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CHAPITRE IV

l'immortalité et la. religion naturelle

Nous nous éloignons des régions troublées des négations contemporaines. Ma raison cherche une lumière qui éclaire le chemin de la vie et les réalités de la vie future, et nous avons en vain demandé ces clartés aux systèmes, aujourd'hui triomphants, des matérialistes, des positivistes et des fatalistes, qui se servent de la raison pour détruire la raison. Ce n'est pas encore la pleine lumière de la vérité que nous allons découvrir dans la thèse de la religion naturelle ou dans le système naturaliste, mais ce n'est déjà plus la négation totale de la vérité naturelle et chrétienne, et les partisans de ce système, après avoir courageusement repoussé les attaques de l'erreur contre la spiritualité de l'àme et contre sa liberté, font entendre de nobles accents pour affirmer les grandeurs éternelles de la vie future.

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Mais, il faut bien le reconnaître aussi, non seulement cette affirmation philosophique est incomplète, mais elle manque encore de suite, elle se heurte à des contradictions et à des inconséquences; elle est quelquefois coupée dans sa marche irrégulière par des attaques vives et injustes contre la religion chrétienne, et l'on s'étonne avec tristesse, ici de la persistance injuste de ces attaques sans raison, là de l'ignorance de certains philosophes quand ils examinent à leur point de vue les problèmes religieux qui font partie du domaine de la théologie.

La thèse naturaliste a été exposée avec clarté par M. J. Simon dans un livre qui a fait du bruit et jeté de l'éclat pendant quelques jours, et dont le mérite le plus sérieux est de présenter à l'examen critique une doctrine corn* plète, appuyée sur les arguments auxquels la passion des métaphysiciens de l'avenir n'ajoutera pas une force nouvelle.

Nous examinerons successivement le point de départ et la méthode scientifique de la thèse rationaliste* et la solution qu'elle donne au problème de la destinée humaine.

Le point de départ et la méthode des théologiens catholiques diffèrent essentiellement de la méthode suivie et conseillée par le philosophe rationaliste, et, sans méconnaître ou blesser les revendications légitimes et l'usage

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de la raison, le théologien affirme la nécessité d'un secours divin et gratuit, pour compléter les enseignements de la raison. Le théologien raisonne d'abord en philosophe qui cherche la vérité par l'effort libre et désintéressé de son esprit; il examine les préambules de la foi, il veut reconnaître la véritable Eglise, il fait passer sous ses yeux les différentes preuves historiques, scripturaires, morales, religieuses, par lesquelles les Eglises différentes justifient leur origine; et après avoir reconnu, par la raison, que l'Eglise catholique est seule la véritable Église, et qu'elle est appuyée sur une autorité infaillible, investie du droit et du devoir de faire connaître aux âmes la vérité religieuse et morale révélée par Jésus-Christ, le théologien s'incline en présence de cette autorité souveraine, dont la force est dans sa permanente union avec Dieu, il l'interroge sur sa destinée, sur la vie future, sur les avenues qu'il faut suivre pour arriver à cette fin suprême, et, assuré qu'il entend Dieu-même par les lèvres de son interprète, il écoute avec docilité ses réponses, et se repose dans la certitude nouvelle de la foi.

Mais n'oubliez pas la vérité essentielle que je viens d'indiquer. Le théologien ne fait pas litière de la raison et de ses droits; la certitude dans laquelle il se repose, n'est pas la certitude ignorante et béate de la paresse. S'il se

soumet à l'autorité révélée, à l'enseignement de l'Eglise, c'est qu'il a reconnu par des titres, dont l'authenticité ne devrait pas être contestée et qui sont faciles à constater, que cette Église est réellement l'interprète de la pensée et de la volonté de Dieu. Dans de telles conditions, l'adhésion n'est pas un acte de faiblesse, elle est même un acte de raison.

