‹ L'autre vie (volume 2)Chapitre 21 sur 37 · LA PREEXISTENCE DES AMES · texte numérisé non relu

LA PREEXISTENCE DES AMES

C'est donc l'âme, cette réalité insaisissable aux sens grossiers de notre corps, et pleine à la fois de mystères et de puissance, qui vit encore, quand le cadavre est enseveli, et c'est d'elle que nous voulons parler, quand nous disons qu'après la mort, nous continuons de vivre dans la béatitude ou dans la souffrance. D'où vient cette âme, et où va-t-elle? Seraitil vrai que son passage dans le corps que nous avons, pendant la durée de notre existence, n'est qu'une étape dans un long voyage, dont l'origine lointaine échappe à nos calculs et dont le terme défie nos prévisions les plus habiles? Notre âme comme notre corps viennentils d'un même auteur, par le canal du sang et par la masse de matière; muscles, nerfs, vaisseaux, que la génération charnelle nous a donnés? Cette âme n'est-elle en réalité, pendant la vie, qu'une puissance libre, entre ces deux

abîmes, qui effrayent, à des titres divers, notre imagination impuissante à les mesurer, entre le néant et l'éternité9 Graves problèmes que nous allons examiner aux clartés de la raison, avant de recourir aux enseignements de la foi.

L'erreur de l'éternité des âmes et de la métempsycose a compté des adhérents nombreux parmi les philosophes de l'antiquité, et au sein des religions les plus répandues dans l'ancien monde. Pythagore, Platon, Jamblique, Plotin (1) enseignent la transmigration des âmes en différents corps. Au temps de César, les Gaulois partageaient cette croyance qui leur était commune avec les Egyptiens, les Chinois, les Indiens et les peuples de l'Orient (2).

Ovide a servi d'écho à l'antique croyance dans ces vers si connus :

O genus attonilum! gelidœ formidine mortis, QuidStyga, quid tenebras, quidnomina vana timetis. Materiem, vatum falsique piacula mundi?

Corpora sive rOgus flamina seu tabe vetustas, Abstulerit mala, possei ptanon ulla putetis Morte carent animœ : semperque priore relicta

(1) Porphyre, Vie de Pylhagore; — Platon, le Titnée; -- Jamblique, De Myslerisiiis, sec. IV, c. v; Plotin, dans saint Augustin, De Civil. Dei, I. X, c. xxx.

Sede, novis domibus vivant habitantquc receptœ. Ipse ego (nam memini) Trajani tempore belli Panthoïdes Euphorbus eram, cui pectore quondam Sedit in adverso gravis hasta minoris Atridee; Gognovi clypeum levée gestamina nostrae, Nuper Abanteis Temple- Junonis in Argis (i).

Tibulle a chanté dans des vers brillants et faciles ces voyages de l'âme, que Lucrèce croyait éternelle, et qui perd la mémoire, en changeant de vie, au fleuve Léthé, décrit par Virgile (2). Ainsi les poètes, les philosophes, les prêtres anciens assignent à notre âme Une origine dont la date nous échappe, et des transmigrations continuelles dans le corps des hommes et dans les corps des animaux.

Après Jésus-Christ, le problème agite encore les esprits, ils veulent connaître l'heure et la nature de l'apparition ou de la naissance de Famé dans le corps qu'elle vient animer. Mais, libre de l'erreur de la métempsycose et des rêveries de la transmigration et de l'éternité des âmes, la pensée chrétienne essaye seulement de savoir si notre àme est tirée du néant, ou si elle dérive par voie d'émanation ou de production, de l'àme du premier homme qui serait ainsi à un titre plus élevé encore, le père et la source du genre humain.

(1) Ovid. Metamorph., XV, vers. 153.

(2) Virgil. JEneid., lib. VI, vers. 713. — Lucret., lîb. 111, \ers. 670. — Tibulle, lib, IV, vers, 20 ï, ad Sfessutam,

L'inquiétude et l'indécision des esprits sur cette question délicate s'accusent avec évidence dans les écrits de Tertullien, d'Origène, et de saint Grégoire de Nysse. Ces théologiens déclarent erronée la doctrine qui veut que la création de Famé suive immédiatement la formation du corps dans le sein de la mère. Saint Jérôme est partisan de la production des âmes, et saint Augustin, après avoir exprimé la difficulté du problème, en plusieurs de ses écrits, refuse de le trancher (1).

