme et toute la morale du positivisme, religieux sont dans les deux propositions que je viens d'énoncer.

Ecartons ce côté pratique du positivisme et cherchons, d'abord* les traits communs au positivisme théorique et au positivisme religieux.

Les deux écoles reproduisent fidèlement la pensée du maître, sur trois points principaux. D'abord, elles écartent les idées de Dieu, d'àme et de vie future, entendues dans le sens spiiitualiste et chrétien, et elles déclarent que ces idées sont des chimères que la raison ne peut pas accepter.

En second lieu, elles affirment que l'humanité passe nécessairement par trois états : l'état théologique, l'état métaphysique, et enfin, l'état positif, le plus parfait de tous, qui répond aux existences légitimes de notre temps.

Cette division historique, dont on fait hon-

neur à Auguste Comte, ne lui appartient pas, elle appartient à Turgot; voici ses paroles :

« Avant de connaître la liaison des effets physiques entre eux, il n'y eut rien de plus naturel que de supposer qu'ils étaient produits par des êtres intelligents, invisibles et semblables à nous... Tout ce qui arrivait sans que les hommes y eussent part, eut son Dieu, auquel la crainte ou l'espérance fit bientôt rendre un culte... » Etat théologique.

Quand les philosophes eurent reconnu l'absurdité de ces fables sans avoir acquis, néanmoins, de vraies lumières sur l'histoire naturelle, ils imaginèrent d'expliquer les causes des phénomènes par des expressions abstraites, comme essences et facultés, expressions qui n'expliquaient rien... » Etat métaphysique.

« Ce ne fut que bien tard, en observant l'action mécanique que les corps ont les uns sur les autres, qu'on tira de cette mécanique d'autres hypothèses que les mathématiques purent développer et l'expérience vérifier (1). »

Auguste Comte a donc reproduit la division arbitraire et historiquement fausse de Turgot. Nous n'insisterons pas sur ce point.

Troisièmement, les philosophes des deux écoles positives énumèrent avec soin les divers objets accessibles à l'esprit humain, et, après avoir

(1) Turgot, Discours sur les progrès de l'esprit humain.

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lait une classification nouvelle des sciences qui correspondent à ces objets, ils écartent le problème métaphysique et le problème religieux; ils déclarent qu'au-dessus de nous et au delà delà tombe, l'intelligence inquiète et tourmentée ne peut entrevoir que l'inconnu et le néant; ils opposent, enfin, au culte de Dieu, le culte de l'humanité, à l'espérance d'une récompense et à la crainte d'un châtiment dans une vie nouvelle et sans fin, la louange que la postérité réserve ici-bas, à la mémoire des hommes qui ont fait le bien, et la flétrissure qu' elle inflige à ceux qui ont fait le mal.

Mais cette classification arbitraire des sciences ne répond pas à la réalité des faits: cette exclusion systématique et violente de tout examen des problèmes de la vie future est une contradiction condamnée par la raison et par la conscience ; cette promesse d'une récompense dans le bruit incertain et rare de la postérité, qui salue et honore les hommes célèbres, n'est pas sérieuse; et les philosophes de l'inconnu ne livrent pas encore à l'esprit inquiet, la solution du problème de la destinée. -

Si je ne voulais faire qu'une étude psychologique ou moralesur le temps présent, avec quelle complaisance j'insisterais sur l'origine, les caractères, l'avenir du positivisme religieux. Je signalerais les causes de la rupture violente ou lente du schisme qui vient de se produire, et

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qui laisse d'un côté, M. Littré, ferme dans ses négations et jusque dans ses contradictions, battre en brèche la religion du positivisme et saper ses fondements ; et d'un autre côté, des cœurs malades, des consciences inquiètes, des imaginations déréglées, essayer de défier l'humanité et de transformer les philosophes positivistes en pontifes des temps nouveaux, disposés à composer un culte, une liturgie, des rites sacrés en l'honneur de l'humanité devenue Dieu! Que j'aimerais à rappeler ces plaintes intéressées et maladroites, ces regrets d'un chef retentissant de ce nouveau positivisme qui s'écriait devant nous, en parlant d'un autre chef contemporain d'une secte bruyante : «Ah! s'il voulait être avec nous fondateur de la religion positive, et s'il voulait jeter au sac son Eglise gallicane, il entraînerait la France ! »