L'autorité enseignante est donc le fondement et le lien de la religion révélée. Au nom de cette autorité, l'Eglise exige l'assentiment absolu, total de l'intelligence à tout ce qu'elle enseigne; au nom de cette autorité, elle condamne et réprime les curiosités indociles, les doutes téméraires et l'orgueilleuse résistance de la volonté. Au nom de son autorité, elle est intolérante, et il est impossible qu'il en soit autrement : car, puisqu'elle déclare que, seule, elle a reçu la mission d'enseigner ce qu'il faut croire et pratiquer, elle ne peut pas tolérer qu'une autre Eglise, ou une école philosophique indépendante et rivale, affirme la prétention d'enseigner une doctrine contraire à la sienne, et, s'il était question de l'intolérance civile, je vous rappellerais que Calvin a fait brûler Michel Servet, et que Jurieu, le célèbre théologien protestant, s'indignait dans une argumentation hautaine et pressante, quand il entendait les réformés de Genève demander la liberté de conscience et la tolérance en matière de religion.

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Le philosophe oppose la religion naturelle à la religion révélée, et il se sépare du théologien sur des vérités fondamentales. Il substitue au principe d'autorité le principe de la raison indépendante, et il oppose à l'intolérance doctrinale l'absolue liberté de conscience, d'opinions et de pensées. L'homme est séparé, par des caractères essentiels, physiologiques, intellectuels et moraux, de l'espèce animale; il pense et il découvre dans sa conscience une lumière qui le soutient et le dirige dans la recherche des vérités scientifiques, morales et religieuses ; il observe dans l'étude et la recherche de la religion naturelle les règles qu'il a suivies pour conquérir les vérités de l'ordre scientifique et naturel. En s'appuyant sur la raison, et en observant encore la méthode d'observation, d'analyse, de comparaison, le philosophe déiste, après avoir constaté la spiritualité de son àme et l'existence de Dieu, qui est l'auteur de tout ce qui existe, conçoit la nécessité d'une religion philosophique et naturelle qui règle les rapports de l'homme avec Dieu.

Mais si la Providence a fait pour l'homme une loi, celle de chercher lui-même et de se faire une religion, en consultant sa raison, tout homme qui obéit à cette loi, quelle que soit sa croyance ou sa religion, aurait droit, comme nous, au respect de tout le monde, et la variété des reli-

gions et des cultes serait la conséquence naturelle et nécessaire de la loi qui fonde l'ordre religieux non sur l'obéissance à l'autorité, mais sur la libre investigation de la vérité. Cette transformation de la religion en philosophie, et cette obligation faite à tout homme, par la philosophie déiste, de chercher lui-même, par la libre investigation, la solution des grands problèmes religieux, soulèvent dans mon esprit d'insolubles difficultés, et des défiances dont je ne peux pas triompher. Je précise la question : dans le champ si vaste des vérités religieuses qui préoccupent l'esprit humain, je choisis la première et la plus importante, celle de ma destinée; c'est une question nécessaire, pratique, universelle et qui appelle impérieusement une solution. C'est une question nécessaire, car je suis obligé de savoir, et vers quel but je dois me diriger, et dans quel sens je dois orienter ma vie. Dès que j'ai reconnu avec les philosophes déistes que je suis une créature intelligente, libre, responsable de mes actions ou criminelles ou vertueuses, il faut que je sache, après avoir ainsi connu ce que je suis, d'où je viens et où je vais. C'est une question pratique, et dont l'influence incessante doit donner un motif d'agir à ma volonté, une direction à ma vie, un but à mes actions; car je ne peux pas partager l'insouciance de l'homme vulgaire qui vit au jour le jour sans

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penser au lendemain de la vie, dans l'entraînement des affaires mesquines de la terre. Aux heures sereines, recueillies, de la seconde moitié delà vie, l'àme est donc vivement tourmentée de sa destinée. Question universelle enfin, car, si violents que soient les entraînements dont je viens de parler, ils sont passagers, et tous les hommes se préoccupent de la vie future, ou pour l'affirmer ou pour la nier, pour la craindre ou pour la mépriser.

A cette question qui s'élève ainsi dans notre conscience, le philosophe déiste répond : étudiez, comparez, cherchez, et vous arriverez peut-être, après ces longues et douloureuses recherches de votre esprit tourmenté, à une solution qui, sans être définitive, absolue, suffira à l'inutile curiosité de votre esprit.