Nous sommes ainsi en présence de trois solutions différentes : la première est une forme particulière du panthéisme, et fait l'àme éternelle comme Dieu lui-même, dont elle serait une émanation dans ce monde; la se-

(1) Tertull. De anima, cap. xix. Anima \elut sureulus quidam ex matrice Adam in propaginem deducta et genitalibus semina foveis commendata pullulabittam intellectu quant et sensu. — Et cap. xxxvn. Igitur ex uno homine tola h.-ec animarum redundantia agitur. — Origen. Prœmium Periarchon, ji. 420; — S. Greg. de Nyssi. De anima, l'authenticité de ce texte n'est pas établie. — Le texte de saint Jérôme est important, parce qu'il expose clairement l'état de la question : « Super animas statu memini vestrrc qiuestiuncul.e, imo maxime Ecclesiasticas qmestionis, utrum lapsa de cœlo sit, ut Pythagoras philosoplms omnesque Platonici et Origenes putant; an a propria Dei substantia, ut stoici, Manichœus et Hispana Priscilliani bsresis suspicantur; an in thesauro habeantur l)ei olim condiUe, ut quidam Ecclesiastici stulta persuasione confidunt; an quotidie a Deo flat et mittnntur in corpora, secundum illud quod in Evangelio scriptum est; Pater meus usque modu uperalur et ego opvror ; an certe ex traduce, ut Tertullianus Apollinaris et maxima pars Occidentalium, aut vivant, ut quomodo corpus ex corpore, sic anima nascatur ex anima et simili cum brutis animantibus conditione subsistât. » S. Hieron. Epis, ad Marcellenium, t. IV, p. 642, S. Aug. D'i lib, arhilr., lib. 111, cap. xxi.

conde, qui est l'expression de la métempsycose, en reconnaissant à l'âme une existence séparée de Dieu, nous ferait croire que nous avons déjà vécu dans des corps dont nous avons perdu le souvenir; la troisième, que Ton retrouve dans les écrits de certains théologiens des premiers siècles de l'Eglise, jaloux d'expliquer l'hérédité de la tache originelle, est connue sous le nom de transfusion des âmes; elle fait découler les âmes comme les corps, par voie de génération.

Nous écartons du débat Terreur de l'éternité de l'âme, ou du panthéisme, et nous examinerons le système de la métempsycose, renouvelé avec éclat, dans un langage élevé, ému, par un brillant écrivain de notre temps, avant de nous occuper du traducianisme ou de la transmission de l'âme par génération.

« Toute âme humaine, écrit J. Reynaud, fait son apparition dans la vie, au degré le plus bas de la hiérarchie. L'histoire d'Adam est en substance l'histoire commune de tous les hommes. Par une opération spéciale du Créateur, au point du temps et de l'espace assigné par l'harmonie de l'ensemble de l'univers, l'âme retenue jusqu'alors, dans un demisommeil, reçoit le principe divin de sa perfect. i. i3.

tibilité, et du même coup s'éveillent en elle les puissances nécessaires à l'accomplissement de ce principe : la raison brille, le cœur s'allume, la conscience souffre, l'homme commence. C'est assez dire qu'il n'est pas encore développé. A peine dégagée, son intelligence tente ses premiers efforts pour s'élever à ses premières connaissances, son caractère est encore flottant; sa volonté n'a contracté ni avec le bien, ni avec le mal; l'innocence règne en lui, mais il n'y a jusque-là en lui, ni béatitude, ni sainteté. Il faut, pour se fortifier, que l'àme s'éprouve, qu'elle déracine les forces de l'instinct, qu'elle suscite à leur place celles de Tordre moral, en un mot, qu'elle se travaille elle-même; et les conditions d'existence qui lui sont attribuées dans le cours de cet exercice, perpétuellement conformes à l'état de son développement, sont partout le juste effet de sa liberté. De vie en vie, de inonde en monde, disparaissant de l'un, pour reparaître dans un autre, toujours portée parles tendances qu'elle a déterminées en elle, au centre de la société qui lui convient, toujours douée des forces plastiques nécessaires pour se former les organes dont elle a besoin, elle accomplit, avec plus ou moins de rectitude et de félicité, les phases successives de son perfectionnement infini, et née dans les bas-fonds de l'univers, ballottée dans ses régions moyennes, après une

suite d'épreuves plus ou moins longue, elle en gagne les paisibles sublimités, ineffable récompense des mérites qu'avec la grâce de Dieu elle a su acquérir. Continuellement, par l'opération incessante du Créateur, des àmes nouvelles sortent du néant, se préparent à l'humanité, et prennent leur essor, chacune à sa manière, à travers l'immensité des mondes. Nous ne sommes ici que sur un lieu de passage, et vous êtes dupes d'une illusion, quand vous vous imaginez, sur la foi des apparences, que la terre est à notre égard , un théâtre de création quotidienne (1). »

L'auteur laisse dans une ombre discrète la question de l'origine de l'âme : D'où vient-elle? Est-elle éternelle? A quel moment fut-elle créée et combien de corps a-t-elle animés, avant de descendre dans le corps qu'elle anime aujourd'hui? Vaines interrogations, auxquelles J. Reynaud ne répond pas, et blâmant sévèrement les partisans de l'origine simienne de l'homme, il affirme hautement ces deux principes gratuits qui dominent son système et qui indiquent les dernières limites accessibles à l'esprit humain : 1° notre âme a vécu avant d'animer notre corps? dans ces vies diverses, l'âme en vertu de sa force plastique, a fait ellemême son corps ou ses organes en harmonie

(1) J. Reynaud, Terre Pt Ciel, p. 202.

avec le milieu terrestre ou céleste qui était le lieu de son habitation. M. Figuier ne connaît pas ces réserves prudentes, et, d'accord avec Fontenelle et Jean Renaud, quand il affirme la préexistence de nos âmes, il se sépare d'eux, il invoque les révélations des sciences naturelles quand il prétend écrire notre acte de naissance et nous révéler le secret de l'origine de nos âmes.

