T. I. II
le résoudre, ont mêlé l'erreur à la vérité, il faut bien reconnaître néanmoins le caractère scientifique de leur démonstration de l'immortalité de l'âme.
Platon fait reposer sur quatre preuves principales sa croyance à la vie future, et je me contenterai de les indiquer, en les dépouillant de ce brillant vêtement que le génie de Platon jette sur ses idées. L'expérience nous apprend, dit Platon, que toute chose naît de son contraire. Ainsi le sommeil nait de la veille, la mort de la vie, et réciproquement. Cette loi universelle est aussi une loi pour l'homme qui doit passer par des alternatives de vie et de mort : « Nous sommes amenés, dit Platon à Cébès, à convenir que les vivants naissent des morts, et les morts des vivants, preuve incontestable qu'il est impossible que les âmes ne séjournent pas dans un lieu d'où elles reviennent à l'existence. » — D'ailleurs, s'il en était autrement, il arriverait une heure où la mort et le néant deviendraient l'unique empire des Dieux; conception qui répugne à l'idée que nous avons de l'Etre suprême : « Partant, mon cher Cébès, si tout ce qui a reçu l'existence venait à mourir, et demeurait clans le même état, sans jamais renaître, n'arriverait-il pas nécessairement que tout aurait une fin, et qu'il n'existerait plus rien? Car, si des choses mortes il ne naît pas dos
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choses vivantes, et que les choses vivantes viennent à mourir, n'est-il pas impossible que tout ne soit pas, enfin, absorbé par la mort et entièrement anéanti? »
La seconde preuve de l'immortalité se rattache à la théologie platonicienne de la nature et de l'origine des connaissances humaines. Toutes nos connaissances ne sont, selon Platon, que des réminiscences des idées antérieures qui nous étaient connues dans un autre monde où nous avons déjà vécu, avant de venir animer le corps que nous habitons, dans ce monde. Qu'on interroge un enfant et un homme illettré, avec intelligence, sur des propositions géométriques, des axiomes, des vérités premières, sur la bonté, la beauté de certaines paroles et de certaines actions, ils comprennent et ils répondent avec certitude et vérité. Or, puisque cette connaissance est ainsi dans tous les hommes, et qu'elle est, d'ailleurs, indépendante de l'éducation, elle ne peut être qu'un souvenir ravivé, d'une connaissance que nous avions déjà,- et elle est aussi une preuve que la vie succède à la mort, et la mort à la vie.
D'ailleurs, ce qui est composé, dit Platon, peut seul se décomposer et disparaître. Ainsi en est-il des vêtements, des meubles, et de tant d'autres choses de même nature, exposées à vieillir et à périr. Mais ce qui n'est pas com-
posé ne peut ni changer, ni mourir. Et c'est ainsi que notre âme ne peut pas mourir, parce qu'elle est la beauté, la bonté, l'égalité, c'est-à-dire une réalité qui n'est pas faite de parties.
Enfin, ajoute Platon, ce qui est divin est digne de commander, et ce qui est digne de commander ne meurt pas. Ce qui est immortel commande, et ce qui est mortel obéit. Or, notre âme commande et notre corps obéit, et aussi l'âme est immortelle, et le corps est mortel.
Ecoutez encore le divin philosophe : « En conséquence, écrit Platon, l'âme, cet être invisible, va dans un autre lieu, semblable à ellemême, elle retourne véritablement dans le sein d'un Dieu plein de bonté et de sagesse, et c'est où j'espère que la mienne se rendra bientôt, s'il plait à Dieu. Eh quoi! une âme de cette nature, et créée avec tous ces avantages, n'aurait pas plus tôt quitté le corps qu'elle serait dissipée et anéantie, comme le croiraient la plupart des hommes. Il s'en faut de beaucoup, mon cher Simmias, et mon chez Gébès! Voici plutôt ce qui arrive, et ce que nous devons croire très fermement : si l'âme se retire pure, sans conserver aucune souillure du corps n'ayant eu volontairement avec lui aucun commerce, l'ayant toujours fui, au contraire; si elle s'est toujours recueillie
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en elle-même, absorbée qu'elle était par la méditation des principes de cette philosophie sage qui apprend à mourir, car la philosophie est-elle autre chose qu'une préparation à la mort? — Non, certes! — Si l'âme se retire, dis-je, en cet état, elle rejoint un être semblable à elle, un être divin, immortel, ci plein de sagesse, et jouit alors d'une merveilleuse félicité, délivrée de ses erreurs, de son ignorance, de ses craintes, de ses amours qui la tyrannisaient, et de tous les autres maux attachés à la nature humaine; et comme on le dit des gens initiés aux saints mystères, elle vit avec les Dieux, d'une vie éternelle. N'est-ce pas là ce que nous devons croire? — Sans doute, Socrate (1)! »
C'est encore au Xe et au XIIe livre des Lois que Platon, dédaigneux de la vie présente et
(1) Phédon ou de l'âme.
On pourrait rapprocher encore les textes suivants des textes cités : « Apud Xenophontem au te m moricus Cyrus major hseo dixit : Nolite arbitrai! o mihi charissimi tilii, me euma Tobis discessero, nusquam aut nullum fore; nec enim dum eram vobiscum, animum meum videbatis, sed eum esse in hoc corpore, ex iis rébus, quas gerèbam, intelligebatis; eumdem igitur esse crédite, etiamsi nullum videbitis. » De Senecluie.
« Quid multa? Sic mihi persuasi, sic sentio; cum tanta celeritas animorum sit, tanta memoria prœteritorum, futurorum prudentia, tôt artes, tôt scientire, tôt inventa non posse eam naturam quœ res continct, mortalem esse. » De senectule.
