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LE SIGNE DE LA MORT ET LA. MORT APPARENTE

Les sciences naturelles et la philosophie nous apprennent à reconnaître en nous trois grandes classes de phénomènes, dont l'existence est facile à constater; elles se rattachent aux trois vies, végétative, animale et raisonnable qui font la vie humaine. En effet, l'homme respire, sécrète, grandit, se reproduit et accomplit les actes que la science attribue aux végétaux. L'homme encore sent et change de place comme font les animaux. L'homme, enfin, pense, délibère et agit, et cette puissance dernière n'appartient qu'à lui, dans la catégorie des êtres créés.

Quelle est celle des trois vies qui cesse et dont la fin sépare l'homme des vivants? Qu'est-ce que la mort? L'enseignement philosophique et chrétien, la raison et la foi nous apprennent, sans doute, et nous sommes loin

de le contester, que la mort est la séparation des deux substances, étroitement unies, pendant la vie : de l'âme introduite par la justice de Dieu dans le monde invisible qui devient sa demeure définitive, et du corps dont l'analyse chimique recueille la poussière et révèle encore les transformations incessantes, dans le tourbillon vital, dans l'immense réservoir de la nature; et telle est, en effet, la seule explication raisonnable du passage delà vie à la mort.

Mais il est permis de creuser ce problème et de chercher à reconnaître avec les physiologistes qui ont exploré le corps humain, par quelle opération particulière et par quel lien mystérieux ces deux substances sont unies, et à quel signe certain, antérieur à la décomposition, il est possible de constater la mort, ou la séparation de l'âme et du corps.

La vie intellectuelle, qui est le caractère essentiel de la nature humaine, peut cesser sans causer la mort. L'enfant, clans le sein de sa mère; l'idiot, le fou, l'homme clans certains états pathologiques connus, classés, déterminés, cessent d'excercer les facultés élevées de l'âme, le raisonnement, l'association des idées, la mémoire, avec conscience de leur identité, et cependant la vie peut manifester encore, en eux, sa puissance, par la force matérielle et par les caractères de la santé. Souvent même, et dans une certaine mesure, on

peut constater un développement inverse de la vie intellectuelle et de la vie matérielle, et tandis que l'homme qui vit parla pensée, n'a qu'une santé médiocre et des forces à peine suffisantes pour vivre, l'ouvrier, le paysan, l'homme qui vit peu par la pensée, possède, au contraire, tous les avantages d'une santé débordante, de la plénitude de la vie.

L'homme peut cesser encore, pendant quelque temps, d'exercer les actes de la vie animale ou de relation, sans mourir. La paralysie, les agents anesthésiques, des causes morbides particulières, peuvent frapper ou les nerfs de la sensibilité ou les nerfs du mouvement, et couper ainsi, par une action énergique, les rapports de l'homme avec ses semblables, en changeant d'une certaine manière les conditions de son existence, et cependant ce n'est pas la mort, l'àme ne cesse pas encore d'être le principe qui habite et anime le corps.

C'est par les fonctions végétatives que Fàme anime le corps, et quand ces dernières cessent, l'homme meurt. Selon Bichat et les physiologistes de son école, la mort est la cessation des fonctions de l'un des trois organes qui forment le trépied vital : le cerveau, le poumon et le cœur (1). Le cœur envoie le sang

(1) Bichat, Recherches sur la vie et la mort. Edit. annotée par le Dr Cerise.

à toutes les parties du corps qu'il doit nourrir; le sang entretient la vie : pabulum vitœ. C'est dans le poumon, et sous Faction de l'air, que le sang, débarrassé de l'acide carbonique, devient propre à la vie. La moelle allongée est le foyer d'innervation qui entretient la contractilité du cœur et des poumons. Coupez le bulbe rachidien, la contractilité du poumon n'est plus possible, l'hématose s'arrête, et le cœur cesse d'envoyer le sang et la vie aux extrémités du corps.

Flourens a voulu donner plus de précision à cette définition de la mort, et après avoir fait sur le cerveau des expériences souvent renouvelées, il a essayé de décrire en ces termes le nœud vital, ou le point précis qui répond à la vie :

« Je disais, dans un mémoire présenté à l'Académie en 1827, que le nœud vital de la moelle allongée avait trois lignes à peine d'étendue, et je croyais alors beaucoup dire. Je puis dire aujourd'hui beaucoup plus : il a à peine une ligne, j'ai fait représenter sur deux figures de cerveau, l'une de cerveau de chien, l'autre de cerveau de lapin, les deux limites supérieure et inférieure du point vital, telles que les donnent mes dernières expériences. La limite supérieure passe sur le trou borgne ; la limite inférieure passe sur le point de jonction des pyramides postérieures ; entre ces

deux limites est le point vital, et, de lune de ces deux limites à l'autre, il y a à peine une ligne.