Ce n'est pas ici que nous écrirons cette page de l'histoire du temps présent, si intéressante qu'elle puisse être, pour mettre à nu les étranges et douloureuses aberrations de l'esprit humain secoué et brisé par la tempête de l'orgueil. J'entends rester sur le terrain ferme des idées, dans la région sévère et lumineuse des principes, et justifiera cette lumière les principaux arguments dont je viens de tracer les lignes générales et dont je veux, maintenant, vous faire connaître les contours et les détails.

Auguste Comte, le fondateur de l'école de l'inconnu, distingue six sciences pures, échelonnées selon le degré d'évidence et de certitude qu'elles peuvent donner. Au premier rang, les mathématiques, qui reposent sur deux notions principales : l'étendue et le mouvement. Elles méritent le premier rang par la clarté, la simplicité et la fécondité de leurs principes. Le mathématicien observe, rapproche, compare les résultats de ses recherches patientes; il voit clairement les axiomes enfanter les conclusions : théorèmes et corollaires; et ces faits se découvrent à lui dans les clartés d'une évidence qui ne permet pas la contradiction.

L'astronomie est au second rang. Cette science n'est pas indépendante, et ne se suffit pas à elle-même ; elle a besoin du concours de la géométrie et de la mécanique céleste pour décrire la forme des orbites et la loi de leurs mouvements; elle exige de l'esprit qui veut en surprendre les secrets une longue expérience, la patiente observation d'un nombre considérable d'apparences célestes, et la constatation exacte, précise, d'un grand nombre de faits.

La physique est subordonnée aux mathématiques et à l'astronomie. Le physicien peut ré-

péter ses expériences, multiplier ses observations, renouveler ses analvses, additionner les faits, c'est son rôle, son avantage et sa force; mais, malgré ces efforts méritoires, il ne rencontre pas dans le champ de ses études sur la matière, la régularité majestueuse et lumineuse aussi qui règne entre les grands corps célestes, dans leurs mouvements sans repos. En physique, les données de l'expérience sont très nombreuses, d'une mobilité incessante, et les recherches commandent plus de lenteur et d'attention.

La chaleur, la lumière et l'électricité ont un rôle important dans les phénomènes chimiques, et si le physicien s'occupe des corps, le chimiste étudie les actions et les mouvements moléculaires des éléments qui les constituent. Ces théories successives et contradictoires qui ont régné en chimie attestent la nécessité de ne pas séparer cette science de la plus haute des sciences, des mathématiques, dont le caractère précis, rigoureux, ne permet pas des hypothèses qui ne reposent pas sur un fondement sérieux.

La chimie se rattache par certains côtés à la cinquième science, qui a pour objet les êtres vivants, la biologie. La chimie nous fait connaître l'origine et la loi de formation des tissus, les transformations organiques et inorganiques de la matière, et, sous le nom de composition et de décomposition chimique, elle nous fait

connaître tes phénomènes si importants de la nutrition, de la reproduction, de l'assimilation, phénomènes indispensables à la connaissance même des végétaux, des animaux et de la nature humaine.

« Poui' l'antiquité, écritM. Littré, la nutrition est restée lettre close, la nutrition fondement de toute vitalité ; un abîme séparait le monde inorganique et le monde organique, et, en l'absence d'une science qui n'existait pas, on ne pouvait se faire aucune idée positive de l'élaboration par laquelle les tissus vivants se formaient aux dépens des matériaux bruts. La chimie a comblé cet abîme, et il est constant que la biologie, fragment isolé jusqu'alors, n'a été introduite dans la science générale qu'après la création de la chimie (1). »

La chimie fournit à la biologie les matériaux et le fondement de son organisation, et la biolocic est la base de la sixième et dernière science qui a pour objet la vie sociale. Ainsi, la biologie nous donne la connaissance de l'individu, la science sociale nous fait connaître la société. La première traite des conditions de la naissance, de la vie de l'individu; la seconde nous instruit des manifestations publiques de cette vie.

