CHAPITRE IX
l'immortalité et l'histoire
L'histoire des religions des anciens peuples qui ont précédé l'avènement du Messie, est pleine de l'affirmation de la vie future. Après le Messie, l'affirmation ne cesse plus, et la croyance à l'immortalité personnelle, universelle dans le temps et l'espace, est un fait important dont il faut chercher la cause et accepter les conclusions.
Si vous étudiez la religion des Hindous, qui représentent une partie considérable du vieux monde, vous y reconnaîtrez la foi profonde à la vie future, confondue avec les rêves du panthéisme et de la métempsycose. L'homme, émané de Dieu et traversant une série d'existences terrestres, qui correspondent à des purifications nécessaires, à des expiations pleines de justice, pour se perdre un jour dans le sein de la béatitude infinie, dans le Grand
Tout, dont le nom varie avec les formes religieuses, tel est le fond de la croyance des anciens peuples. L'idée de Dieu n'est point nette et correcte, elle est oblitérée; le sentiment de la distinction essentielle entre le fini et l'infini s'est effacé; les dogmes et les hypothèses chimériques sur les conditions de la vie nouvelle faite à l'homme, après la mort, se multiplient, et portent l'empreinte du génie des différents peuples, des mœurs antiques; mais la vérité fondamentale que nous cherchons est affirmée : l'homme dépend de Dieu et la vie présente appelle une vie future de récompense et de châtiment.
Dans le Bhagavad Gita, un bienheureux parle ainsi au guerrier, avant le combat : « Tu pleures sur des hommes qu'il ne faut pas pleurer, quoique tes paroles soient celles de la sagesse. Les sages ne pleurent ni les vivants ni les morts. Car jamais l'existence ne m'a manqué, ni à toi non plus, ni à ces princes; et jamais nous ne cesserons d'être, nous tous, dans l'avenir. Comme dans ce corps mortel sont tour à tour l'enfance, la jeunesse et la vieillesse, de même, après, l'àme acquiert un autre corps, et le sage ne se trouble pas. Les rencontres des éléments qui causent le froid et le chaud, le plaisir et la douleur, ont des retours et ne sont point éternelles. Supporte-les, fils de Reinti. L'homme qu'elles ne troublent pas;
i^) l'autre vie
l'homme ferme dans les plaisirs et les douleurs, devient, ô Baratha, participant de l'immortalité. Et ces corps qui finissent procèdent d'une âme éternelle, indestructible, immuable. Combats donc, ô Baratha! Celui qui croit qu'elle tue ou qu'on la tue, se trompe; elle ne tue pas, elle n'est pas tuée. Elle ne nait, elle ne meurt jamais; sans naissance, sans fin, éternelle, elle n'est pas tuée quand on tue le corps. Comment celui qui la sait impérissable, éternelle, pourrait-il tuer quelqu'un, ou le faire tuer? Comme l'on quitte des vêtements usés pour en prendre de nouveaux, ainsi l'âme quitte les corps usés pour revêtir de nouveaux corps.
« Ni les flèches ne la percent, ni les flammes ne la brûlent, ni les eaux ne l'humectent, ni les vents ne la dessèchent. Inaccessible aux coups et aux brûlures, à l'humidité et à la sécheresse, répandue en tous lieux, immobile, voilà ses attributs; puisque tu la sais telle, ne pleure donc pas !... Sachant donc que d'antiques sages, désireux de la délivrance, ont accompli leur œuvre, toi aussi, accomplis l'œuvre que ces sages ont accomplie autrefois. »
Vous avez entrevu à travers ce mélange incohérent de panthéisme et de métempsycose, l'idée de la vie future : elle fortifie le guerrier sur le champ de bataille, elle relève et soutient le courage du juste dans la lutte contre le
mal. C'est encore cette idée pleine d'espérance que nous retrouvons dans les débris du Zend- Avesta> et elle marque la parenté sensible de la religion de Zoroastre et de la religion des Brahmes, de la théologie des Perses et de la théologie des Hindous.
Dès cette vie, l'homme, dans la théologie persane, appartient à la société des êtres inférieurs. La mort le rend à ceite invisible société avec laquelle il a déjà vécu sur la terre. Accompagné des esprits célestes, l'homme passe le pont redoutable de la mort. Brahma l'attend sur son trône d'or, lui souhaite la bienvenue, et l'introduit dans l'assemblée des saints. Quant au mauvais qui n'a pas su se purifier de ses souillures par les douleurs salutaires du repentir, il cesse d'être une créature d'Ormuzd, le bon Dieu; il appartient à Ahriman, le Dieu mauvais. Il entre, par la mort, dans l'abominable société des démons, dans l'assemblée des mauvais. — Mais le mal ne doit pas prévaloir éternellement dans l'œuvre divine. La terre ne doit pas être l'éternel théâtre des douleurs de l'homme, et de la lutte entre le bien et le mal. La toute-puissance de Dieu au service de sa bonté infinie doit prévaloir, à une heure déterminée. L'enfer finira avec la douleur et le mal; et par la soumission d'Arhiman à Ormuzd, du Dieu mauvais au Dieu bon, la paix et la béatitude sans fin devien-
dront le partage de l'humanité unie à Dieu.