Il n'est pas permis d'accepter cette réponse, et de réaliser le travail d'esprit commandé par la philosophie déiste. J'admettrais cette réponse, si je demandais à connaître un théorème scientifique, par exemple, la loi de certains phénomènes physiques, ou des spéculations qui flattent l'indiscrète curiosité de la raison, sans toucher aux devoirs que nous devons pratiquer. Que je connaisse ou que j'ignore ces lois des phénomènes physiques, ces vérités spéculatives, cette connaissance et cette ignorance n'exerceront aucune action sur la direction pratique de ma vie. L'huma-

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nité a vécu des siècles avant de connaître avec Kepler les lois de la mécanique céleste, avec Newton la loi de l'attraction, avec Galilée le mouvement de la terre autour du soleil, avec Harvey la circulation du sang, avec Tyndal la théorie dynamique de la chaleur, et, enfin, la conversion des gaz en liquide et en solide : ces découvertes que j'admire, parce qu'elles sont des conquêtes de l'esprit humain sur la matière, ne sont pas nécessaires à- l'homme pour connaître sa destinée.

Mais quand c'est le problème pratique, impérieux, universel de ma destinée qui est en question, je ne peux pas rester indifférent, et je déclare que Dieu étant à la fois souverainement bon et souverainement sage, Dieu ayant créé mon âme avec la douloureuse inquiétude de l'avenir, et l'invincible besoin de connaître la fin, le but, vers lequel je dois marcher, il a donné à tous les hommes un moyen facile et simple d'apaiser cette inquiétude et de connaître la vraie religion qui éclaire les chemins vers notre fin suprême.

Mais la méthode de libre investigation commandée par les déistes n'a pas les caractères que j'attends, la simplicité, l'universalité nécessaires au critérium de la vérité religieuse. En effet, le savant qui veut découvrir une vérité nouvelle dans le domaine des sciences naturelles, est soutenu dans ses recherches t. i. 5.

par Je témoignage des sens : il tient la matière entre ses mains, il la voit, il la touche, il la sent, et sa raison ne sera ni contrariée, ni troublée dans son travail, par les passions étrangères à cet ordre de vérités. Il n'en est pas de même de la vérité religieuse, et la raison, contrariée dans ses recherches et dans ses affirmations par les préjugés et par les passions, n'est pas soutenue par le témoignage des sens, dont le témoignage est plutôt nuisible qu'utile dans la recherche des vérités pures.

L'homme ne voit pas, ne sent pas, ne touche pas ces vérités; c'est la raison des négations systématiques des positivistes contemporains. Il faut donc en suivant la thèse déiste, que, par un effort soutenu et intelligent, malgré l'obstacle des sens et les ténèbres des passions, tout homme arrive à découvrir Dieu, l'immortalité de l'âme, la religion dans ses détails et ses préceptes, et que là où Aristote a bégayé, où Spinosa s'est égaré, l'homme, plus ferme et plus heureux, affirme l'unité de Dieu, la liberté de sa créature et le secret de sa destinée.

Et le philosophe déiste impose ce difficile travail d'investigation à l'humanité, car c'est bien l'humanité qui veut connaître sa religion et son avenir. A côté de ces rares esprits cultivés, et riches de loisirs, qui peuvent vaquer à ces hautes recherches morales, il y a la

foule, c'est-à-dire l'immense majorité du genre humain, composée d'esprits qui manquent de loisirs, de science et d'aptitude aux choses religieuses, et quand vous conseillez, d'une manière générale, à tous les hommes de se faire une religion et une croyance, par l'effort atentif de la raison, n'est-on pas tenté de vous répondre que votre méthode est la justification de l'incrédulité brute e de la foule, qui manque de religion parce que vous la condamnez à l'impossibilité de la trouver?

