TOUT EST DIEU
Le panthéisme est bien vieux dans le monde Il fait le fond des antiques religions de l'Orient ; il a marqué de son empreinte la philosophie de l'école d'Alexandrie : Spinosa en a présenté les principes dans un livre célèbre, avec la rigueur, la suite et la précision du géomètre qui affirme les axiomes et déduit les corollaires : l'erreur est au point de départ. L'Allemagne a eu le triste privilège, dans les temps modernes, de défendre ce très ancien système, en des termes obscurs, barbares qui sont un défi à la lumière et à l'attention. La France n'a pas échappé à la contagion de cette erreur séduisante : sans parler des fourièristes, des phalansté riens, des saint-simoniens qui mêlaient le panthéisme à leurs utopies sociales, je retrouve la négation d'un Dieu personnel et distinct de la nature, dans les écrits de MM. Va-
cherot, Taine, Littré, Renan. Lamennais les avait précédés, et il n'a pas de rival, quand il expose et tente de justifier le panthéisme, dans un livre aujourd'hui oublié : Esquisses crime philosophie.
Le panthéisme moderne se présente à nous, sous deux formes différentes : le fond ne varie pas.
Tout est matière, ont dit les matérialistes, et la matière est éternelle; elle est Dieu. D'où vient-elle, et comment a-t-elle commencé d'exister? Question indiscrète et insoluble. « Le genre humain est né, un jour, sur la terre, » écrit un panthéiste belge (1) : voilà le fait. Les minéraux, les végétaux, les animaux, l'homme ont fait subitement, à une époque inconnue, leur apparition en ce monde; tous ces êtres ont une même nature ou un même fond : la matière ; tous ces êtres sont éternels ; car ils n'ont pas eu de commencement, et ils ne finiront jamais. L'éternité de l'homme et l'éternité des animaux consistent dans les nécessaires et perpétuelles transformations que la biologie a constatées, et dont elle prédit le retour, après en avoir décrit les lois.
D'autres panthéistes, étrangers aux observations empiriques des naturalistes modernes, ont pris place à l'extrême frontière opposée, et
(1) Ahrens, Cours de Psychologie, tome II, p. 305.
dédaignant la matière, qui ne se révèle à nous que par des impressions obscures sur nos sens, ils ont identifié la pensée humaine avec Dieu, et affirmé ce panthéisme idéaliste, insaisissable et je dirai même inintelligible, dont Lherminier nous a donné la formule et le principe, en ces termes : « L'homme pense Dieu naturellement, parce qu'il est Dieu lui-même, parce qu'il est l'égal de l'essence divine. Il n'y a pas de milieu : la pensée n'est pas, ou elle est Dieu lui-même ; la pensée pure et complète n'est autre chose que Dieu (1). » M. Vacherot a exposé et défendu ce système avec étendue, dans la Métaphysique et la Science, où il fait de Dieu la catégorie de l'idéal.
Entre ces deux abimes du panthéisme idéaliste et du panthéisme matérialiste, il y a, sans doute, encore, des systèmes intermédiaires, qu'il est inutile d'exposer, car la thèse fondamentale exprimée par ces systèmes et commune à toutes les formes du panthéisme, est dans ces deux propositions :
Il n'existe qu'une seule substance, éternelle, immense, infinie; toutes les créatures sont le développement successif, harmonieux, de cette substance incréée. Le devenir de la philosophie hégélienne, Y inconscient de la philosophie de Hartmann expriment l'idée de ce Dieu, qui,
(1) Lherminier, Au delà du Rhin.
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par une contradiction étrange, n'a pas encore atteint la plénitude de l'être, et qui, par les phénomènes et les successions de la nature, s'avance vers cet état complet et parfait qu'il n'atteindra jamais.
Notre vie présente et notre destinée s'identifient, selon les panthéistes, avec la vie et la destinée de la nature universelle, et l'immortalité réservée à l'homme se confond avec la perpétuité des transformations qui sont le caractère de la matière et de toute créature, animée ou inanimée. L'homme et la nature vivent éternellement, se renouvellent sans cesse, avec le Dieu qui est leur substance et leur vie. Quant à l'immortalité personnelle, clans une vie nouvelle où les responsabilités s'affirment et sont jugées, elle est aussi impossible, selon les panthéistes, que l'existence même d'un Dieu personnel, distinct, par son origine et par sa vie, des êtres qui vivent avec nous, et autour de nous.