Selon M. Figuier, le soleil est le premier agent de la vie ; il contient dans son sein lumineux des êtres spiritualisés, doués du pouvoir d'émettre des germes animés qui descendent avec les ravons solaires dans le sein des

eaux où ils provoquent la naissance des plantes et des zoopliytes doués alors de la vie et de la sensibilité. Le germe animé suivra, désormais, une marche ascendante. Il passe du zoophyte et de la plante qui viennent de mourir, dans le mollusque, de là dans l'animal articulé, poisson ou reptile, du reptile dans l'oiseau, et enfin dans le mammifère. En s'élevant ainsi, le germe animé, d'abord rudimentaire, a reçu des développements en rapport avec les organes nouveaux qui lui servaient d'instruments : le perfectionnement du germe est parallèle au perfectionnement du corps : « Le soleil, écrit M. Figuier, en envoyant sur la terre et dans les eaux ses rayons vivilicateurs, y provoque la formation des plantes et des

zoophytes, qui sont les points de départ de l'organisation. Le germe animé déposé par le soleil dans les plantes et les zoophytes, s'accroit, en passant du zoophyte au mollusque ou à l'articulé; puis il se développe davantage en passant du mollusque ou de l'articulé au poisson. Ce germe d'àme devient ainsi une àme rudimentaire, pourvue de quelques facultés. Elle n'avait que la sensibilité dans Je zoophyte et le mollusque; elle a, chez le poisson, puis chez le reptile ou l'oiseau, l'attention, le jugement. Les facultés augmentent à mesure que l'animal s'élève davantage dans l'échelle organique. Arrivé au sommet de cette échelle, c'està-dire à l'être humain, l'âme est en possession de toutes ses facultés et surtout de la mémoire, qui était obscure et incertaine dans L'échelle animale (1). »

Je n'arrêterai pas votre attention aux différences essentielles, anatomiques, intellectuelles et morales qui élèvent une barrière infranchissable entre l'homme et les animaux (2), et négligeant cette partie inutile de la question traitée avec trop d'imagination par M. Figuier, je veux connaître les raisons qui soutiennent la théorie que je viens d'exposer. Les partisans nombreux de la préexistence des âmes se

(1) L. Figuier, le Lendemain de la mort, p. 259-260.

(2) Voir notre livre : La Morale et l Athéisme contemporain. — La Morale et l'Instinct.

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répètent, et M M. Figuier, Pezzani et J . Reynaud prétendent justifier par les mêmes arguments, la négation de la création actuelle des âmes et leur foi à la réalité des vies antérieures qui ont précédé pour chacun de nous, notre vie d'aujourd'hui. Quels sont donc ces arguments, et quelle est leur valeur?

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L'inégalité des conditions, des qualités physiques, intellectuelles et morales, étonne le philosophe étranger aux enseignements de la théologie chrétienne, et c'est pour en donner une explication qui justifie la Providence et rassure notre raison que M. Figuier prend la défense de la préexistence des âmes. Nous n'avons pas exprimé le désir de naître sur cette terre, qui, par suite de son inclinaison sur son axe, distribue les climats d'une déplorable manière. 11 faut, ou succomber au froid si l'on n'est pas défendu contre ses rigueurs, ou être calciné par la chaleur. Au point de vue moral, que voyons-nous? Le vice heureux, la vertu méprisée, des affections suivies de déchirements et de séparations pleines de larmes ; si nous goûtons un moment les joies de la paternité, de l'amitié, de l'amour, ce n'est que pour voir les objets de notre tendresse ravis par la

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mort, ou séparés de nous par les accidents d'une vie misérable. Ainsi la vie est faite, et elle ajoute à ces rigueurs les rigueurs plus cruelles d'une choquante inégalité. L'un nait sous un climat meurtrier, au milieu des barbares ; un autre, sous un climat tempéré, au sein d'une civilisation avancée, dans les joies relatives et dans les satisfactions de l'opulence. Les dons de l'esprit, la pénétration, la mémoire, le jugement, l'intelligence sont répartis entre les hommes, selon le caprice et le hasard; il en est de même des qualités morales, et l'on voit, dans la même famille, ici un enfant intelligent et vertueux, là un enfant rebelle, idiot, mauvais. « Dieu serait donc injuste et méchant s'il imposait à des êtres qui n'ont rien fait pour l'encourir, et qui ne l'ont point sollicitée, une vie aussi misérable. Mais Dieu n'est ni injuste ni méchant; les qualités contraires sont l'attribut de sa parfaite essence. Par conséquent, la présence de l'homme sur tel ou tel point de la terre, et l'inégale distribution des maux sur notre globe ne peuvent trouver d'explication... Si, au contraire, vous admettez la pluralité des existences humaines, tout s'explique merveilleusement... Notre existence actuelle n'est que la suite d'une autre, soit que nous portions en nous l'àme d'un animal supérieur, que nous devons épurer, perfectionner, ennoblir, pendant notre séjour sur la terre ;