D'ailleurs, la religion, même naturelle, doit être un lien qui rattache l'homme à Dieu, et qui rattache entre eux tous les hommes; mais pour obtenir cette union des âmes entre elles et avec Dieu, union qui fait l'assemblée des croyants, il faut qu'une autorité parle et qu'elle soit entendue. Mais, ici, l'autorité fait défaut. Dieu ne parle pas, car le principe de la religion naturelle est la négation même de la révélation et de l'intervention particulière de Dieu dans le monde. La raison ne suffit pas, car au nom de la raison, Epicure est athée, Spinosa, panthéiste, Buchner, matérialiste, Stuart-Mill, fataliste, et toute opinion philosophique, aussi bien que toute religion indépendante, se présente comme l'expression authentique de la raison.

Mais je n'insiste pas, et je vois déjà clairement que la méthode rationaliste est fausse et qu'elle n'a pas la clarté, l'universalité, l'autorité

nécessaires pour faire connaître aux hommes la solution totale du problème de la destinée.

Frappé, sans doute, de ces considérations et de cette impuissance de la raison philosophique, M. Guizot a écrit ces paroles qui ne refusent pas seulement à la raison le droit et la puissance d'expliquer les mystères de la vie future, ce qui est certain pour nous, mais qui lui dénient même toute compétence pour trancher le problème de notre immortalité :

« Le fait de l'immortalité ne se déduit pas, ne se prouve pas, et même ne s'explique pas; aucun travail de démonstration ou d'explication ne met l'homme sur la voie de cette aperception simple et pure. Il y a un certain état de l'âme qui rend cette aperception plus évidente et plus facile ; mais cet état n'est le fait subit ni d'un acte de l'intelligence, ni d'une volonté spéciale et directe. La Providence amis, pour ainsi dire, la certitude de l'immortalité à un plus haut prix : une grande pureté, une vive sensibilité morale, le développement énergique et régulier de la vie intérieure, l'habitude de se surveiller soi-même et de cultiver en soi les idées, les sentiments qui élèvent l'homme au-dessus de la terre, ce sont là les conditions les plus favorables pour saisir le fait même de l'immortalité au fond de la conscience, et en prendre fermement possession (1) . »

(1) Guizot : Méditations et Études morales. — Méditation sur l'immortalité de l'âme.

L'é minent écrivain s'égare, il est vrai, quand il prétend établir la croyance à l'immortalité sur un phénomène de la sensibilité, et quand il confond cette croyance religieuse avec un fait de la conscience humaine, car l'homme peut démontrer scientifiquement l'immortalité personnelle. La préparation morale d'une vie pure donne seulement au regard la limpidité qui fait mieux voir au delà de la vie présente. Mais les paroles que nous venons de citer laissent pressentir la difficulté redoutable du problème de la destinée, et la nécessité de recourir à un movcn plus facile que l'investigation pénible de la raison, pour en connaître la solution.

Les aveux et les contradictions de M. Jules Simon, dans son livre sur la religion naturelle, confirment avec évidence les observations que nous venons d'emprunter à M. Guizot.

Le philosophe déiste qui veut démontrer notre immortalité personnelle, étudie cet instinct invincible de notre âme qui nous fait croire à une vie meilleure, à des récompenses qui soutiennent et consolent le juste, à des châtiments qui arrêtent et effrayent le méchant. Cet instinct qui fait partie de notre àme, étant l'œuvre de l'auteur môme de notre âme, c'est-à-dire d'un

Etre souverainement bon et souverainement sage, doit être certain, et ne peut pas nous tromper. — Cette preuve est juste, sans doute, elle peut servir de fondement à la certitude, et elle éclaire le philosophe chrétien qui cherche à travers les mouvements et les inquiétudes de notre âme, l'expression de la volonté de Dieu: mais elle est juste à une condition, c'est que Ton reconnaîtra la vérité et la certitude de cet instinct, dans toutes les circonstances où nous pourrons le constater, et la preuve est alors exprimée par cette formule générale : un instinct invincible qui s'identifie avec notre nature ne doit pas nous tromper, parce qu'il est l'expression de la volonté même de Dieu, qui a fait à la fois et notre âme et cet instinct qui est lumière et impulsion.