« Je fais souvent l'expérience en procédant par sections transversales. Si la section passe en avant du trou borgne, les mouvements respiratoires du thorax subsistent; si la section passe en arrière du point de jonction des pyramides, les mouvements respiratoires de la face subsistent. Si la section passe sur les points du V de substance grise, inscrit dans le V des pyramides ou du bec de plume, les mouvements respiratoires du thorax et de la face sont abolis sur-le-champ et tout ensemble.

« Je fais souvent aussi l'expérience d'une autre manière. Je me sers d'un petit emportepièce dont l'ouverture a à peine l millimètre de diamètre. Je plonge cet emporte-pièce dans la moelle allongée, ayant bien soin que l'ouverture de l'instrument réponde au V de substance grise et l'embrasse. J'isole ainsi tout à coup le point vital du reste de la moelle allongée, ... et tout d'un coup les mouvements respiratoires du tronc et les mouvements respiratoires de la face sont abolis.

« J'ai fait représenter sur les deux figures de cerveaux que je rappelais tout à l'heure, un petit cercle qui embrasse la pointe du V de substance grise; ce petit cercle marque à la fois et la véritable place et la véritable étendue du point vital. On voit que ce point, premier

moteur du mécanisme respiratoire, et nœud vital du système nerveux (car tout ce qui, du système nerveux, reste attaché à ce point, vit, et tout ce qu'on en sépare meurt), n'est ainsi que je Fai répété bien des fois, pas plus gros que la tête d'une épingle. C'est donc d'un point qui n'est pas plus gros qu'une tête d'épingle que dépend la vie du système nerveux, la vie de l'animal, par conséquent, en un seul mot, la vie (1). »

Les expériences et l'affirmation de M. Flourens ne sont pas en opposition avec la définition de la mort donnée par Bichat, et l'on peut reconnaître dans les témoignages de ces deux hommes célèbres la justification de la thèse qui explique la cessation de la vie par l'anéantissement de l'acte qui anime, nourrit, vivifie le corps. C'est, en effet, la moelle allongée ou le cerveau qui donne, ainsi que nous l'avons fait observer, la contractilité aux vaisseaux et aux poumons; la fonction du poumon est de purifier le sang par l'hématose, et le rôle du cœur est de nourrir toutes les parties du corps, en les baignant dans le sang, et si la section du point déterminé par Flourens entraine immédiatement la mort, c'est parce qu'il paralyse le poumon et ne lui permet plus de rendre le sang veineux, propre à la vie.

(1) Flourens, De la Vie et de l'Intelligence) p* 81 etsuiv. Paris, 4858.

Un physiologiste éminent, philosophe érudit, M. Frédault, qui cherche la justification par la science contemporaine, de la doctrine scolastique sur la vie et la mort, a résumé et présenté dans une vive clarté, la thèse que nous venons d'exposer : « L'existence est le résultat de l'association de rame avec le corps. Si cette association devient impossible, la mort arrive, et elle ne peut devenir impossible que par le fait du corps. L'àme a, par sa nature même, soif d'être unie à la matière; elle s'unit au corps, et l'étreint de l'amour de son union, et accomplit les actes avec lui. Mais si le corps ne peut suffire à cette union, ou lui résiste, ce n'est pas l'àme qui le quitte, c'est lui qui quitte l'àme. Ainsi, dans cette union, Facte principal, c'est l'union, et par cela même la constitution, la formation du corps. Par la pensée, supprimez l'acte formateur essentiel, l'acte nutritif, dans toutes les parties du corps, et immédiatement la mort arrive. De sorte que l'acte essentiel de la vie, la fonction vraiment vitale, c'est la nutrition de toutes les parties du corps. C'est avec le corps et par lui que l'àme vit de l'existence de ce monde, et son acte vraiment vital, c'est de constituer son corps (1). »