Voilà donc l'arbre généalogique des sciences,

(i) Littré, Conservation, Révolution, Positivisme, p. o.-

tel que le conçoit la science positive qui s'appuie exclusivement sous l'observation des faits.

L'esprit humain est armé d'instruments divers pour faire la conquête des vérités scientifiques que nous venons d'énumérer. Le mathématicien déduit d'un certain nombre d'axiomes fondamentaux la longue suite des conclusions. L'astronome est un spectateur qui, placé en présence des globes célestes, observe leurs mouvements, les décrit, et conclut par induction à la régularité permanente de ces mouvements. La classification et l'expérimentation sont les armes du chimiste et du physicien. Le biologiste suit la méthode d'analogie et de comparaison. Il étudie l'animal ou l'homme, la matière vivante, depuis l'ovule jusqu'à la décadence sénile, les conditions de sa naissance, de son développement et l'influence qu'il doit ressentir de sa nutrition et de son milieu ambiant.

C'est ainsi que le vrai savant, appuyé sur la déduction, l'induction, l'expérimentation, la comparaison et l'analyse, s'empare de la matière animée et inanimée, ici sous la forme grandiose des mondes sidéraux, là sous la forme plus humble du minéral, de la plante, de l'homme; il l'observe, l'explore dans tous les sens, et révèle au monde attentif le résultat de ses longs travaux. Mais c'est la matière, c'est toujours et exclusivement la matière qui serait l'objet de son

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attention. En dehors d'elle, il n'y a, selon ces nouveaux philosophes, que des abstractions chimériques, indignes de la science; et le premier devoir du positiviste est de les repousser avec dédain.

Et cependant, quand vous aurez suivi tous les chemins ouverts et fréquentés par les positivistes ; quand vous aurez relevé, classé, énuméré avec une patience digne d'éloge tous les faits particuliers, minutieux de la physique, de la chimie, de la biologie; quand vous aurez étalé avec bruit ces nomenclatures stériles, ne croyez pas que vous aurez créé la science, la science telle que la concevaient et la cherchaient Kepler, Newton, Leibniz; non, vous aurez réuni des faits, des matériaux, et vous ne connaîtrez la science que le jour où un homme de génie, s'emparant de ces matériaux épars, soulevés et dispersés par les positivistes, les relèvera, les rapprochera dans la lumière des lois éternelles, des principes souverains connus par la raison et leur donnera, entin, le souffle de vie qui est le caractère des œuvres immortelles, des œuvres du génie.

Examinez, en effet, cette classification des sciences que je viens de rappeler et qui semble T. i. 3

complète aux philosophes de l'inconnu. Aux interrogations pressantes de votre raison, vous reconnaîtrez bientôt qu'elle est incomplète, qu'elle donne à ces nobles sciences, objet des études de l'esprit humain, un caractère étroit, mesquin, et que les profanateurs de la science sont ceux qui la dépouillent delà lumière qu'elle reçoit de Dieu.

Les axiomes sont le fondement des sciences exactes, et plus particulièrement de la géométrie. Mais quelle est la nature, l'origine et la valeur de ces axiomes fondamentaux? d'où découlent les conséquences qui sont l'objet de la science? Il est important de connaître la solidité de la base qui doit soutenir l'édifice, et il ne suffitpas, pour nous rassurer, d'une affirmation de sommaire, exposée aux contradictions et aux doutes de la discussion. Cette recherche est un droit de l'esprit humain. Les positivistes répondent en écartant la métaphysique, et ils déclarent qu'au delà du fait commence le règne de l'inconnu. Mais le métaphysicien, écarté par l'orgueil des préjugés, éclaire ces vastes régions de l'inconnu positiviste. En quelques arguments précis, abondants, serrés, il nous apprend que ces axiomes sont immuables, éternels, absolus. Immuables, car ils ne changent pas, et les progrès de l'esprit humain, le développement des sciences, les découvertes successives et si rapides qui étonnent notre admiration, laissent debout et intacts ces