Or, c'est en vertu de cet instinct universel et invariable que toute créature intelligente croit à une action particulière de Dieu sur chacun de nous, à une providence spéciale, en vertu de laquelle Dieu s'intéresse à nous, à tous les actes de notre vie, à nos douleurs, à nos besoins, à nos joies. La prière considérée comme demande, et par laquelle nous supplions Dieu d'éloigner de nous le mal et de nous accorder ses bienfaits, est le témoignage de cette croyance universelle ; on en retrouve encore l'expression décisive et invincible dans le cri de l'homme appelant Dieu à son secours, dans les grands dangers et dans

les grandes douleurs. L'homme témoigne ainsi sa foi à une intervention spéciale et bienfaisante de Dieu, à tous les moments de la vie.

Mais si Ton prétend que cet instinct invincible et universel est un piège, qu'il nous trompe, que le philosophe doit le négliger et en contester la certitude, c'est le principe même de la certitude qui est ébranlé ; c'est l'autorité de l'instinct qui est repoussée, et il n'est permis, alors, d'en appeler à cet instinct ni pour démontrer philosophiquement l'immortalité bienheureuse, ni pour établir la certitude d'une providence spéciale et la possibilité du miracle. Or, M. Jules Simon dénie formellement à cet instinct universel de la nature l'autorité nécessaire pour justifier les demandes que nous adressons à Dieu ; et, au nom de l'immutabilité qui est un attribut essentiel de la Divinité, il prétend que la nature humaine se trompe et que Dieu reste étranger à nos douleurs et à nos espérances.

« La prière qui est l'acte le plus simple du culte, peut-elle se concilier avec la providence telle que nous l'avons décrite ? Si l'on pouvait se représenter Dieu comme un Père incessamment occupé du bonheur de chacun de ses enfants, jouissant de leurs joies et souffrant de leurs peines, attentif à leurs besoins de chaque jour, capable même de se laisser émouvoir par une prière plus fervente et d'accorder à une sollicitation persévérante un don qu'il était dans

ses desseins et dans sa sagesse de refuser, la prière serait à la fois possible, utile, efficace. Mais, dans ce tableau si touchant de la sollicitude divine, beaucoup de traits sont en dehors de la vérité... Dieu est immuable. Il ne modifie jamais ses desseins, et nos prières ne peuvent le détourner de son ordre (1). »

Mais, quand M. J. Simon nie l'intervention spéciale de Dieu, justifiée cependant par la croyance universelle des peuples, il perd le droit de s'appuyer sur cette croyance pour démontrer notre immortalité. D'ailleurs, si Dieu en vertu de son immutabilité, est condamné à gouverner par des lois générales , et si la vie présente et future de l'homme doit être l'évolution, dans le même ordre naturel, des facultés qui constituent notre âme, quelle sera notre béatitude future? Observez l'homme. Il connaît Dieu par les idées nécessaires, parles beautés, l'harmonie, la grandeur des choses créées, et cette connaissance éveille dans son âme un sentiment de reconnaissance et de paix, elle excite sa volonté, malgré les obstacles des passions, à respecter la loi morale imposée par Dieu. Or, si les lois générales qui gouvernent l'homme sont immuables, la seule béatitude que vous puissiez me promettre après la vie doit consister dans une connaissance, naturelle, encore, mais plus étendue

(l) J. Simon, la Religion naturelle, p. 329-330.

du Dieu dont la nature est le reflet; dans une volonté plus courageuse à le servir, dans une paix plus profonde, dans une joie plus vive et en rapport avec ma connaissance naturelle. Au delà, je ne vois rien; et la logique défend d'affirmer autre chose, et d'espérer la transformation totale de mon âme et de mon corps.

Le philosophe déiste ne respecte pas assez ces barrières qu'il a lui-même élevées, et, oubliant les exigences de la logique et de ses attaques injustes contre la révélation et contre la providence spéciale, il emprunte à l'Ecriture sainte et aux théologiens leur solution du problème de la destinée humaine, et il prétend ensuite attribuer à la philosophie une solution réservée à la théologie.