La fermentation succède à la vie dans le

(1) Dr Frédault. Traité d'anthropologie, p. S20»

corps que l'ame cesse d'animer. Les éléments matériels se séparent et, cessant d'obéir aux lois vitales qui gouvernent le corps humain, passent sous la domination des lois purement physiques. Des gaz et des acides; de l'eau qui s'évapore et des sels qui se volatilisent en partie, après la décomposition, et enfin, une matière terreuse ou une traînée de poussière, c'est tout ce qui reste du corps humain. Mais la force et la matière sont perpétuellement inséparables, et, dans cette matière en décomposition, nous voyons encore une vie nouvelle, expression de cette force unie à la matière, révéler sa présence par des phénomènes nouveaux, et justifier la pensée profonde de Platon : partout ici-bas, la vie nait de la mort. L'acide carbonique, l'eau, l'acide humique, l'ammoniaque et les sels font pousser sur les tombes les fleurs et les fruits, et ce cadavre qui se décompose en air et en cendre engendre de nouvelles forces, sous les formes nouvelles et si variées des végétaux, jusqu'aux premiers confins de l'ordre animal.

Le physiologiste s'arrête au fait matériel de la décomposition pour constater la mort, mais le philosophe s'élève par la pensée au-

dessus des phénomènes, et il cherche au delà des effets constatés par les sens, la cause invisible qui les produit. Quelle est donc la cause invisible qui cesse instantanément de produire dans le corps humain les actes végétatifs et nourriciers qui lui conservent la vie? Question vaste et délicate, qui a divisé pendant longtemps, et qui divise encore aujourd'hui les penseurs éminents, préoccupés du grave problème de la vie.

Ce n'est pas l'àme qui conserve et développe la vie, disent les cartésiens, et encore que la présence de l'àme soit nécessaire, elle a d'autres soucis; le regard plongé dans les profondeurs du monde intelligible, elle ne s'occupe de son corps ni pour le mouvoir, ni pour le nourrir, car la nutrition et les mouvements qui se produisent dans le corps sont le résultat des lois générales de la nature et d'un acte particulier de Dieu, à l'occasion d'un acte de volonté, ou d'un commandement de notre âme. Dans un long éclaircissement sur le VIe livre de la Recherche de la vérité, Malebranche enseigne et défend cette hypothèse, où l'on retrouve le caractère mystique et brillant de son esprit. « Je nie, écrit ce grand métaphysicien, que l'àme ait la moindre connaissance des esprits animaux dont elle se sert pour remuer le corps qu'elle anime. Enfin, quand même l'àme connaîtrait exactement les esprits animaux, et quand môme elle serait ca-

pable de les mouvoir, ou de déterminer leurs mouvements, je nie qu'avec tout cela elle pût choisir les tuyaux des nerfs dont elle n'a aucune connaissance, afin de pousser en eux les esprits, et remuer ainsi le corps avec la promptitude, la justesse et la force que l'on remarque dans ceux mêmes qui connaissent le moins la structure de leur corps.

« Car, supposé même, ajoute Malebranche, que nos volontés soient vraiment la force mouvante des corps, quoique cela paraisse incompréhensible, comment peut-on concevoir que l'âme remue son corps? Le bras, par exemple, ne se remue que parce que les esprits enflent quelques-uns des muscles qui le composent. Or, afin que le mouvement que l'âme imprime aux esprits qui sont dans le cerveau, se pût communiquer à ceux qui sont dans les nerfs, et ceux-ci aux autres qui sont dans les muscles du bras, il faudrait que les volontés de l'âme se multipliassent et changeassent à proportion des rencontres ou des choses presque infinies qui se feraient dans les petits corps qui composent les esprits. Mais cela ne se peut concevoir si l'on n'admet dans l'âme un nombre infini de volontés, au moindre mouvement du corps, puisqu'il est nécessaire pour le remuer qu'il se fasse un nombre infini de communications de mouvements. Car, enfin, l'âme étant une cause particulière et

qui ne peut savoir exactement la grosseur ni l'agitation d'un nombre infini de petits corps qui se choquent, lorsque les esprits se répandent dans les muscles, elle ne pourrait, dit encore Malebranche, ni établir une loi générale de la communication des mouvements de ces esprits, ni la suivre exactement si elle l'avait établie. Ainsi, il est évident que l'àme pourrait remuer son bras, quand même elle aurait le pouvoir de déterminer le mouvement des esprits animaux qui sont dans le cerveau. »