axiomes, sans lesquels la science cesserait d'exister. Eternels ; je vois et je sais que ces propositions fondamentales ont été et seront toujours vraies, antérieurement même à l'apparition de l'homme sur la terre et au réveil de la raison, en présence des phénomènes dont elle voudrait connaître et approfondir les causes cachées. Absolus ; car ces axiomes ne dépendent ni d'une autre vérité, ni d'un autre principe, ni d'une volonté exposée au changement universel des choses créées. A la vue de ces caractères souverains des vérités fondamentales de la géométrie et des mathématiques, mon esprit inquiet s'élève jusqu'à l'intelligence suprême de Celui qui a tout fait dans l'ordre, la lumière et l'harmonie, et qui seul est éternel, immuable, absolu (1).

L'astronomie est au second rang. C'est une science qui permet à l'homme d'observer les mondes stellaires, de connaître leur volume et d'apprécier leur poids, de décrire avec une précision rigoureuse leurs mouvements et l'orbite qu'ils tracent dans l'immensité du firmament. Mais cette connaissance est insuffisante, elle ne répond pas à toutes' les questions que fait naitre dans ma conscience le spectacle majestueux de ces mondes si rapides dans leurs mouvements indéfinis à travers l'espace incommensurable, et j'affirme qu'il existe un être sou-

(i) Consultez nos deux ouvrages : La Vie dans l'esprit et dans la matière. — La Morale et l'Athéisme contemporain.

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verain qui manifeste sa puissance en créant ces mondes lumineux ; son intelligence, en réglant les directions et la durée de ces globes célestes par des lois scientifiques que les plus hauts génies de ce monde découvrent, constatent, révèlent, et qu'ils seraient impuissants à concevoir ; sa sagesse, enfin, en donnant à toute créature animée ou inanimée les moyens d'arriver au but, au terme suprême qu'il a daigné nous indiquer. L'espace incommensurable du firmament, transformé par cette apparition de la gloire divine, nous apparaît dans une grandeur qui se communique à la science même de l'astronomie, et à l'esprit humain qui veut en pénétrer les secrets. Appelez cette méthode et ce mouvement impérieux de l'âme un élan métaphysique, peu m'importe; c'est un mouvement scientifique, parfaitement logique et sérieux. C'est en vertu de cet axiome élémentaire : tout effet a une cause, que je m'élève plus loin et plus haut que ces inondes, et que, témoin d'un effet marqué des caractères de la puissance, de la sagesse et de l'intelligence, j'affirme l'existence et l'action d'un être puissant, sage, et d'une intelligence souveraine.

L'inconnu, que l'on prétend exclure de la science, est une réalité vivante et connue, qui a sa place dans toutes les sciences humaines Le chimiste prend la matière dans ses mains, il s'aide du puissant concours des réactifs,

du creuset, de l'alambic, et il agrandit par le microscope le volume apparent des infiniment petits. Mais voici l'inconnu qui apparaît encore et qui sollicite mon attention. Je divise la matière jusqu'à l'atome, jusqu'à l'élément simple, et j'arrive à cette réalité mystérieuse et insaisissable que vous appelez force et que Leibniz appelait monade. Cette force mystérieuse, qu'est-elle? Et serait-il donc vrai que l'univers ne serait, enfin, qu'un réservoir immense d'énergie et de force, de puissance et d'activité? Ce n'est pas la science qui résoudra par le secours des sens le problème qui me préoccupe, et si je laisse ces problèmes sans solution, au nom de l'esprit positif, je mutile la science, je lui fais perdre son élévation, son ampleur, et je me sens entraîné par des conclusions qui s'appellent et qui sont inévitables, dans des erreurs sans fin. Cette matière que j'étudie avec le chimiste, cette force que je considère avec le physicien, d'où vient-elle? où va-t-elle? — Est-elle éternelle, comme le veulent les faux savants que l'idée de Dieu importune? — A-t-elle été créée? — Ces lois merveilleuses que la matière observe avec une fidélité jamais démentie, dans la série de ses transformations perpétuelles, qui les a conçues? Sont-elles l'effet capricieux du hasard, qui, toujours aveugle, produirait des effets intelligents? Et faut-il sourire avec Epi-

cure et Lucrèce de l'ordonnateur que Platon entrevoit, salue et adore dans ses méditations de génie?