soit qu'ayant déjà rempli une existence imparfaite et mauvaise, nous soyons condamnés à la recommencer sous de nouveaux frais (1). La raison refuse d'accepter les explications que vous venez d'entendre, en faveur de la préexistence des âmes. C'est une pensée cruelle d'expliquer les maux et les douleurs de la vie présente, en les considérant comme un châtiment de nos imperfections passées, de nos fautes antérieures dans une autre planète; car, si cette hypothèse, absolument invraisemblable, était justifiée, nous serions condamnés à voir dans les déshérités, dans les malheureux de la vie présente, de justes victimes qui expient leurs crimes passés, leurs révoltes contre la société et contre Dieu, et la vue de ces victimes devrait éveiller dans notre âme, le sentiment que nous éprouvons quand nous voyons passer le coupable condamné par la justice des hommes à l'amende, à la prison, à l'exil, à la mort. La compassion, la pitié, la tendresse que nous éprouvons pour les malheureux devraient faire place à la crainte de la justice divine et à l'horreur du mal. Et, en suivant encore cet ordre logique de considération, nous serions amenés à voir dans la situation opulente, et relativement heureuse des riches de la terre, la juste consécration des actes de vertus qui ont rempli

(1) Le Lendemain de la mort, p. 264.

leurs vies antérieures, une récompense humaine dont ils doivent s'assurer la paisible et égoïste jouissance, en fermant leur cœur à la pitié pour les malheureux; et la société, au nom de cette loi de fer, se trouverait ainsi divisée en deux castes, les châtiés et les récompensés, séparés par la justice de Dieu.

D'ailleurs ne sommes-nous pas trop souvent témoins de ce scandale social : des hommes qui arrivent par des voies injustes, criminelles et malgré nos lois sociales, aux honneurs, à la fortune, et qui, jusqu'au dernier jour de leur vie, savourent la jouissance malsaine de ces biens mal acquis, tandis que l'honnête homme est dans la misère et l'oubli? Est-il humain, est-il permis de voir, dans cet éclatant et scandaleux succès des entreprises des mauvais, la récompense des épreuves antérieures, la consécration de leurs mérites passés? Où est donc la Providence, et que deviennent la justice et la sainteté divines si elles récompensent un homme, en lui permettant d'arriver par des moyens injustes, criminels, à la réalisation de ses désirs?

Si vous répondez que l'état de cet homme est un état d'épreuve, et qu'il rendra compte à la justice de Dieu, de l'abus qu'il a fait de ces dons, je vous arrête, et j'ajoute que l'hypothèse de la préexistence des âmes est inutile, et que l'idée d'épreuve explique également nos clou-

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leurs,, et toutes les souffrances physiques et morales dont nous sommes accablés. Oui, l'homme mauvais et coupable rendra compte de l'abus de la vie, et sera châtié, et l'homme juste rendra compte aussi de ses douleurs, dignement et chrétiennement supportées, et il sera récompensé, et cette idée d'épreuve et de récompense future me suffit, sans qu'il soit nécessaire de croire à des vies antérieures, dont je n'ai aucun souvenir. Vous nous dites' : « Si vous connaissez une doctrine, une philosophie, une religion qui résolvent ces difficultés, je déchire ce livre, et je m'avoue vaincu (1). » Cette doctrine, la voici, c'est celle qui considère la vie comme une épreuve, et vous êtes, vous-même, enfermé dans cette alternative, ou de reconnaître avec nous que la vie présente est une épreuve, ou de méconnaître et l'humanité que nous devons aux malheureux, et le respect que nous devons à Dieu, en justifiant l'insolente fortune des hommes coupables, et en restant sans pitié en présence du juste malheureux et persécuté.

Il y a longtemps que ce problème redoutable du mal s'est imposé à l'attention de l'esprit humain, et, en dehors même des partisans égarés de la pluralité des existences, les philosophes les plus célèbres en ont cherché la solution. Les

(1) Le Lendemain de la mort, p. 264.

stoïciens ont nié le mal physique ou la douleur, en répétant comme un axiome indiscutable cette parole célèbre d'un ancien: Douleur, tu n'es qu'un nom! Cette affirmation superbe de l'orgueil nous fait sourire, et en présence de la misère, de la maladie, des tortures de certains de nos semblabes, nous sentons bien que la douleur est une cruelle et incontestable réalité. Les manichéens ont cru dénouer le problème en affirmant l'existence de deux principes éternels : l'un bon, auteur du bien, l'autre mauvais, auteur du mal, en lutte, sans fin, à travers le monde; mais la raison métaphysique a répondu que l'existence éternelle de deux principes infinis était une contradiction de l'erreur. L'Etre éternel et infini est celui qui possède la plénitude de l'être et de la vie, et s'il y avait, auprès de lui, un être distinct et infini, il ne posséderait pas la plénitude de l'être, il serait limité par un principe rival, et il lui manquerait toute la réalité qui appartiendrait au principe mauvais. La volonté indifférente de Dieu, dont Descartes se fait une arme pour répondre aux sixièmes objections, ne lève pas davantage les difficultés; car cette indifférence est une chimère, et la volonté divine elle-même obéit à la raison. Ni l'optimisme philosophique de Leibniz, ni l'optimisme théologique de Malebranche ne répondent au trouble de la conscience, et il n'est pas nécessaire d'un long

effort d'attention sur l'état de l'humanité pour être convaincu que ce monde n'est pas le meilleur, le plus parfait des mondes, et que la puissance divine aurait pu nous créer dans un état meilleur.

