CHAPITRE V
l'immortalité facultative
L'immortalité bienheureuse réservée aux bons, l'anéantissement infligé comme une peine suprême aux méchants, telle est la solution du problème de la destinée qu'un écrivain de talent a essayé de défendre et de rajeunir : et comme il dépend de notre liberté d'être bon ou mauvais, il dépend aussi de nous, ou d'être immortels ou d'être anéantis, et cette alternative explique le titre d'immortalité facultative ou conditionnelle que Ion donne au système que je veux examiner.
Ce n'est pas un système nouveau ; un écrivain de talent a pu le constater récemment en ces termes : « La théorie de l'immortalité facultative qui remplace la damnation par l'anéantissement, et qui retranche avec les peines d'une autre vie une des branches du problème du mal, n'est point nouvelle, et elle
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a souri aux plus nobles intelligences. Nous regrettons de ne pouvoir citer les divers passages des Tusculanes, où Gicéron a exprimé cette idée avec l'élégante majesté de sa langue. Qu'il nous suffise de rappeler comment, après avoir raillé les croyances populaires sur ie Tartare, il affirme que la mort n'est pas un mal, parce qu'elle nous donne la mort ou le repos : Quœ aut beatos nos efficiêt, animis manentibus, aut non miser os, sensu car entes (1). »
M. Pétavel a repris cette thèse de l'immortalité conditionnelle, avec l'intention de la justifier au point de vue théologique et scripturaire (2). Selon cet auteur, le langage religieux est essentiellement différent de la langue précise, rigoureuse, scientifique de la scolastique, et il n'est pas permis d'expliquer le mot éternel de nos livres religieux, dans le sens déterminé et accepté aujourd'hui par la philosophie. Non seulement les textes sacrés sont susceptibles d'une interprétation différente de celle qui a été consacrée par la tradition chrétienne, mais on découvrirait encore d'autres textes plus précis en faveur du système de l'anéantissement final des méchants. Telle est la thèse défendue par M. Pétavel, et si nous n'insistons
(1) Prévost-Paradol, Essais de politique et de littérature} 8e série, p. 307.
(2) L'Immortalité conditionnelle, par Pétavel- OUeff.
pas pour discuter l'interprétation qu'il a faite des textes bibliques, c'est que nous voulons écarter un débat trop exclusivement théologique et religieux.
M. Renouvier estime que la thèse de M. Pétavel est bonne, et il ramène la question sur le terrain de la philosophie, avec cette pénétration et cette dialectique à la fois honnête et habile, même dans l'erreur, qui marquent son esprit original. D'abord, écrit M. Renouvier, fidèle disciple de Kant, rien ne s'oppose à l'anéantissement de lame du méchant. Que cette àme ne puisse pas périr à la manière des choses composées selon la quantité, par division ou désagrégation, nous le voulons bien, mais elle reste soumise aux conditions périssables des choses composées selon la qualité, c'est-à-dire que rame est susceptible d'accroissement et de décroissance par degrés , elle peut s'épuiser insensiblement, s'éteindre et s'évanouir. On ne trouverait donc pas dans l'observation de la nature même de l'àme une opposition logique à la thèse de l'anéantissement final.
Nous laissons parler M. Renouvier : « Nous pouvons comprendre que la personnalité et la mémoire gagnées ou perdues par la suite des temps, la vie toujours consciente ou la mort graduelle et finale; la prolongation, le renouvellement ou l'irréparable anéantissement progressif de l'être moral et mental actuel, dé-
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pendent pour chacun de nous du bon ou mauvais emploi de ses facultés natives et du caractère qui se forme, de l'état auquel le conduit l'exercice de sa liberté, joint aux actions de la société et de la nature. S'il fallait citer des lois visibles à l'appui de cette loi supposée, on en trouverait de constamment véritables et qui ont presque la valeur d'exemples, en les transportant de l'ordre de l'expérience dans le champ de l'hypothèse. Nous voulons parler de la dépendance où est l'organisme à l'égard des vertus et des vices; de l'influence des passions sur la santé ou sur la maladie tant du corps que de l'âme, et des suites de l'intempérance qui vont parallèlement jusqu'à la destruction des organes et jusqu'à la perte de la liberté morale et de la mémoire jusqu'à l'idiotisme et la folie. Il suffit d'appliquer aux rapports qui existeraient entre la vie présente et la vie future la loi qu'on observe , dans la vie présente ellemême, entre les phénomènes personnels et volontaires et les faits de développement normal ou anormal, d'élévation ou de dégradation de l'esprit et de l'organisme (1). »
M. Renouvier reconnaît cependant que la solution complète et sûre du problème est audessus des forces de la raison. Ceux qui sont morts doivent-ils renaître ici-bas ou ailleurs,
(1) Renouvier, la Critique philosophique, 31 oct. 1878.