La biologie traite de l'homme et particulièrement de la vie. Qu'est-ce que la vie, et quel est le positiviste assez maitre de ces problèmes métaphysiques pour définir l'objet de la biologie et l'essence de la vie? — Vous étudiez clans l'homme les systèmes osseux, musculaire, sanguin, nerveux; vous suivez le développement harmonieux de la forme humaine, depuis la cellule jusqu'à la dissolution cadavérique ; et vous croyez avoir analysé tout l'homme quand vous avez décrit et expliqué par des hypothèses le phénomène capital de l'assimilation. Ce n'est pas assez. Je veux savoir si c'est une partie de mon corps qui pense, sent, aime, délibère, veut, ou si c'est une âme, une force immatérielle qui produit ces opérations d'un ordre et d'un caractère particulier. Si vous avez la prétention d'expliquer, au nom de la biologie, toute la vie de l'homme, expliquez-moi ces phénomènes, et dites-moi s'il y a en moi deux vies distinctes, avec des phénomènes divers, ou si la même vie explique à la fois la pensée et la digestion? C'est donc encore l'inconnu que je viens de rencontrer avec vous, et si je l'écarté de mon chemin, que reste-t-il, et qu'est-ce que la science que vous appelez pompeu-

sèment science de la vie, sans connaître la vie?

Voici, enfin, la science sociale, qui a pour objet les manifestations publiques de la vie, l'histoire des peuples, l'histoire de l'humanité. Ces peuples, réunis par des lois communes, sont-ils doués d'intelligence et de liberté? Sont-ils responsables de leurs actions? Sontils gouvernés, dans leurs grands mouvements, par ces lois et ces interventions de la Providence, dont l'étude donne à l'histoire une si grande élévation? Ces peuples doiventils mourir tout entiers, sur la terre où ils sont nés, et n'ont-ils pas une destinée plus haute, vers laquelle ils doivent marcher, par l'accomplissement libre et régulier d'une loi morale et des devoirs religieux? Et ces lois mêmes purement civiles qui assurent la paix publique et qui protègent les droits réciproques des citoyens, ces lois, d'où, de quelle volonté supérieure et souveraine tiennent-elles l'autorité qui les fait obligatoires et sacrées pour tous les citoyens? Questions graves, qui se mêlent étroitement aux questions purement profanes et naturelles, et qu'il est impossible de laisser sans solution.

Vous n'avez donc pas le droit de déclarer la guerre à la métaphysique, et d'écarter, comme un inconnu importun, cette idée de Dieu qui apparaît à l'extrémité de toutes les

avenues fréquentées par l'esprit de l'homme; vous n'avez pas le droit de passer avec dédain auprès de ces questions de Dieu, de l'âme, de la vie future, des causes finales, qui font partie de la science, qui sont nécessaires, indispensables à sa beauté, à son intégrité, à sa grandeur; et le plus dangereux ennemi de la science est précisément celui qui veut écarter de la science la connaissance de Dieu.

C'est bien un dogme de la philosophie positive, de n'accepter jamais les lumières que la métaphysique répand sur les sciences, et M. Littré ne nous permettrait pas d'en douter, si le doute était encore possible : « Le voyage, écrit M. Littré, que la philosophie positive fait faire dans le domaine mental, ressemble assez aux premières circumnavigations qui révélèrent à l'homme les dimensions du globe. Tant qu'il n'avait pas fait le tour de sa demeure, il pouvait lui supposer des dimensions démesurées, et rien ne lui apprenait les limites réelles dans lesquelles il était renfermé. De même, le domaine mental a pu longtemps paraître infini, mais, du moment que partout les limites ont été touchées, il faut rentrer dans la réalité. Ces limites, ce sont les lois qui régissent toutes les catégories de phénomènes

à nous connus L'immutabilité des lois

naturelles à l'encontre des théologies, qui introduisent des interventions surnaturelles;