Quelles sont donc les principales objections qui égarent ainsi l'esprit humain en présence de l'acte créateur? Pourquoi les religions et les philosophies antiques trahissent-elles cette impuissance de l'esprit humain, tantôt par l'affir-
mation dualiste de l'éternité de deux principes, tan tôt par l'affirmation émanatiste de l'anéantissement final de toute créature dans le sein de l'Etre infini? Est-il donc impossible à la raison, selon l'enseignement de certains philosophes et de certains théologiens, de connaître le fait de la création, et d'expliquer, par elle, l'origine de tout ce qui vit (1)?
L'acte créateur est bien, en réalité et dans son essence, un acte mystérieux, et rien ici-bas ne peut en donner l'idée ni en reproduire l'image. La puissance créatrice franchit l'abime infini qui sépare le néant et l'être ; ce qui n'était pas commence d'exister. L'homme, au contraire, travaille sur une matière première, il forme un objet; il le produit, il ne le crée pas; il est cause relative, il n'est jamais cause absolue ; il dégage d'un objet un autre objet; il travaille la matière ; il la façonne, mais cette matière indispensable, sur laquelle s'exercent l'habileté de son esprit et l'effort de ses mains, n'est pas de lui; elle est l'œuvre d'une puissance supérieure. Accoutumés à voir aussi, sans cesse autour de nous, les corps s'engendrer, les réalités extérieures sortir les unes des autres, il nous est difficile de concevoir une dérogation à cette loi
(1) Nous donnons, à la fln de ce volume, une réfutation mathématique du panthéisme que l'on prétend démontrer par l'éternité de la force et de la matière. L'impossibilité de cette éternité a été prouvée par des mathématiciens, dont les conclusions s'imposent à la raison.
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universelle, et d'expliquer de quelle manière un être sort du néant, et, en suivant cette pente dangereuse, on prétend enfin, avec V. Cousin, que la création est impossible et contradictoire, un effet sans cause. Et, cependant, Facte créateur n'est pas une contradiction, il n'est pas la négation du principe de causalité, car il repose sur trois idées parfaitement intelligibles : une puissance infinie qui est Dieu lui-même, un acte de cette puissance et un effet, l'apparition d'une substance créée.
L'imperfection du monde nous étonne aussi, et nous semble inconciliable avec la perfection qui convient aux œuvres de Dieu. Nous rencontrons partout, autour de nous, la limite, le désordre, le mal, les signes ordinaires de l'œuvre imparfaite des hommes. La nature physique n'est pas telle que la rêvent nos désirs de bienêtre; la nature morale a ses contradictions, ses luttes douloureuses, ses difficultés redoutables en face du mal. La souffrance, la maladie, la mort nous frappent et nous étonnent, et quand nous saisissons autour de nous, dans nos semblables, dans ceux que nous aimons, leur réalité poignante, il nous semble impossible d'admettre, malgré les théories éloquentes des philosophes moralistes, que ce monde, avec les lois et les réalités austères, impitoyables, soit né d'un acte créateur de Dieu. Ici j'ai besoin de la lumière supérieure du dogme chré-
tien, car je ne consentirai jamais à considérer comme des détails insignifiants, dans la majesté de l'ensemble, le désordre naturel qui trouble le monde, et les dures épreuves qui s'imposent à l'homme, ces détails sont trop importants; pour expliquer ce désordre, pour comprendre la vie présente, il faut connaître la vie future et l'économie mvstérieuse de l'ordre surnaturel.