sous des formes nouvelles, dans des états nouveaux, et subiront-ils, bons ou mauvais, qu'importe, de nouvelles épreuves suivies, elles aussi, de châtiments et de récompenses temporaires? L'anéantissement du méchant serait-il le suprême et rigoureux châtiment du pécheur, après une longue suite d'épreuves et de vies qui auraient manifesté clairement la persistance incorrigible delà volonté humaine dans la révolte et dans le mal? En présence de ces questions redoutables, M. Renouvier s'écrie : « Le philosophe critique ne peut guère espérer sortir de la pure ignorance en de telles matières. »
Si M. Renouvier ne rejette pas la thèse de l'immortalité conditionnelle, tout en reconnaissant, néanmoins, la faiblesse et l'impuissance même de la raison qui tente de la justifier, c'est qu'elle lui parait plus humaine et moins effrayante que la doctrine chrétienne de l'éternité du châtiment. Il pose mal la question, et il ne cherche pas à connaître la volonté de Dieu, révélée par l'Eglise, et, cependant, toute la question est de savoir si, en fait, Dieu nous a dit de quelle manière et par quels châtiments il punirait le pécheur. Il prétend que la doctrine chrétienne est abominable, et qu'elle est absolument contraire à la conscience et à la raison.
« Une fois la difficulté écartée, écrit M. Renouvier, on peut se demander ce que gagne la doctrine chrétienne à cette nouvelle raa- T. i. 0
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nière de comprendre l'Ecriture. La réponse est facile. L'esprit général de l'eschatologie reste le même, en ce que par opposition aux dogmes orientaux de la transmigration des âmes et aux spéculations sur l'éternité évolutive, la vie présente de l'homme est considérée comme l'épreuve unique et définitive d'où sa destinée future dépend, et cette destinée, c'est la vie ou la mort. Si les tourments demeurent dans leur mystérieuse horreur, rien n'empêche d'en écarter les interprétations grossières, et, dans tous les cas, ils sont temporaires; le hideux enfer des supplices éternels est relégué au rang des plus horribles fables qui aient souillé l'imagination humaine. Nous sortons de ce système du monde moral, à vrai dire manichéen dans lequel on avait imaginé un monde futur arrivé à son état de perfection immuable, et cependant partagé à tout jamais entre un royaume du bien et un royaume du mal, un ordre de félicité de quelques-uns et l'abominable perversion défi* nitive, l'éternelle misère de tous les autres. Enfin, l'espérance de la résurrection des justes, substituée à la doctrine spiritualiste des âmes essentiellement immortelles, imprime un caractère d'extrême simplicité religieuse à un sujet qui, traité par d'autres méthodes, reste excessivement obscur et indémontrable (1). »
(1) Renouvier, la Critique philosophique, 31 oct. I87S.
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Dans la pensée de M. Renouvier, la théorie de Fi m mortalité facultative ne serait clone qu'une hypothèse, une possibilité que la raison ne peut pas démontrer, mais que la conscience doit préférer à la doctrine chrétienne de l'enfer. Nous examinerons plus tard Faffirmation chrétienne de l'enfer et les scrupules injustes qu'elle parait soulever dans la conscience des rationalistes contemporains. Et puisque M. Renouvier ne présente sa théorie que sous la forme modeste d'une hypothèse indémontrable, nous demanderons à un autre philosophe, plus résolu et plus convaincu dans ses affirmations, les arguments par lesquels il croit défendre l'anéantissement des méchants. Un philosophe spiritualiste vient d'essayer, en effet, de présenter sous une forme nouvelle, et avec un appareil scientifique, dans un ouvrage considérable, l'hypothèse de l'immortalité facultative (1). Il écarte avec une égale vigueur, mais un succès différent, deux systèmes qui ne méritent pas, néanmoins, le même traitement, je veux parler de l'erreur matérialiste et de la doctrine catholique; il prétend justifier par des arguments invincibles, l'hypothèse qu'il préfère, et son ambition, dans un genre d'exploration réservé jusqu'ici à la seule métaphysique, est de défi) Le Spiritualisme et la Religion* par Charles Lambert. 2 v. 1877.