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le monde spéculatif limité à rencontre de la métaphysique, qui poursuit l'infini et l'absolu : telle est la double base sur laquelle repose la philosophie positive. Rattachant chaque ordre de faits à un ordre de propriétés naturelles, elle met hors de cause les théologies qui, sous la forme de fétichisme, de polythéisme et de monothéisme, supposent une action surnaturelle, et les métaphysiques qui vont chercher, par delà les phénomènes, leur point d'appui dans des hypothèses. L'esprit positif a successivement fermé toutes les issues à l'esprit théologique et métaphysique, en dévoilant successivement la condition d'existence de tous les phénomènes accessibles et l'impossibilité d'atteindre au delà (1). »

Ces dernières paroles indiquent bien l'esprit de la philosophie positive et le dessein poursuivi par ses fondateurs les plus célèbres. Ceux-ci ne se contentent pas de la tâche trop modeste et sérieuse d'organisateurs des sciences naturelles, ils ne veulent pas seulement nous faire saisir l'importance de l'observation, de l'analyse, de l'induction, et la nécessité a une discrétion intelligente dans l'affirmation des hypothèses ou des vérités supposées, devinées encore plutôt que constatées : nous pourrions nous entendre sur ce terrain de con-

(1) Littré, loc. cit., p. 60.

ciliation; c'est tout autre chose qu'ils ont en vue et qui préoccupe leur esprit. Sous le faux prétexte d'organiser la science et de la faire avancer d'un pas ferme, ils traitent des questions de religion et de morale, parfaitement distinctes de la physique et de la chimie; ils déclarent la guerre à la métaphysique et à la théologie, et, tout en parlant très haut de leur neutralité religieuse, ils sont acerbes, décidés, violents contre les philosophes qui ont la naïveté de croire à l'immortalité de l'àme et à l'existence de Dieu.

Par une affirmation tranchante qui dénote un oubli étrange de la vérité historique et des faits, ils divisent en trois époques principales l'histoire de l'humanité. La première répond, dans leur système, au règne de l'hypothèse théologique qui engendre le paganisme, le polythéisme et l'idolâtrie des peuples anciens. La seconde époque marque le règne de l'hypothèse métaphysique ou des philosophes qui ont répudié l'héritage du paganisme et purifié les croyances chrétiennes. La troisième époque, celle à laquelle nous appartenons, est positive, et elle assure enfin, selon les positivistes, la victoire de la raison sur les fausses croyances de l'idolâtrie antique et du monothéisme des derniers métaphysiciens.

Je ne m'arrête pas à vous signaler les erreurs et les hypothèses de cette division arbi-

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traire, faite par des esprits qui prétendent nous affranchir de l'erreur et des hypothèses. Je ne vous répéterai pas ce que vous savez déjà, en vous disant qu'il ne faut pas dénaturer ainsi les faits selon les caprices d'un système de fantaisie, puisque de tout temps, et dans une confusion dont l'histoire de la pensée humaine est le récit, les philosophes et les théologiens, les monothéistes et les idolâtres, les croyants et les sceptiques se sont trouvés mêlés en ce monde, et que, d'ailleurs, aux premiers siècles de notre histoire religieuse, il y avait déjà des philosophes et des métaphysiciens. Je laisse cette réponse facile, mais ce que je ne veux pas oublier, c'est de vous rappeler le caractère évident de cette philosophie positive qui nous parle sans cesse de neutralité en présence des problèmes religieux, et qui sans cesse reprend ces problèmes pour les discuter et les résoudre dans le sens de la négation matérialiste et athée.

Les positivistes n'essayent pas de justifier cette prétention hautaine d'exclure les réalités invisibles du domaine de la science. Après avoir jeté un regard de compassion dédaigneuse sur ces longs siècles d'hypothèses métaphysiques, qui nous ont, cependant, donné des penseurs

de premier ordre, ils déclarent que nous n'avons aucun moyen de constater l'existence de l'invisible, et que cet invisible n'existe pas. Ce n'est pas seulement la science qui est rabaissée et mutilée par l'affirmation positiviste, c'est l'homme lui-même qui est rabaissé dans sa dignité, quand on méconnaît la puissance et l'autorité de ses facultés, de sa conscience et de sa raison. Et c'est ici que je relève une nouvelle et grave contradiction dans les affirmations des positivistes contemporains.