Leibniz accuse encore davantage cette séparation de l'âme et du corps, et loin d'admettre que l'àme soit réellement le principe des actes végétatifs qui entretiennent la vie dans le corps, il n'admet aucune influence immédiate et mutuelle entre l'àme et le corps. Figurezvous, dit Leibniz, deux horloges ou deux montres qui s'accordent parfaitement. Or, cela se peut faire de trois façons. La première consiste dans une influence mutuelle d'une horloge sur l'autre; la seconde-, dans le soin d'un homme qui y prend garde; la troisième, dans leur propre exactitude. Mettez, maintenant, l'àme et le corps à la place de ces deux horloges, leur accord ou sympathie arrivera aussi par une de ces trois manières. La voie de l'influence est celle de la philosophie vulgaire ; mais, comme on ne pourrait concevoir ni par-

ticules matérielles, ni espèces ou qualités immatérielles qui pourraient passer de l'une de ces substances dans l'autre, on est obligé d'abandonner ce sentiment. La voie de l'assistance est celle des causes occasionnelles, mais je tiens, dit Leibniz, que c'est faire venir Deum ex machina dans une chose naturelle et ordinaire, où, selon la raison, il ne doit intervenir que de la manière dont il concourt à toutes les autres choses de la nature. Ainsi, il ne reste qu'une hypothèse, c'est-à-dire que la voie de l'harmonie préétablie, par un artifice divin prévenant, qui, dès le commencement, a formé chacune de ces substances d'une manière si parfaite, et réglée avec tant d'exactitude, qu'en ne suivant que ses propres lois qu'elle a reçues avec son être, elle s'accorde pourtant avec l'autre, tout comme s'il y avait une influence mutuelle, ou, comme si Dieu y mettait toujours la main, au delà de son concours général.

Les vitalistes ont écarté avec Leibniz l'hypothèse de l'intervention de Dieu, mais jaloux de jeter un pont entre ces deux substances, dont la séparation leur paraissait excessive dans le système de Leibniz, ils ont conçu l'idée d'une âme de seconde majesté, d'un principe vital, chargé d'entretenir la vie dans le corps, et dont la disparition ou l'anéantissement serait la cause immédiate de

la fin de la vie. Les organiciens ont écarté le principe vital des vitalistes et le médiateur plastique de Cudoworth, et ils ont enseigné avec les matérialistes que la vie et la mort de l'homme n'étaient pas essentiellement différentes de la vie et de la mort des animaux ; et que le savant ne voit dans toute la nature que l'application d'une loi éternelle qui préside aux conversions des forces et aux métamorphoses de la matière. Les vitalistes mitigés ont réservé à l'âme les facultés morales et intellectuelles, et ont reconnu que sa présence était indispensable à la conservation de la vie dans le corps, mais, après avoir fait cet aveu commandé par la foi et par la raison, ils ont dit, avec les cartésiens, que tous les actes de la vie végétative se succédaient en nous, sans l'intervention directe de l'àme, et sous l'empire des lois qui engendrent ces mêmes phénomèmes ou les actes similaires dans les plantes et dans les animaux. Les animistes ont repris l'antique tradition de l'école : l'àme est la forme du corps, et après avoir enseigné que l'àme est réellement le principe de la pensée, de la volonté, de l'amour, ils ont démontré qu'elle est encore douée d'une faculté particulière, en vertu de laquelle elle produit l'acte vital, l'acte végétatif, par lequel, sans cesser d'être une puissance intelligente et morale, elle alimente le corps, et lui conserve la vie ; et T. i. 12.

après avoir ainsi justifié la doctrine scolastique, ils ont développé la définition de la mortque nous avonsexposéc,ilsont dit que la vie cesse, quand l'âme cesse l'acte végétatif, qui fait le corps humain (1).

Mais, si nous écartons l'erreur grossière et gratuite des matérialistes, nous reconnaîtrons que ces écoles diverses s'accordent sur la donnée fondamentale du problème, et professent avec une égale autorité, que le corps meurt, quand l'a me se sépare de lui : mais à quel signe est-il possible de constater la brusque séparation des deux substances, ou la fin de la vie? La mort n'est pas, en effet, comme le croit le vulgaire, l'épuisement d'une force analogue à l'huile qui alimente la lampe, elle est un acte violent qui réalise la parole évangélique : Je viendrai à vous comme un voleur. « La mort, écrit le Dr Tessier, surprend tout homme dont elle arrête la vie comme un cavalier arrête son cheval en tirant la bride. Les anciens, pour exprimer cette vérité, avaient imaginé la fable des Parques, occupées à dérouler sur leurs fuseaux, le fil de notre vie, coupant ce fil avec leurs ciseaux, à des longueurs différentes, suivant l'arrêt du destin... Les tables mortuaires publiées chaque matin nous montrent des vies tranchées, les unes