Les métaphysiciens du panthéisme et les esprits faux versés dans l'abstraction attaquent la possibilité de la création au nom d'une objection plus spécieuse encore que celles que je viens de signaler. L'Etre absolu de la philosophie spiritualiste est un être infini qui possède en lui-même, dans son essence, la plénitude de l'être et de la vie. Or, ajoutent ces métaphysiciens, s'il existe en dehors de Dieu, dans le temps et l'espace, des créatures distinctes de lui, n'est-il pas évident qu'il ne possède pas la plénitude de l'être, et qu'il lui manque en réalité, l'être et la vie que vous attribuez aux créatures sorties de ses mains. Le seul moyen de conserver avec raison la définition qui attribue à Dieu, sans limite, la plénitude et la totalité de la vie, c'est donc, selon les panthéistes, d'affirmer que toute créature est une partie de Dieu. — Cette objection est spécieuse, et sans nous arrêter à l'excellente distinction par laquelle les scolastiques reconnaissent qu'un être peut en contenir
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un autre virtuellement, matériellement et formellement, nous reprochons aux panthéistes de parler des esprits comme on parle de la matière. Quand nous parlons des corps qui occupent une partie de l'espace, il est évident que les degrés d'être, ou les qualités qui appartiennent à un corps, sont distinctes de celles qui appartiennent à un autre corps, et ce qui appartient à l'un fait matériellement défaut à l'autre. Il n'en est pas de môme des esprits, qui en vertu môme de la spiritualité de leur essence, n'occupent pas une partie limitée de l'espace. Qu'il y ait, en dehors de Dieu, des créatures douées d'intelligence, de sagesse, de sainteté, ou qu'il n'existe aucune créature, il n'en est pas moins vrai que Dieu possède éternellement toute sagesse, toute intelligence et toute sainteté. Avant et après la création, l'essence divine est la même, et la naissance multipliée des êtres n'ajoute rien et n'enlève rien à l'immuable essence de Dieu qui possède à un degré éminent, et sans altération, les qualités qu'il lui plait d'accorder aux créatures sorties de ses mains.
Ces objections ne peuvent donc pas nous arrêter, elles ne démontrent pas que l'homme soit Dieu, et, d'ailleurs, que de preuves vivantes, profondes, décisives, pour mettre à néant ces prétentions panthéistes et expliquer dans les clartés de l'évidence, la véritable origine de l'humanité.
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Si le monde est éternel, c'est-à-dire s'il n'a pas commencé et s'il ne doit pas finir; s'il n'a pas reçu l'être ou la vie d'une autre puissance, il doit posséder la plénitude de l'être, delà vie, de la perfection, il est réellement Dieu, et le panthéisme est l'expression de la vérité. En effet, l'Etre premier, qui possède l'étrange et souveraine puissance de se donner la vie, doit nécessairement, se donner la vie parfaite et sans limites, d'abord parce que sa nature tend au bien absolu, complet, puis parce qu'il n'existe au-dessus ou au dehors de lui aucun être pour lui disputer ou lui refuser le bien, la perfection, la vie.
Mais, si le monde n'est pas éternel; s'il est relatif, contingent, imparfait, s'il présente à nos yeux, dans toutes ses parties, la limite et la privation d'un bien, d'une perfection, c'est, évidemment, parce que ce monde ne s'est pas fait lui-même, c'est parce qu'il n'est pas l'être premier ; c'est parce qu'il est l'œuvre d'un ouvrier, d'un être supérieur, qui n'a pas jugé à propos de lui donner davantage, d'augmenter le nombre, hélas! si limité de ses qualités et de ses biens, et par conséquent, le monde n'est pas Dieu, et il a été fait;
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C'est de ce dilemme serré et irréfutable, que se dégagent la vérité de l'acte créateur et la réfutation du panthéisme.
Or, je n'ai pas besoin d'un long effort d'attention pour reconnaître que je ne suis pas éternel, immuable, infini, nécessaire, absolu. A tous les moments de la durée, je fais la triste et douloureuse expérience des défauts contraires à ces qualités. Je suis soumis au temps, à l'espace, aux changements, aux causes du dehors qui dominent ma vie. Ma pensée, ma volonté, toute ma nature, marquées du caractère de l'imperfection, appellent une perfection qu'elles n'atteignent jamais ici-bas. Sortons de nous-mêmes. Le monde extérieur m'apparait aussi imparfait, relatif, contingent, fini, c'est-à-dire privé de ce qui appartient à l'être nécessaire, éternel, infini, à Dieu. Or, si le désordre et l'imperfection originelle sont, ainsi que je viens de le constater, le caractère de l'homme et du monde, il est évident que le monde n'est pas sa propre cause, et qu'il est l'œuvre d'une cause essentiellement distincte et supérieure que nous appelons Dieu.
En effet, lorsque nous affirmons l'existence de cette cause première et universelle, l'existence de Dieu, nous n'entendons pas parler d'un être dont la vie se confond avec la vie du monde ; car, si cette confusion ou cette identité étaient réelles, nous devrions retrouver, ou
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dans l'homme les attributs qui conviennent à Dieu, ou dans Dieu toutes les faiblesses qui sont le triste partage de l'homme; mais nous affirmons l'existence d'un être essentiellement indépendant de toute créature, nous affirmons la distinction du fini et de l'infini, de l'homme et de Dieu.