La question se ramène à des termes précis, la raison veut savoir si Dieu, qui pouvait faire un monde plus parfait que celui que nous habitons, s'est rendu coupable d'injustice envers nous, en nous laissant si malheureux, et si les partisans nouveaux et désolés de l'école du désespoir ont raison d'appeler la mort et de blasphémer contre l'auteur de la nature. Les inégalités intellectuelles me laissent indifférent. Je sais que Dieu ne pouvant pas créer un être entièrement semblable à lui-même, c'est-à-dire infini, toute créature sera séparée de Dieu, de sa perfection, par une distance incommensurable. Que l'homme soit enrichi et orné de tous les dons du génie , qu'il domine ses contemporains et les siècles par la hauteur d'une science aussi étendue que je la veux concevoir, il reste encore loin de Dieu, et il peut répéter la parole du paysan, ignorant et grossier ; pourquoi mon esprit ne sait-il pas davantage? et pourquoi ma science n'égale-t-elle pas la science de Dieu? L'imperfection de l'esprit est donc naturelle à toute créature, et elle ne doit ni m'étonner, ni troubler notre raison.

La souffrance physique, qui devient dans

certains cas particuliers, violente, persistante, nous étonne davantage, et nous accusons Dieu de nous faire souffrir. Le problème est mal posé par nos murmures ignorants. Le mal a des causes naturelles, et avant de déterminer la part directe qui appartient à Dieu, dans nos souffrances, il conviendrait de faire aussi ta part de nous-mêmes, de nos parents, de notre société. Que de souffrances, de maladies aiguës, mortelles dont nous sommes cause nous-mêmes, par la facilité coupable avec laquelle nous cédons soit aux passions de l'esprit: envie, ambition, jalousie, avarice; soit aux passions des sens : gourmandise, débauche, vie déréglée. L'homme ne meurt pas, il se tue. La plupart de nos souffrances sont filles de nos excès, et c'est à nous qu'en appartient souvent la responsabilité honteuse. Que de maladies léguées par la loi fatale et redoutable de l'hérédité! La nature suit son cours. Maladies syphilitiques, cancéreuses, phtisie, folie, tristes héritages que l'enfant reçoit de sa famille, et s'il échappe au coup de la mort, sa vie malheureuse etincomplète, dont onse faitune arme contre la Providence, accuse l'imprévoyance et l'inconduite de ses ascendants. Que de maladies, enfin, dont les causes morales relèvent de notre organisation sociale! troubles profonds, causés par les discordes civiles, les guerres étrangères, les disgrâces imméritées, et qui engendrent ces

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maladies aiguës et incurables, sous lesquelles l'homme succombe. Et c'est ainsi que souvent le mal physique et la douleur ont des causes naturelles, humaines; nous sommes injustes, quand nous élevons contre Dieu des murmures accusateurs, en lui imputant nos souffrances.

Le mal moral nous étonne aussi; je reconnais volontiers que Ton rencontre quelquefois, dans une même famille, des enfants aux tendances opposées. Les mauvaises natures nous épouvantent, mais vous ne pouvez pas nier le fait de la liberté humaine, et cela me suffît. Si mauvaises que soient, dans certains cas, les tendances naturelles, l'enfant reste libre; il aura de violents combats à soutenir, mais l'effort, la grâce, l'influence salutaire de l'éducation rétabliront l'équilibre, il n'est pas nécessaire de recourir à l'hypothèse gratuite et fausse des existences passées, pour justifier la Providence et expliquer ici-bas le règne du mal. Elevez, formez, corrigez cet enfant, avant que les habitudes mauvaises soient enracinées en lui, avant que la liberté ait pris un mouvement et une direction redoutable dans son âme, et le monstre pourra devenir un saint.

J'ouvre des horizons, j'énonce des principes de solution, mais je ne veux pas appuyer sur ces considérations qui font justice des prétextes et des accusations des partisans de la métempsy-

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cosc. Je ne m'arrêterai pas davantage à l'hypothèse insoutenable de l'àme animale qui se purifie dans l'homme malheureux. Ou cette hypothèse n'a pas de sens, ou elle signifie que, par l'épreuve courageusement supportée, l'àme se prépare à une destinée meilleure, et si telle est la pensée de M. Figuier, il n'est pas nécessaire de parler d'une àme animale qui se dégage d'un impur alliage; il suffit, si l'on veut expliquer la douleur et l'amertume de la vie présente, de dire avec la philosophie spiritualiste et la théologie chrétienne, qu'elle est une épreuve et une préparation à une vie meilleure qui commence à la mort.