C'est par l'observation, l'analyse et l'induction que le mathématicien, l'astronome et le physicien découvrent la vérité dans l'ordre des sciences naturelles, et le positiviste, si hautain à l'égard des métaphysiciens, ne conteste pas l'autorité du témoignage de ces facultés dont la valeur dépend, néanmoins, des principes métaphysiques que l'on a la prétention ridicule de vouloir écarter. En effet, quel est le fondement de l'induction? C'est qu'une cause, clans les mêmes circonstances, produira les mêmes effets. Voilà un principe métaphysique. Quel est le fondement de la déduction géométrique? Ce sont les axiomes qui, étant immuables, éternels, absolus, donnent à leurs conséquences une certitude rigoureuse , incontestable . — C'est encore un principe métaphysique, qui appartient à ce monde invisible, dont Texisence est contestée. — Quel est l'avantage

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de l'analyse et de l'observation? C'est de permettre au savant de constater certains phénomènes, de les comparer, de les rattacher à des causes déterminées. Mais d'où vient la valeur scientifique de ces conclusions? — Du principe de causalité qui permet de saisir des causes, là où l'observation la plus attentive ne relève encore que des successions. Mais ce principe de causalité appartient aussi à la métaphysique, et c'est ainsi qu'un examen impartial nous permet d'affirmer que la certitude des sciences naturelles dérive de la certitude même des principes métaphysiques, et qu'en ébranlant ceux-ci, on ébranle l'édifice des sciences naturelles que , l'on espérait consolider.

Ne voyez-vous pas, d'ailleurs, que l'esprit 1m main découvre la vérité métaphysique par un procédé analogue à celui que le positiviste pratique pour découvrir la vérité naturelle? et qu'en méconnaissant l'autorité de ce procédé dans l'ordre métaphysique, on doit le condamner, dans Tordre des sciences naturelles? et que la raison frappée d'impuissance est ainsi livrée aux doutes insolubles du scepticisme? J'observe le monde, et je reconnais que, n'étant ni nécessaire, ni éternel, ni infini, il a été fait, et qu'il dérive d'une cause distincte de luimôme; et, remontant la série des effets et des causes créées, j'arrive à une cause première, qui n'est ni faite, ni créée, qui est elle-même, et elle

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seule éternelle, c'est-à-dire Dieu. J'observe et j'analyse avec attention mes pensées, mes sentiments, mesvolitions; après avoir constaté leur existence, je considère leurs caractères, et saisissant avec une pleine évidence que les caractères de mes pensées sont essentiellement différents des caractères de la matière, que la pensée n'a ni couleur, ni forme, ni étendue, et que la matière est douée, au contraire, de ces propriétés, j'en conclus que le principe de mes sentiments, de mes affections, de mes pensées est essentiellement distinct du principe de la couleur, de la figure, de l'étendue, et que mon âme n'est pas un corps. J'observe enfin ma volonté et ma conscience, et je reconnais qu'elles sont dominées par une loi morale, éternelle, immuable, qui, s'imposant à tous les hommes, est faite et imposée par un être supérieur à tous les hommes; je continue mes observations, et je reconnais que toute loi implique un Législateur et une sanction. Ce Législateur, c'est Dieu; cette sanction, c'est la vie future, puisque dans la vie présente je ne vois pas de sanction; j'assiste, au contraire, étonné, épouvanté, au triomphe des méchants et aux persécutions des observateurs de la loi.

Or, qu'ai-je fait, jusqu'à présent? J'ai pratiqué avec prudence la méthode d'observation, d'analyse et d'induction, si souvent recommandée parles positivistes? Et pourquoi la raison,

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qui me donne la certitude, quand il s'agit d'observer l'assimilation des aliments par l'homme, les lois de la géologie, de l'astronomie, de la chimie, pourquoi, en vertu de quel principe, serait-elle frappée d'impuissance et condamnée au doute, en présence du problème de la destinée?