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montrer la réalité d'une démonstration expérimentale fondée sur la netteté des observations et la certitude des résultats acquis.
Après avoir étudié les manifestations incomplètes de la force dans la matière et dans le végétal, l'auteur signale « l'apparition d'une force vivante et indépendante dans l'animal, qui est dominé par la crainte et par le désir, qui connaît la menace et la récompense, corollaires de la crainte et du désir, et qui, par l'effet même des lois qui gouvernent sa nature, est destiné à tout rapporter à la satisfaction de ses appétits. L'animal s'aime et n'aime que lui ; sa vie est sans cesse un mouvement de la circonférence au centre, une manifestation de la force centripète, par laquelle il cherche avec des ardeurs inquiètes tout ce qui le flatte et lui plaît, tout ce qui devient pour lui un principe de jouissances, et il écarte tout ce qui peut lui nuire et devenir un obstacle à la satisfaction sans cesse renouvelée de ses appétits. La prévoyante nature qui lui a donné l'instinct, lui donne aussi les moyens nécessaires pour accomplir sa loi, fuir la douleur, poursuivre et atteindre le plaisir. Aussi l'on peut dire que l'existence de l'animal est une existence heu-
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reuse dans l'égoïsme qui est sa loi fondamentale, elle est composée d'une succession de plaisirs, avivés par quelques moments de crainte salutaire, et brusquement terminée par une mort qui n'a pas été précédée de pressentiments douloureux et de craintes redoutables. La vie, pour l'animal, est un bienfait, et rien dans son état n'appelle ou ne fait désirer l'immortalité.
« Il n'en est pas ainsi de l'homme. La science est moins puissante et moins sûre que l'instinct pour le conduire aux plaisirs que l'animal découvre avec facilité. Son corps fragile est exposé à tous les dangers, soumis à toutes les influences malsaines, condamné à toutes les douleurs, et l'homme serait le plus malheureux des animaux s'il n'était pas appelé à une vie meilleure : car, s'il partage avec les animaux l'appétit des plaisirs sensibles, il n'a pas, comme eux, les moyens de les satisfaire, et d'ailleurs il trouve seul, dans les inquiétudes de son esprit et dans les peines morales, un principe de douleurs continuelles inconnues à l'animal, et suivies ou accompagnées des terreurs de la mort : « La mort n'est pas un mal pour la brute qui la reçoit violente et prompte : elle est un mal affreux pour celui qui peut la prévoir et la pressentir. Qu'il vive à l'état sauvage ou domestique, l'animal ignore que sa vie finira ; il rencontre le cadavre de son frère, il le t. i. 6.
flaire, le croit endormi, et passe sans plus s'en soucier. L'espoir illimité du plaisir ne cesse pour lui qu'au moment qui met à sa vie un terme inattendu. L'homme seul prévoit sa mort (1). »
Il faut donc que l'homme, dont la condition ici-bas est si douloureuse, et qui trouble par ses souffrances l'harmonie générale, ait une destinée plus élevée que celle des animaux, et que sa condition se rattache à un plan supérieur. « Il y a, en effet, dans l'homme, ajoute notre auteur, une force morale dont la loi diffère essentiellement de la loi qui gouverne la force animale : elle est antipathique à l'égoïsme, à la concentration, et elle tend sans cesse à sortir d'elle-même, à se répandre et à s'épanouir au dehors; elle est l'essence môme de l'àme qui veut échapper aux étreintes et aux excitations malsaines de la force animale, et l'homme, en vertu de sa liberté, et par des combats qui l'honorent, peut triompher des résistances animales, s'élever encore et développer ce germe d'immortalité dont l'épanouissement complet s'achèvera dans un autre monde. C'est le devoir et le travail de la vie.
« Mais, si l'homme refuse de cultiver dans son sein cette aptitude à l'immortalité qu'il a reçue delà nature, à l'exclusion des animaux;
"(I) Tome I, p. 149.