Cet argument ne tient donc pas debout, si l'on veut bien l'examiner avec attention, en ne suivant même que les indications de la raison naturelle, et cette faiblesse que je viens de signaler est aussi le caractère du second argument, emprunté à l'état des enfants morts en bas âge. En effet, les tables de statistique nous apprennent ce fait douloureux : la moitié des enfants nés en Europe meurent avant l'âge d'un an. Que deviennent-ils? C'est fort simple; selon M. Figuier, l'àme de ces enfants, qui n'a pas subi l'épreuve nécessaire de la vie, recommence la partie, elle passe dans le corps d'un deuxième et d'un troisième enfant, jusqu'au moment où elle aura franchi le terme qui la place dans les conditions communes de l'hu-

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manité. Et voilà, ajoute M. Figuier, le triomphe de la doctrine des réincarnations. Si l'auteur accepte cette solution, pure hypothèse que rien ne justifie, c'est que l'explication chrétienne de l'état des enfants morts sans baptême est injuste, barbare et contraire à la sainteté de Dieu.

Cette attaque est vive, et puisqu'elle soutient l'argumentation de l'auteur, il est utile de l'examiner. La religion chrétienne déclare, écrit M. Figuier, que les enfants morts en bas âge vont au Paradis s'ils ont reçu le sacrement du baptême, et Dieu serait injuste s'il accordait le bonheur éternel à une âme, pour un séjour de quelques heures sur la terre, où les hommes supportent une vie de labeur. Les enfants morts sans baptême vont aux limbes, séjour mitoyen entre le ciel et l'enfer : « Les cinq sixièmes des enfants des hommes meurent certainement sans avoir reçu le sacrement salutaire. Les cinq sixièmes des enfants iraient donc se perdre dans l'immobilité des limbes, ce froid tombeau, ce somnolent séjour des âmes, qui, par essence, sont toute activité et tout mouvement. Dieu créerait donc des âmes sensibles pour en jeter les cinq sixièmes dans une espèce d'anéantissement (1) ! »

Les théologiens les plus autorisés de l'Église

(1) Le lendemain de la mort, p. 270, 271.

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catholique enseignent que les enfants morts sans baptême et privés de la vision béatifique, à laquelle ils n'ont aucun droit, jouiront cependant dune félicité naturelle, et n'éprouveront ni douleur ni regret de l'état ou des conditions particulières qui leur seront faites par la volonté divine. Ainsi parlent saint Thomas d'Aquin, Suarez, Scot, Durand, Molina, Vasquez, dont les témoignages précis, motivés, sont recueillis par Silvius, et défendus avec vigueur (1).

Or, puisque les docteurs de l'Eglise sont d'un même avis sur ce point; puisqu'ils reconnaissent que ces enfants ne sont pas tourmentés (2), et que la privation de la vision béatifique, qu'ils ne connaissent pas, dit saint Thomas d'Aquin, ne fera naître aucune souffrance dans leur àme, il est évident que ces enfants ne sont ni punis, ni malheureux, et que la pitié de M. Figuier est aussi peu fondée que les accusations qu'il élève contre l'idée que nous avons de la justice de Dieu. La question se réduit ainsi à demander pourquoi Dieu accorde une félicité incomparablement plus grande aux enfants baptisés qu'aux enfants qui ne le sont pas.

Dieu est parfaitement libre de distribuer ses

'{) Silvius, tome il, 9, xi.

(2) Durandus, lib. II, dist. xxx. — Concors est doctorum sententia, quod pueri non baptizati non dolent de carentia visionis divinae. — Voir notre ouvrage : La Chute originelle et la Responsabilité humaine, 3e édit.

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dons gratuits, et la béatitude, comme il lui plaît et selon des lois que nous ne connaissons pas. Le riche qui donne aux pauvres distribue ses aumônes d'une manière inégale, et sans blesser les droits de ceux qu'il veut bien secourir. Ma raison demande que Dieu ne punisse pas une créature innocente pour des crimes qu'elle n'a pas commis, et qu'il mesure ce qu'il attend de nous aux forces qu'il lui convient de nous donner. Ces deux principes ne sont pas violés, dans la doctrine chrétienne. Mais, demander davantage, exiger que Dieu accorde une égale félicité à tous les enfants ou revêtus ou dépouillés du caractère sacré du baptême, c'est demander ce qui n'est pas dû, c'est méconnaître le caractère souverainement libre des largesses de Dieu.

Et certes, la* doctrine chrétienne est plus conforme que l'hypothèse de M. Figuier aux désirs profonds du cœur humain, plein d'aversion pour la douleur.

M. Figuier condamne l'enfant qui vient de mourir à s'incarner deux fois, trois fois; à recommencer la vie jusqu'au moment où, de gré ou de force, il aura porté sur ses épaules le poids douloureux, et les dures épreuves de l'existence. Les grands Docteurs de l'Eglise enseignent, au contraire, que ces enfants échappent à ce poids et à ces épreuves, et que Dieu les appelle à une béatitude surnaturelle s'ils

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sont baptisés, à une béatitude naturelle s'ils ne le sont pas. De quel côté est la rigueur, et qui reconnaît mieux que nous la bonté de Dieu?