Je signale ces deux contradictions, qui en amènent encore une troisième, aussi grave que celles que je viens d'exposer. Les positivistes, d'accord avec les matérialistes, nous parlent sans cesse de la sagesse de la nature ; car, dans leur système, la nature tient la place du Dieu de la philosophie spiritualiste. Or, conçoit-on que cette nature si souverainement sage ait fait l'homme avec le pressentiment invincible de la vie future, d'une destinée meilleure que la triste vie de ce monde; avec le désir inquiet, ardent, inextinguible de connaître ce monde du lendemain de la mort pressenti par la raison, appelé parlecœur, et que cette nature nous ait ainsi faits avec le pressentiment d'une chose qui n'existe pas, avec l'inquiétude d'une chimère, et qu'elle ait appelé tous les mouvements de notre âme vers le néant? — L'homme est déjà assez mystérieux par la multitude incalculable des désirs contradictoires qui remplissent sa vie si amère, pourquoi multiplier les difficultés et affîrmerdes paradoxes qui font de l'homme le dernier et le plus malheureux des animaux? car si l'animal

meurt tout entier, il ne porte pas pendant sa vie, attaché à ses flancs, ce trait qui déchire l'homme malheureux, ce désir qui appelle ses regards émus vers l'horizon de sa tombe.

Je sais bien que les positivistes ont encore la prétention de considérer cette vie comme une terre heureuse, et que les nécessités du système exigent cette affirmation, qui n'est qu'une dérision amère. « Avoir contemplé les lois éternelles du monde et aimé ce qui est digne d'être aimé, vaut bien la peine d'avoir vécu (1). » — Saisissez la réalité vivante, et ne vous perdez pas dans les nuages d'une contemplation solitaire. Voici un homme juste qui, toute sa vie, a pleuré, souffert, combattu pour rester soumis à la loi morale. Voilà une mère qui a vu la mort frapper son mari, ses enfants, et qui reste seule, muette, consternée, avec sa douleur immense et les derniers débris de ses affections brisées: c'est un spectacle que nous avons sous les yeux, nous et vous qui vivons dans les réalités de ce monde; je pourrais multiplier les exemples, et forcer les couleurs du tableau sans sortir de la vérité; j'en appelle à la raison, à la conscience, au cœur de tout hommequi m'entend ou qui me lit : croyez-vous que, sous le coup de ces désastres, il suffira, pour avoir raison de bénir la vie, il suffira de se rappeler que

(1) Littré, op. cit., p. 303.

nous avons le bonheur ici-bas de contempler les lois éternelles, mais qu'aucune espérance n'éclaire la tombe? Que sont ces lois éternelles, en dehors d'une intelligence souveraine, en dehors de Dieu, et quel est le positiviste trahi, persécuté, ruiné, qui s'est consolé de ses infortunes par la contemplation stérile et abstraite qui nous est recommandée?

Aussi, M. Littré semble reconnaître la nécessité d'une sanction plus efficace de la loi morale, et, oubliant un instant les lois éternelles, il promet à l'homme vertueux la récompense que la postérité décerne aux hommes de bien, la gloire , et il menace les méchants des sévérités du jugement que la postérité inflige aux hommes qui ont mal vécu.

Quique sui memores alios Jecere merendo.

Mais ce vers du poète, rappelé avec complaisance par M. Littré, ébranle et détruitsa thèse, au lieu de la soutenir. Le poète parle des héros et des hommes célèbres, échappés à l'oubli par l'éclat de leurs grandes actions. Ces hommes sont rares, très rares, et si cette immortalité de la gloire, entretenue par la mémoire reconnaissante de la postérité, est la seule récompense que vous puissiez promettre aux hommes de bien, il faut avouer que l'immense majorité des

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hommes de bien restera sans récompense après la mort et sans espérance pendant la vie. Il faut reconnaître encore que les méchants peuvent sans crainte faire le mal, violer la loi, mépriser la morale; qu'importe à l'homme qui vient de mourir Je jugement stérile de la postérité? Ni le mépris ni la louange des siècles ne peuvent ranimer la poussière qui reste ou d'un héros ou d'un criminel, pour éveiller dans sa conscience ou la récompense de la paix ou le châtiment des remords.

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