Jl) Voir notre livre : La Vie dans l'esprit et dans la matière, 3* édition.

au moment de la naissance, les autres au commencement ou au milieu de ces périodes qu'on appelle les âges. Les gouvernements demandent des statistiques sur les causes de décès; à quoi cela s'appliquerait-t-il si la mort n'était que l'épuisement de la vie, le repos d'une machine dont le ressort n'a que tant ou tant de longueur, la disparition d'un astre, par suite d'un mouvement de rotation qui doit durer un certain nombre d'heures, sans une minute de plus, ni une seconde de moins. Du reste, à propos de quiconque descend dans la tombe, on entend répéter : il est mort avant le temps, à peine fait-on une exception pour les vieillards caducs (1). »

Nous voyons ainsi tous les jours l'accomplissement de la prophétie et la sagesse de Favertissement souvent répété dans l'Evangile : « Tenez-vous prêt, car vous ne savez pas à quelle heure le fils de l'homme arrivera. » Mais notre attention, distraite et mobile, ne s'arrête pas à ces divines paroles pour en méditer le sens et en recueillir les fruits, et l'homme, fasciné par les préoccupations terrestres et par le souci aveugle des intérêts matériels, marche jusqu'au jour oùTapparition violente et le coup suprême de la mort le jette éperdu et tremblant aux pieds de la justice

(1) Tessier, l'Art médical, 1858, t. VII, p. H.

qui n'entend plus la voix de la clémence ! Mais, en frappant l'homme, la mort lui inflige un stigmate, qui est le signe le plus certain du coup qu'elle a frappé, c'est la décomposition : Tu es poussière et tu retourneras en poussière. Et la science dont les progrès merveilleux et rapides étonnent la génération présente, la science n'a pas découvert encore de signe plus certain de la mort que la dissolution visible des parties qui composent le corps humain.

Si nous pouvions saisir immédiatement par le regard, ou par une expérience certaine, l'âme qui anime le corps, il nous serait également facile de constater ou son absence ou sa présence, et de reconnaître ainsi, sans erreur, la fin de la vie, et nous n'aurions pas à craindre l'épouvantable supplice des enterrés vivants.

Mais ni le regard, ni les expériences ne peuvent saisir cette réalité, cette puissance mystérieuse qu'on appelle l'àme et la vie, et nous n'arrivons à constater sa disparition qu'à travers certains phénomènes physiques, dont les témoignages n'ont pas encore pour nous l'irrésistible clarté que l'esprit humain a le droit de chercher. Gomme l'observe, avec raison et

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profondeur, l'illustre Bichat, l'individu vit encore plusieurs jours au dedans, tandis qu'il cesse tout à coup d'exister au dehors. L'interruption des phénomènes externes de la vie étant un signe presque constamment infidèle de la réalité de la mort, on ne peut se prononcer sur Texistence de celle-ci, qu'après la cessation des phénomènes de la vie intérieure, et qu'il est difficile à la science de pénétrer dans ces régions intérieures et profondes de la vie ! Aussi, écrit Thomassin, avec un rare esprit d'observation : « Si rien n'est plus certain que la nécessité de la mort, rien ne l'est moins que l'extinction totale du principe de la vie. L'art de ne point confondre les vivants avec les morts a encore ses incertitudes. Enfin, je laisse échapper une vérité cruelle, le diagnostic de la mort est équivoque en plusieurs cas, et nous courons les risques, malgré les leçons de quelques savants recommandables, d'être ensevelis et même enterrés avant que nous ayons entièrement cessé d'être (1). »

Malheureusement, des faits trop certains appuient ces affirmations théoriques des savants qui ont étudié avec un esprit libre de préjugés, la question si grave des inhumations précipitées. Bru hier rapporte dans un ouvrage écrit en 1740, et trop riche de détails précis,

(1) Thomassin, Réflexions sur quelques propriétés du principe de la vie,

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181 faits, parmi lesquels il cite 52 personnes enterrées vivantes, 53 revenues à la vie, après avoir été enfermées dans le cercueil, 75 réputées mortes sans l'être et qui sont sorties de leur sommeil léthargique avant qu'on les ensevelît, 4 enfin ouvertes par le chirurgien avant leur mort.