« In animi autem cognitione dubitare non possumus, nisi plane in physicis plumbei sumus, quin nibil sit animis admixtum, nihil concretum... nibil duplex, quod cum ita sit, certe nec secerni nec dividi, nec distrahi potest, nec interire igitur. » Tusc. quaest. I, p. 119, Cicéron.
de ce simulacre qu'on appelle le corps humain, rappelle à ses disciples « que la masse de chair que Ton jette au tombeau n'est pas la personne aimée que nous pleurons », et, dévoilant l'ordre général de la nature, la justice impitoyable des Dieux, l'immensité embrassée par le regard et par l'action de la Providence, il annonce à l'Athénien et à Clinias la récompense du juste et le châtiment du coupable : « Lorsqu'une âme a fait des progrès signalés ou dans le bien ou dans le mal par une volonté courageuse et persévérante, elle reçoit, si elle a fait le bien et pratiqué la vertu, jusqu'à devenir divine, de hauts privilèges, et elle s'élève de la demeure présente dans une demeure de sainteté et de bonheur; et si elle a été perverse, elle descend dans une demeure conforme à son état (1). »
Ainsi, Platon invoque successivement la nature de l'àme, les idées innées, la justice de Dieu et sa Providence, pour démontrer la certitude inébranlable de la vie future. Il est, d'ailleurs, un écho des traditions sacrées et des instincts invincibles de notre raison, de notre cœur, de notre âme, enfin, quand il développe, avec la sérénité d'un sage et l'élévation d'un philosophe, ces graves et lumineuses considérations sur le détachement des sens et la
(1) Les Lois, livre X.
préparation à la mort qui précède une meilleure vie.
Jamais, en effet, l'affirmation de la survivance de Famé n'a cessé de se faire entendre, depuis l'origine de l'homme, et Gicéron déclare en termes formels « que plus les nations touchaient de près à l'origine des choses et aux premières productions des Dieux, plus la vérité, sans doute, leur était connue; et la croyance générale des anciens était que la mort ne détruisait pas tout sentiment, et que l'homme, en sortant de ce monde, n'est pas anéanti (1). »
Gicéron justifie la tradition dont il constate l'existence, et encore que sa méthode diffère, par des points importants, de la méthode platonicienne, il présente une argumentation solide en faveur de cette immortalité de l'homme qui dominait la religion officielle de la Grèce et de Rome. L'exemple des anciens, le culte des morts, le désir de se survivre, ou par la famille, ou par la gloire, la pompe des inscriptions funéraires et des tombeaux.: telles sont les raisons que le grand orateur de Rome met en ordre et développe à l'appui de sa thèse. Il est plus
(1) Tusculum., I, cap. xu. — Sénèque a démontré également l'immortalité de l'ame par le consentement unanime des peuples : « Cum de animarum aeternitate disserimus, non levé momentum apud nos habet consensus bominum aut timentium inferos, aut colentium. Utor hac publica persuasione. » Epist. c. xvii, p. 494,
abstrait et plus profond, quand il attaque directement ses adversaires, et qu'il en détruit les objections. Les hommes qui ne comprennent pas qu'une âme séparée du corps puisse exister, comprennent-ils mieux, dit Cicéron, comment l'âme peut habiter un corps et l'animer? N'estil pas plus facile de concevoir Ta me dégagée du corps, et s'élevant aux demeures supérieures que d'expliquer sa présence dans un corps qui ne lui ressemble pas? Est-ce que la raison, la mémoire et les autres facultés de l'âme, si riches et si étendues dans leur puissance, sont composées et ressemblent aux corps? Est-ce que nos facultés ne sont pas divines et, par suite, immortelles? Serait-il corruptible et mortel l'homme qui a étudié les astres, les lois, les arts, la poésie, la philosophie? L'homme qui pratique et enseigue le culte des Dieux? Et ne faut-il pas reconnaître que la mort est notre but, et qu'elle doit faire de nous des Dieux, en nous unissant aux Dieux (1)?
Le Songe de Scipion complète la pensée exprimée dans les Tusculanes, et je m'arrête à cette parole, dont l'élévation philosophique ne vous laissera pas indifférents : « Apprends, dit Gicéron, que tu es semblable aux Dieux, parle sentiment, la mémoire, la prévoyance, etc. Exerce bien ton âme, et si, pendant qu'elle est
(1) TttSCy I.
prisonnière dans ce corps, elle cherche à secouer ses chaînes, à contempler les merveilles des cieux, quand viendra l'heure de mourir, elle s'envolera avec plus de rapidité vers sa demeure natale (1). »
C'est l'espérance et l'impérissable besoin de vie dont notre âme est pleine, qui sont traduits dans les paroles que vous venez d'entendre, et Virgile les rend aussi, avec la grâce de son génie, quand il vous parle de l'Elysée, du Tartare, des champs des pleurs, campos Ingénies; quand il vous promet encore un renouvellement de vie, après la mort, qui n'est pas l'anéantissement de notre nature :
... Nec morti esse locum sed viva volare Siderisin numerum, algue alto succedere cœlo (2).
Le peuple juif ne pouvait pas ignorer la doctrine commune à tous les peuples de l'Orient, avec lesquels il eut de si fréquents rapports et l'affirmation de l'immortalité se retrouve sous une forme implicite ou explicite dans toute la suite des livres de l'Ancien Testament. Je ne m'arrêterai pas à une exposition détaillée, à une
(1) Songe de Scipion.
(2) Georgiq., lib. IV.