M. Figuier voudrait sans doute, au nom du principe d'égalité, que Dieu daignât traiter tous les hommes de la même manière, et leur accorder les mêmes qualités physiques,, intellectuelles, morales, la même durée d'épreuves, même date de naissance et de décès.

« S'il n'y a pas de réincarnation, écrit M. Figuier, nous demanderons pourquoi les limes ne sont pas formées toutes sur le même type, et pourquoi, lorsque tous les corps humains sont semblables, il y a une si grande diversité dans les âmes, c'est-à-dire dans les facultés intellectuelles et morales qui les constituent? Nous demandons pourquoi les aptitudes naturelles sont si diverses et tellement prononcées, qu'elles résistent souvent à tous les efforts de l'éducation qui tente de les réformer, de les redresser, de les diriger dans un autre sens?... Gomment expliquera-t-on l'existence de ces enfants qu'on appelle petits prodiges : Pascal découvrant, à l'âge de douze ans, la plus grande partie de la géométrie plane ; le pâtre Mangiamelo calculant, à l'âge de cinq ans, aussi vite qu'une machine arithmétique; Mozart exécutant une sonate de piano, avec ses doigts de quatre ans; Rembrandt dessinant d'une façon magistrale, avant de savoir lire, etc.?

Tout se comprend si Ton admet une vie antérieure à la vie présente. L'individu apporte, en naissant, l'instruction qui résulte pour lui des connaissances qu'il avait acquises pendant sa première existence (1). »

La pensée de M. Figuier manque ici de précision. Veut-il dire que tout homme nait avec des prédispositions spéciales qui expliquent les prodiges d'esprit de certains enfants? Veut-il dire que nous naissons avec la possession complète, un instant endormie, des connaissances que nous avons pu acquérir, avant d'habiter la terre? Dans la première hypothèse, il suffit de dire que Dieu crée les âmes avec des aptitudes diverses, inégales, et que Ton retrouve, dans les esprits et les caractères, l'inégalité dont la nature physique elle-même nous donne l'image; et tout philosophe impartial acceptera cette réponse plus satisfaisante que le rêve inutile de la préexistence de nos âmes, dans un monde inconnu. Dans la seconde hypothèse, il est vraiment inexplicable que, naissant avec un esprit muni des connaissances péniblement acquises dans une autre existence, nous en ayons perdu la mémoire, et qu'il soit nécessaire encore aujourd'hui de travailler, d'étudier, de chercher comme ferait un homme absolument étranger aux sciences

(i) Le Lendemain de la mort, p. 277, 278, 279.

que nous voulons posséder. Que j'aie été un savant ou un ignorant dans un autre monde, peu importe, car, en fait, tout homme est obligé aujourd'hui d'apprendre, en commençant par les leçons rudimentaires, et sans avoir jamais conscience d'avoir déjà reçu des leçons de mathématiques, de physique, de chimie ou d'histoire, qui lui auraient été données dans une autre planète. Et si l'on prétend seulement que le travail est plus agréable et plus facile aux uns, que ceux-ci ont la vocation artistique et d'autres la vocation militaire, évidemment, ce fait incontestable est la simple démonstration de la variété, dans les créations de Dieu : étendre plus loin la conséquence, c'est manquer de philosophie.

Les inégalités physiques, intellectuelles et morales sont un des liens les plus étroits des sociétés humaines. C'est le besoin de s'instruire qui rapproche l'ignorant et le savant ; c'est le besoin de gagner sa vie et d'échapper à là misère qui rapproche le pauvre et le riche ; c'est le besoin d'échapper à l'état sauvage et de combattre ses inclinations mauvaises qui retient l'enfant auprès du maître, qui l'élève en formant son caractère et en soumettant sa raison à la discipline de la religion. Cet échange et cette mutualité naturelle de services qui s'établit entre les hommes, qui les retient en société, qui leur inspire l'aversion de t. 1. 14.

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l'isolement, toutes ces choses découlent nécessairement des inégalités intellectuelles, morales, physiques et sociales. Supprimez l'inégalité, la société n'a plus de raison d'être, et vous ébranlez les fondements de l'ordre social.

Et c'est ainsi que la liberté de Dieu, l'ordre des sociétés humaines, l'influence de l'éducation et la liberté de l'homme répondent suffisamment à l'objection familière aux partisans des réincarnations.

C'est un partisan de la théorie spirite qui a écrit une des réfutations les plus claires et les plus décisives de l'argument des partisans de la pluralité des existences. Cette réfutation d'un médium mérite l'honneur d'une citation.