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s'il étouffe ce germe divin d'une vie meilleure; si sa vie se confond, par une ressemblance volontaire et criminelle, avec la vie des animaux, bornée au temps et aux besoins physiques et sensibles, il est juste aussi qu'il soit anéanti à l'heure de la mort, comme les animaux, dont il partage ainsi la loi et la destinée. »
Mais quelles sont les conditions nouvelles de l'âme immortelle du juste, au lendemain de la mort? L'auteur ne donne pas une réponse précise à cette question; il essaye néanmoins d'en dissiper les obscurités redoutables (1). « Les destinées de l'àme se composent, sans doute, de périodes successives dans chacune desquelles le bonheur toujours croissant, si grand qu'il soit, laisse place au désir d'un bonheur supérieur et permet à l'àme de plus en plus épurée d'acquérir la sensibilité spéciale et le genre d'activité que comporte ce bonheur, car l'inégalité des mérites et des forces acquises aura pour effet nécessaire l'inégalité dans les degrés de béatitude et les conditions de la vie. »
« Il est tout simplement absurde », ajoute l'auteur, « de supposer que cette prodigieuse dissémination de la matière, que cette multitude effrayante de globes accomplissant,
(1) Tome J, p. 138.
autour de leur foyer respectif, une fonction semblable à celle de la terre et présentant en conséquence à leur surface des conditions de vie analogues, n'ait d'autre emploi et d'autre utilité que de peupler l'espace et d'y tracer de gigantesques cycloïdes. Ou ce n'est pas la même main qui a façonné la terre et les eieux, ou chaque sphère a pour but de diversifier ce phénomène de la vie qui seul peut donner un sens à l'existence de la matière. 11 est vrai que, sur ce théâtre aux innombrables scènes, celle que l'homme, dans son illusion naïve, s'est plu si longtemps à croire le centre du monde, est étrangement dépossédée de son importance; mais, sans doute, il sait aujourd'hui se réduire à sa valeur relative ; sans doute une philosophie nouvelle est née de la révélation des lois qui régissent l'univers (1). » >
L'auteur ne voulant négliger aucun détail du vaste problème de la vie future et de la destinée humaine, cherche à nous faire entrevoir la fin de l'humanité et du globe qu'elle habite. En s'éclairant de certaines considérations philosophiques et morales, il enseigne que l'humanité, développant de plus en plus son intelligence, découvrant toutes les lois du monde physique, et prenant possession de
(1) Tome 1, p. 2"79.
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toutes les vérités qui répondent à l'activité de sa pensée, épuisera enfin la capacité de son intelligence et disparaîtra. Quant au globe que nous habitons, les révélations les plus sérieuses de la science astronomique nous apprennent que la résistance opposée par l'éther à la marche des corps célestes doit amener un rétrécissement sensible dans leurs orbites, et que la terre, après un laps de temps, désertée par l'espèce qui l'avait habitée, ira se perdre et finir dans le soleil.
Mais sur quels principes philosophiques et moraux peut-on établir la thèse de l'immortalité facultative, et quelles" raisons sérieuses peut-on donner en faveur de l'anéantissement des méchants, dont la vie a été une lutte sans repentir, contre la force morale et contre la loi?
C'est au sentiment inné de la justice que M. Lambert demande la première preuve en faveur de l'anéantissement des hommes coupables. Entre toutes les opinions émises ou possibles sur la destinée de l'homme, une seule, dit l'auteur, est capable de satisfaire complètement à toutes les exigences de l'équité, et c'est celle que je propose. Ecoutons encore
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l'auteur : « De tous les axiomes admis généralement par la conscience humaine et traduits sous diverses formes dans les législations, il n'en est pas de plus évident, ni de moins contesté que celui-ci : « Tout don exige le consen- « tement de celui qui reçoit: ou, en d'autres « termes, nul ne peut s'obliger en recevant, <( s'il n'a pas consenti à recevoir. » Le sentiment du juste peut, en effet, déclarer digne de pitié et de blâme, mais non de châtiment, celui qui, n'ayant rien demandé, ne sait ou ne veut pas faire un utile emploi du don qu'il a reçu; et la seule solution conforme à la justice est, de la part du donateur, le retrait du don (1). »
Or, la vie est un don de la Toute-Puissance, et la créature qui vient de naître, et qui se manifeste ici-bas, dans un corps périssable, n'a jamais été consultée par la puissance qui l'appelle du néant ; elle n'a pas signé de contrat. Après avoir reçu l'existence, sans donner un consentement préalable, l'homme a le droit de conserver ou de refuser le don de la vie. « La Toute-Puissance aurait-elle pu dire, en parlant des hommes : Je leur donne la vie ; et ce don, selon l'usage qu'ils en feront, sera leur bonheur ou leur supplice: mais, une fois octroyé, il sera irrévocable, ils naîtront et, dès
(1) Tome I, p. 381.