Et si l'on nie la vérité, d'ailleurs incontestable, de l'argument général que je viens d'exposer, il faut accepter des conclusions qui sont la négation persistante du principe de contradiction. Voici la série de ces contradictions.
Si le monde est Dieu, il est à la fois fini et infini, contingent et nécessaire, imparfait et parfait, bon et mauvais, heureux et malheureux. Cet être immense et indéfinissable est en effet, ou doit être, infini, éternel, heureux, parfait, puisqu'il est Dieu, et il est en même temps fini, imparfait, malheureux, puisqu'il est monde, c'est-à-dire matière, plante, animal, homme, enfin, et qu'il réunit dans l'unité de personne des qualités contradictoires et monstrueuses.
Hegel avait bien compris que, pour étayer le panthéisme, il ne fallait pas reculer devant ces défis à la logique ; il a nié le principe de contradiction, et affirmé l'identité du vrai et du faux, du bien et du mal, de l'être et du néant.
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La raison m'apprend que le Dieu de la philosophie spiritualiste, que le vrai Dieu est éternellement," et qu'il possède dans la simplicité inaltérable de son essence, la plénitude de la perfection. Or, le Dieu de la philosophie panthéiste ne présente et ne possède aucun des caractères essentiels à l'idée que nous avons de Dieu, car, depuis l'origine lointaine et mystérieuse du monde, il se confond avec la nature dont il est le principe actif; il grandit avec elle, et il en partage les péripéties et la fortune inégale; il devient Dieu, selon l'expression célèbre de la philosophie de Hegel et de ses disciples les plus distingués; il ajoute sans cesse quelque chose à son être, et il s'avance, à travers des perfectionnements successifs, vers un but indéterminé. Ce n'est donc pas un Dieu réel, vivant, personnel qui domine la philosophie des panthéistes, c'est un être impossible à définir, et dont la conception ne répond à rien de réel, et chaque pas que nous faisons dans la critique de ce système soulève d'inexplicables contradictions.
Suivez encore, en effet, les indications lumineuses et familières de la raison. Chacun de Vous peut dire avec le bon sens : je sens bien que je suis une personne vivante, complète, indépendante et parfaitement distincte des hommes qui m'environnent, des corps qui
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tombent sous mes sens, de Dieu, dont les perfections effrayent ma faiblesse, et défient les plus orgueilleuses prétentions de la créature qui prétend l'égaler. Ainsi je suis absolument certain que mon intelligence, ma conscience, mon cœur, ma volonté et mes actions sont à moi, sont de moi et ne sont pas l'intelligence, la conscience, le cœur, la volonté, les actions des hommes qui m'emvironnent, ou des hommes que je ne connais pas. Je vois très clairement aussi que mon âme subit les influences des corps qui sont là, sous mes yeux, et qui ne sont ni ma personne, ni une partie de ma personne. J'entends des sons; je vois des couleurs; je sens des parfums; je palpe des corps tantôt froids, tantôt chauds ; mais je ne dirai jamais que les causes qui éveillent en moi des sensations, après avoir produit sur mes nerfs une impression organique, sont des parties intégrantes de moi-même, comme mes bras, ma tête, ma poitrine, et je souris de la possibilité d'une telle confusion qui permet de douter de l'intégrité des facultés de celui qui l'affirme. N'est-il pas vrai, enfin, que je vois clairement, absolument, la différence substantielle qui me sépare de Dieu ; n'est-il pas vrai que je vois un abîme incommensurable entre ma raison et ma puissance d'un côté, et d'un autre côté la raison et la puissance de la cause première et souveraine qui a fait le monde
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que j'habite et les mondesque je ne connais pas?
Ou il faut nier toute certitude, toute évidence, toute autorité de la raison, et ne rien croire, ni athéisme, ni panthéisme, ou il faut reconnaître que nous avons l'idée précise et le sentiment très net de cette distinction ; vous feriez douter de votre raison si vous disiez au cultivateur que son champ qu'il laboure, ses bœufs qui travaillent, ses fruits qu'il recueille ne font avec lui qu'une même personne, dans J 'unité de vie, d'origine et de destinée. Et s'il en est ainsi, l'unité substantielle affirmée par les panthéistes est en opposition formelle avec le sens commun, car l'idée fondamentale du panthéisme, c'est précisément de méconnaître cette distinction et d'enseigner l'unité, ou plutôt la confusion de Dieu et du monde, et l'unité incompréhensible et personnelle de toutes les créatures avec Dieu.