M. Rambosson, qui a traité cette question en essayant de confirmer ses affirmations par des faits et des témoignages abondants et sérieux, formule ainsi ses conclusions :

« L'histoire des résurrections dans la mort apparente se compose de faits authentiques tellement nombreux, qu'il faudrait plusieurs volumes pour les renfermer. Il est incontestable que des sujets livrés trop brusquement au couteau anatomique ont donné, par leurs cris désespérés, des marques certaines de vie. Des faits très nombreux, entourés de toutes les preuves de l'authenticité, démontrent que de prétendus morts se sont retournés dans leurs cercueils, qu'ils se sont levés de leurs sépultures, que d'autres ont été trouvés loin de leurs bières, ayant expiré sur les degrés de leurs caveaux funéraires.

« Il est certainement impossible que, dans le nombre de ces relations funèbres, il n'y en ait pas de fausses, de controuvées; mais il s'en trouve aussi une multitude dont le sceptique le plus obstiné et l'homme le plus compétent et le plus

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sévère sur les preuves sont obligés d'admettre l'affreuse réalité ; et d'ailleurs, triste compensation! que de cas épouvantables resteront à jamais ensevelis dans le secret impénétrable du tombeau (1) ! »

Les savants ont cherché à déterminer les caractères qui seraient, antérieurement à la décomposition, un signe certain de la mort; mais leurs efforts n'ont pas donné le résultat promis, et le problème attend encore une solution.

L'arrêt de la respiration, constaté directement par les sens, ou indirectement par un miroir, n'est pas une indication sûre de la fin de la vie ou de la disparition de l'àme, car on a constaté que la respiration peut s'arrêter pendant quelque temps et la vie continuer encore.

Le docteur Bouchut a repris, pour la justifier, l'opinion de Récamier, et il a donné comme indices certains de la mort l'absence prolongée des battements du cœur à l'auscultation ; le relâchement simultané de tous les sphincters, du à la paralysie des muscles; l'affaissement du globe de l'œil et la perte de la transparence de la cornée. Cependant, des observations faites par Stevenson et des faits constatés

(1) Rambosson. les Lois de la vie, VIIIe partie, ch, i. Mort apparente. — Voir aussi : Dr Jossat, De la mort et ses caractères. — Durande, Mémoire sur l'abus de l'ensevelissement des morts. — Parrot, La Mort apparente. — Dr Icardj La Mort réelle et la mort apparente.

2i6 l'autre vie

à la suite de plaies du cœur très graves sont contraires à la théorie du docteur Bouchut, et permettent d'affirmer que l'absence prolongée des battements du coeur à l'auscultation, peut exister dans la mort apparente. Des faits de ce genre ont été rapportés par les docteurs Brachet, Girbal, Josat et Depaul. « Depuis que M. Bouchut, dit le docteur Collongue, grâce à l'auscultation, avait établi dans un remarquable ouvrage couronné par l'Académie des sciences, que l'absence des battements du cœur dans la mort apparente était un signe certain de la mort, il ne s'est pas trouvé une seule observation qui fût d'accord avec lui et ses résultats. Nous en trouvons la preuve dans tous les exemples de mort apparente parus depuis lors (1). »

Le docteur Collongue prétend qu'il existe après la mort, de quelque manière qu'elle se soit produite, un bourdonnement qui va s'affaiblissant jusqu'à son extinction complète, depuis la première heure, après la mort jusqu'à la dixième ou sixième heure. C'est à l'aide du dynamoscope, que l'on constaterait la réalité de ce bruit :

(1) Dr Collongue, Dynamos copie, p. 363.

Cet effrayant danger des inhumations précipitées serait bien diminué si la France suivait, sur ce point, l'exemple d'un pays voisin. Dans le plus grand nombre des provinces de l'empire allemand, on ne permet l'inhumation d'un cadavre qu'après avoir fait constater légalement par un médecin, non seulement la mort, mais encore un commencement de décomposition.