« Nous résumons toutes nos espérances dans cette parole de Bossuet : Quelle sera cette vie? De voir Dieu éternellement tel qu'il est, et de l'aimer sans pouvoir jamais le perdre... Pour qui connaît la nature et les besoins de l'intelligence et de l'amour, il n'y a rien de plus précis que cette grande et belle parole : Voir Dieu face à face et l'aimer de tout son cœur pendant toute l'éternité... et cette parole de Bossuet : La vie éternelle commencée consiste à connaître par la foi , et la vie éternelle consommée consiste à voir face à face et à découvert... La connaissance dont parle ici Jésus-Christ est une connaissance tendre et affectueuse qui porte à aimer. La connais-

sance véritable et parfaite est une source d'amour (1). »

C'est bien l'enseignement le plus précis de la théologie, fondé sur la révélation, que nous venons d'entendre, et, en le présentant comme la seule et exacte expression de la vérité, M. Jules Simon nous fait mieux voir l'impuissance de la religion naturelle et l'insuffisance de la raison pour éclairer l'homme sur sa destinée.

En effet, l'état bienheureux décrit par Bossuet, et reconnu par M. J. Simon, est un état surnaturel qui résulte d'une providence particulière et gratuite de Dieu. Affirmer cet état, c'est condamner les principes déistes que la philosophie incomplète et séparée du christianisme essaye aujourd'hui de faire prévaloir.

Ou l'homme après sa mort, et dans la béatitude éternelle, est élevé par une puissance surnaturelle à un état particulier, essentiellement distinct de son état naturel, et il faut reconnaître aussi que Dieu peut, pendant la vie, par des moyens spéciaux et surnaturels, tels que la grâce, les vertus infuses, préparer l'homme à cet état bienheureux, désigné sous le nom théologique de vision intuitive ; ou l'homme, après la mort, se trouvera seulement dans son état naturel, mais moins imparfait et moins malheureux, et dans cette hypothèse, la raison reste ce qu'elle

(1) J. Simon, la Religion naturelle, p. 310-312.

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est aujourd'hui, sujette à l'erreur, la volonté reste exposée au mal, et l'àme à la douleur, car les lois générales et inflexibles qui gouvernent, selon les déistes, la nature humaine pendant la vie, la dominent encore après la mort, et rien ne révèle au philosophe, dans l'àme humaine, un droit à la vision intuitive, à l'immortalité bienheureuse et définitive dans la possession du vrai et du bien. Mais M. J. Simon écarte cette seconde hypothèse, et en acceptant la vérité de l'affirmation catholique, il est dans la nécessité d'être logique, de reconnaître l'insuffisance du déisme, et d'entrer dans le temple chrétien.

Comment ferez-vous, d'ailleurs, pour concilier encore l'idée d'un Dieu immuable et indifférent aux actes particuliers qui composent ma vie morale avec l'idée nouvelle d'un Dieu rémunérateur, après la mort? Quoi ! vous nous enseignez que Dieu reste impassible dans sa majesté solitaire, immuable en présence des lois qui produisent des effets invariables dans le monde physique et moral; vous raillez le théologien qui affirme la vérité d'une intervention particulière de Dieu dans les événements de ce monde ; vous prétendez venger la sagesse divine menacée, en déclarant que nos prières, nos demandes sont superflues, qu'elles appelleraient sur de misérables intérêts l'attention d'un Dieu qui

s'occupe de l'ensemble, et néglige les détails, indignes de sa majesté; puis vous enseignez qu'après la mort ce Dieu sort de sa majesté solitaire, qu'il récompense chaque homme de bien selon ses mérites, qu'il punit chaque homme de mal selon ses démérites et ses révoltes, et vous reconnaissez ainsi la réalité de cette providence spéciale et de cette intervention particulière dont la négation était le fondement de votre religion? Si l'homme est un être si chétif qu'il ne mérite pas l'attention spéciale de Dieu pendant la vie, et si Dieu est si majestueux dans son immutabilité éternelle qu'il ne puisse penser, qu'à lui-même, il doit en être encore ainsi après la mort, car la nature de l'homme et la nature de Dieu ne changent pas; et que reste-t-il alors de la thèse qui permet à Dieu de rendre à chacun selon ses œuvres, et d'égaler la récompense à la vertu? Les déistes ne peuvent donc pas donner à la conscience humaine la solution complète du problème delà destinée.

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