« Lorsque la lin du monde sera venue, le plus méchant des Darvans sera pur, excellent, céleste; oui, il deviendra céleste, le méchant, il deviendra saint, le cruel, et il fera un long sacrifice de louanges à Ormuzd. Au dernier jour, le roi des darvans, dit YAvesta, accomplira la loi, et s'établira dans la demeure des parvans. »
Vous avez reconnu, à cette citation, la ressemblance, je dirais presque l'identité des croyances religieuses des anciens habitants de l'Inde et de la Perse. Au témoignage d'Hérodote, telle était aussi la croyance des habitants de l'Egypte, « qui ont enseigné les premiers que lame de l'homme est immortelle ». La science contemporaine, éclairée par les découvertes et par l'intelligence complète des hiéroglyphes, des stèles funéraires, des vignettes du livre des morts qui contenait des instructions au défunt sur la manière de se conduire outre-tombe, la science nous révèle avec précision la foi des anciens peuples de l'Egypte à la survivance de l'âme (1). C'est bien encore la foi mêlée aux fables de l'émanatisme et de la métempsycose, qui fait le fond de la théologie égyptienne, mais elle est plus explicite et plus complète que la théologie
(1) A. Scholz, Die Mgyplologie und die Bûcher Mosi s. Wuitzbourg, 1878.
persane, parce que les peuples de l'Egypte attachaient une grande importance aux questions soulevées par l'étude de la vie future et tandis qu'ils appelaient la vie présente, l'hôtellerie où passe le voyageur, ils réservaient aux tombeaux le nom de demeures éternelles, affirmant ainsi leur mépris de la vie présente et leur estime de la vie future.
Suivez le savant docteur Scholz, qui a rétabli dans un ordre clair et rigoureux les idées des Egyptiens sur la vie future.
Dès que le cadavre embaumé est déposé dans le cercueil, l'àme descend dans l'hémisphère inférieur et comparait devant son juge, Osiris. Les Dieux ont d'abord pitié du mort, immobile et raide,et lui rendent les forces dont il a besoin pour marcher, parler, combattre, et, portant sur son cœur le scarabée, après avoir franchi le seuil de la porte, il est attaqué par les monstres typhoniens qui veulent le dévorer; mais le mort, qui s'appelle Osiris comme le Dieu dont toute âme humaine est l'incarnation, continue sa course, en vainqueur, après avoir triomphé de ses premiers ennemis. 11 répare ses forces, en prenant le breuvage que lui offre la déesse Nut, et arrivé à la première porte du ciel, il commence un dialogue avec la lumière céleste qui l'instruit et l'initie à la connaissance de sa vie nouvelle. Il passe successivement par diverses métamorphoses, dans des corps d'ani-
maux : épervier, hirondelle, serpent, jusqu'au jour où il reprend son corps embaumé, laissé dans le cercueil ; et ensemble ils pénètrent dans la demeure de Thoth : de là il arrive au fleuve du monde inférieur qui les sépare de la béatitude, déjoue les ruses d'un mauvais batelier qui veut le détourner de sa route, et s'adresse au nocher qui lui fait subir un interrogatoire, et l'emporte ensuite, au courant de l'eau, dans les champs Elysées, dans la vallée de Balot ou de l'abondance, au côté oriental du ciel. Là le mort jette la semence, moissonne une riche moisson de science, et se prépare ainsi à la redoutable épreuve du jugement final.
On retrouve dans cette salle du jugement, Aunubis qui guide le mort à travers les détours du labyrinthe, Osiris et ses quarante-deux assesseurs, la déesse de la justice, Cerbère et ces personnages dont le nom remplit la mythologie des peuples païens. Le mort qui a évité le mal et fait le bien pendant la vie, écoute la sentence des juges qui l'acquittent, et entre dans la félicité de l'Egypte céleste; et par des purifications et des incarnations successives, après des voyages célestes avec le soleil auquel il est uni, après l'identification avec une figure symbolique qui possède tous les attributs de la divinité, le défunt s'évanouit dans le sein de Dieu.
l' AUTRE VIE lSî
Mais, si le défunt n'a pas fait le bien pendant sa vie ; s'il n'a pas évité le mal, il est condamné par le juge Osiris, flétri, enfermé dans le corps d'un animal immonde, et, tandis que l'àme du juste se perd dans l'essence divine, l'àme coupable disparait dans le néant.
Les vérités essentielles qui se dégagent de cette théologie ancienne et qui sont le patrimoine de tous les anciens peuples, sont : l'immortalité de l'àme, la responsabilité, le châtiment du coupable, la résurrection des corps, la récompense du juste et, enfin, la purification de l'homme qui n'est encore ni assez coupable pour subir le châtiment des mauvais, ni assez pur pour mériter la récompense des bienheureux, dans les champs Elysées et dans l'immensité de l'essence de Dieu.
Avec Platon et Gicéron, dont les écrits sont l'expression la plus élevée du génie grec et du génie romain, la pensée humaine fait un effort vigoureux pour justifier le dogme de l'immortalité. Nous sortons des fables orientales sur les châtiments et les récompenses, dans la vie future, et si les nobles esprits que nous allons entendre, embarrassés en présence de l'étendue du problème et de l'insuffisance de la raison pour