<( Il est rare que le bourdonnement soit entendu après la mort, à l'extrémité des doigts des mains. Il n'est jamais entendu à l'extrémité des doigts des pieds. On l'entend toujours, immédiatement, après la mort, aux paumes de la main, aux avant-bras, aux bras, aux jambes, aux cuisses, au ventre ; il peut ne pas être perçu à la tête ni à la figure. Il y a un point où il est plus distinct que partout ailleurs, et ce point est indéterminé ; il est tantôt à droite, tantôt à gauche, mais toujours aux régions précordiales et épigastriques. »

Malheureusement le docteur Frédault déclare que ce nouveau genre d'auscultation demande des réserves et ne donne pas les résultats promis.

L'épreuve par les courants galvaniques et magnétiques, a séduit quelques savants qui, frappés des analogies mystérieuses du principe de vie avec l'électricité, et de certains efïets obtenus dans des cas de mort apparente, par suite de l'anesthésie, ont recommandé l'électroponcture. Implanter des aiguilles sur l'axe cérébro-spinal et provoquer ensuite des effets intenses d'électricité, tel est tout le secret de cette épreuve de la mort. Mais ces savants semblent oublier que la contractilité subsiste après la mort, et que des muscles paralysés depuis longtemps, sont insensibles au galvanisme même pendant la vie.

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Nous signalerons, à nos lecteurs, une série d'articles extraits du journal F Industriel de Saint-Germain-en-Laye (novembre et décembre 1868). L'auteur, M. Le Guern, compte 1,202 individus qui eussent été enterrés vivants sans un concours varié de circonstances.

De 1800 à 1865, l'on ne compterait pas moins de 341 personnes qui se sont réveillées d'ellesmêmes, alors qu'on faisait les préparatifs des funérailles ou au moment d'être transportées en terre, et dans la période de 1845 à 1865, le nombre serait de 41 .

Dans d'autres cas, le réveil se fît sous des conditions plus terribles ; par suite d'incisions chirurgicales ou de sacrilèges commis dans la fosse. Le chiffre des ressuscites était encore de 251, de 1833 à 1855.

Bien plus triste est rénumération des faits accomplis notoirement, puisqu'ils s'élèvent à 325 dont 51 de 1833 à 1836, et 27 de 1845 à 1865. Enfin, le nombre d'inhumations précipitées, constaté par la posture des squelettes au moment de l'exhumation, s'élève à 582 parmi lesquels 173 de 1833 à 1865. Ces faits ont été relevés dans la correspondance de M. Le Guern. Plus récemment encore on a essayé de constater la mort par l'emploi des rayons X. Mais ce moyen est trop compliqué, il n'est pas à la disposition des médecins et des familles, est- il, d'ailleurs, toujours sûr?

Voici, enfin, un moyen plus simple qui a obtenu, il y a vingt-cinq ans, les suffrages et une récompense de l'Académie des sciences, de Paris. Il a été découvert par un Français.

Si, dans une pièce obscure, vous tenez la main ouverte avec deux doigts se touchant, devant la lumière d'une bougie, vous verrez, à travers la peau, la couleur rouge vif du sang qui circule à l'endroit où le doigt appuie sur le doigt.

Or, ce signe infaillible cesse immédiatement quand la mort est réelle, et il existe au contraire, dans la catalepsie et dans les autres genres de mort apparente. L'absence de cette couleur et de circulation, au doigt, indiquerait donc sûrement la congélation des tissus et la cessation du courant moteur de la vie.

Ce signe est facilement reconnaissable, même par les plus ignorants ; il est à la portée de tout le inonde ; il n'exige qu'une certaine habitude et quelque attention.

Quels que soient les arguments tirés de la rareté de ces faits à l'époque actuelle, des résultats de la pratique hospitalière, de l'établissement des maisons mortuaires, l'on comprend la persistance des réclamations du public, et l'on peut hautement applaudir à l'idée humanitaire qui a guidé le marquis d'Ourches dans la fondation d'un prix pour établir les signes certains de la mort.

Arrêtons-nous clans cette nomenclature déjà trop longue des efforts impuissants de la science humaine pour constater en dehors de la décomposition du corps, le départ de Tàrne et la fin de la vie. Dieu semble se réserver le secret profond de l'apparition et de la disparition de l'àme, de l'origine et de la fin de la vie. Entre ces deux points mystérieux qui marquent les deux moments suprêmes de notre existence ici-bas, nous subissons l'épreuve douloureuse imposée parla sagesse divine, et quand notre corps tombé en poussière, continue ses métamorphoses brillantes, notre âme avec sa conscience, sa mémoire, sa raison s'éloigne; où va-t-elle?

Poser cette question, c'est demander quel est le lendemain de la mort.

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