Et quel Dieu que cet Etre qui, en vertu même de son caractère divin, doit être éternel, immense, infini, heureux, parfait, et qui, puisqu'il se confond avec l'homme, possède tous les caractères qui conviennent à l'homme, et qui sont la négation même de ces nobles attributs, car l'homme est imparfait, mobile, mortel, malheureux !
Toute morale disparait aussi bien que toute logique dans ce système dépouillé des ténèbres et des formules abstraites sous lesquelles on
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essaye de le dérober à la critique et à l'examen. La morale implique, en effet, nécessairement, l'existence d'un Etre supérieur à tous les hommes, par sa nature et par sa puissance, d'un Etre qui fait connaître à tous les hommes sa volonté, sa loi, et qui, en vertu même de son autorité souveraine, leur commande de respecter la loi naturelle, qui est l'expression de sa volonté. Or, cette distinction du supérieur et de l'inférieur, du législateur et du sujet, possible, réelle et légitime dans la philosophie spiritualiste qui affirme un Dieu vivant et personnel, est impossible dans l'hypothèse panthéiste. En effet toutes les créatures ont une môme origine, une même nature, une égale puissance morale, quand on affirme que le monde est Dieu, que tous les êtres sont égaux ; et je ne vois pas sortir de cette égalité universelle, un Etre qui, investi du droit de commander, soit autorisé à se déclarer le supérieur et le législateur des hommes qu'il prétend gouverner.
Mais ce commandement émané d'un supérieur implique aussi nécessairement dans l'inférieur la liberté, c'est-à-dire la puissance physique de se soumettre à la loi ou de la violer. La soumission libre à la loi fait la moralité de nos actions et le mérite de notre vie. Si l'homme n'est pas libre; s'il est nécessairement et fatalement ou bon ou mauvais, il est inutile, et contraire à la raison, de lui commander des actions t. i. 8.
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et de lui faire connaître une loi ; il répondra à vos injonctions, à vos promesses et à vos menaces : il ne dépend pas de moi d'obéir ou de désobéir, car je ne suis pas libre , et les mouvements de ma vie sont identiques, sous le rapport de la causalité, aux mouvements de la plante et du minéral. L'homme libre est celui qui peut dire : ma volonté est à moi, et mes actions sont de moi. Mais si tout est Dieu, dans la nature; si la distinction personnelle des hommes est une erreur; si je suis un organe de Dieu, je n'ai pas le droit de dire : mes actions sont de moi, ma volonté m'appartient. C'est Dieu qui se sert de moi, de ma volonté, de mes membres, et par cette négation de la liberté humaine, on fait remonter jusqu'à Dieu la responsabilité même des actions mauvaises et de tous les crimes que la société civile poursuit et châtie.
Mais ce châtiment de l'homme coupable, révolté contre la loi, n'existe pas dans la philosophie panthéiste, et c'est justice : car, si l'homme n'est pas libre, il n'est pas responsable, et il ne peut pas encourir un châtiment. Le nirvana, ou le sommeil éternel de l'anéantissement final, tel est le dernier mot du panthéisme, et l'on comprend la sévérité de ces paroles par lesquelles Bayle châtiait l'utopie des disciples de Spinosa : « Voilà une hypothèse qui surpasse l'entassement de toutes les extravagances qui puissent se dire : ce que les poètes païens ont osé chanter de
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plus infâme contre Jupiter et contre Vénus n'approche point de l'idée horrible que Spinosa nous donne de Dieu ; car, au moins les poètes n'attribuaient point aux dieux tous les crimes qui se commettent, et toutes les infirmités du inonde , mais, selon Spinosa, il n'y a point d'autre agent et d'autre patient que Dieu par rapport au mal(l). »
C'est ainsi qu'en soumettant le panthéisme à l'examen de la raison, et en le dépouillant de l'appareil abstrait, métaphysique, transcendant sous lequel il se cache, on se trouve en tace d'une erreur grossière, et l'on s'étonne qu'une telle erreur ait pu séduire, un jour, l'esprit humain.
(1) Bayle, Dictionnaire philosophique.