« Quoi! c'est pour résoudre le problème des inégalités intellectuelles que le spirite enseigne le système des réincarnations? Mais il ne sait clone pas qu'il n'y a pas deux êtres, deux choses semblables dans la nature, et que vous ne sauriez en trouver dans l'immensité de l'espace, pas plus que dans la durée du temps. Penset-il pour cela que le grain de blé, que le brin d'herbe se réincarnent? N'est-ce pas de cette diversité même que nait l'harmonie de l'univers? Un tout harmonique est-il jamais résulté de parties semblables? Qu'il sache donc que l'infini est en Dieu et l'indéfini dans la nature. Sa question ressemble à celle-ci : Pourquoi le

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corps de l'homme est-il composé de parties si différentes? Ne serait-il pas plus beau, s'il était tout yeux, tout oreilles? Pourquoi Dieu a-t-il créé les pieds pour qu'ils se trament dans la boue, chargés du pesant fardeau du corps tout entier, tandis que la tête est au sommet, dominant en reine les autres parties du corps ? Ce pourquoi, après tout, n'est pas plus absurde que celui des différentes aptitudes d'êtres faits pour une société. Un peuple, une nation, une réunion d'hommes ne forment qu'un corps dont l'harmonie résulte de la différence même qui vous choque : Israël se leva comme un seul homme. Rappelez-vous cette parole du livre sacré, et dites : Les différentes aptitudes de chaque individu sont les diverses parties d'où ressort l'harmonie. Et, en effet, que serait un peuple uniquement composé d'académiciens ayant tous les mêmes connaissances, et ces connaissances au même degré ? Chacun pourrait vivre isolé, puisqu'il n'aurait rien à apprendre desautres, ni rien à leur communiquer; les choses en iraient-elles mieux ? Grovez-moi, ce que Dieu a fait est bien fait :

« L'homme créé par Dieu avec la liberté de faire le bien ou le mal, c'est-à-dire d'employer ses facultés pour le bonheur de ses semblables, a préféré les employer pour lui seul. En tombant dans l'égoïsme, il a introduit le mal dans la création. De là le désordre, résultat, non de

la différence de ses aptitudes, mais du faux emploi qu'il en a fait. Le mal est l'ouvrage de l'homme et non celui de Dieu (1). »

Tel est le langage clair, précis, rigoureux de la raison. Se placer en dehors de cette philo^ sophie, c'est rester en dehors de la raison.

J. Reynaud veut prendre la question déplus haut. 11 présente, sans doute, à la suite des partisans des réincarnations, l'objection des inégalités : elle frappe l'imagination. Mais, c'est au nom des attributs divins, au nom de la sainteté même de Dieu, qu'il attaque avec une extrême vivacité le fait incontestable de la création successive des âmes. « N'aurais-je point à vous objecter tant de difficultés, que soulève la plus légère observation de la condition naturelle des enfants, je vous barrerais la voie avec un argument qui saisit, pour ainsi dire, les sens, et duquel mon esprit ressent, je l'avoue, une impression plus profonde que d'aucun autre; c'est celui qui est tiré de l'occasion de créer. Hé quoi ! voici que s'apprête la plus grande manifestation du Créateur, la production d'une âme, c'est-à-dire d'une puissance destinée à son amour, à son service et à sa gloire, préméditée, dans sa sagesse pour les actions infinies de l'immortalité, image de lui-même, en un mot, et sa fille céleste, et qui enseignera à sa volonté

(1) Le Lïore des esprits, page 21. — Recueil de communications obtenues par divers médiums et publiées par Anatole Bartlie.

le moment de tirer enfin du néant ce magnifique ouvrage, auquel il n'a pas encore jugé à propos d'ouvrir carrière, hors des augustes retraites de son éternelle pensée ? Prendra-t-il même conseil d'un autre que de lui-même où rien ne dépend encore que de lui-même? Chose inouïe ! bassesse de l'âme et, si j'ose le dire, même en le répétant, bassesse du Créateur? c'est lorsqu'un libertin, dans un accès lubrique qui outrageant, par le viol et l'adultère, toutes les lois du ciel et de la terre, fera un infâme signal à celui dont l'œil connaît tout, que la toute-puissance, se décidant à créer, donnera l'être à l'âme infortunée qui doit accompagner le fruit de la débauche. Telles sont les instances à l'aide desquelles on oblige le Créateur à sortir de son sublime repos ! la passion la plus déshonnête ou la plus scélérate trouve en lui, dès qu'elle le veut, un coopérateur fidèle qui se hâte de venircouronner, par un complément infini, ce qu'elleluia si misérablement préparé! Non, je ne vous accorderai jamais que le miracle de l'apparition d'une âme nouvelle au sein de l'univers, puisse avoir lieu sur une sommation de cette espèce; et si telle était la vérité, j'aimerais encore mieux revenir à faire de l'âme, comme les matérialistes, un produit de la génération de l'homme, que d'en faire une créature de Dieu, car l'impiété me répugne encore plus que l'absurdité. »

Je ferai d'abord observer que l'objection de J. Rcynaud contre la création successive des âmes, au nom de la sainteté de Dieu outragée, a toute sa force contre l'hypothèse de la préexistence des âmes que l'on prétend justifier. En effet, voilà un embyron humain ; une âme vient aussitôt Vin former, l'animer; d'où vientelle? Selon vous, elle vient du corps d'un homme qui n'est pas de ce monde, ou du corps d'un animal; mais il est certain pour vous et pour nous, que, les conditions matérielles étant réunies, l'âme fait son apparition. Mais qui commande à cette âme de passer ainsi du corps d'un autre homme dans le corps de cet embryon ? C'est Dieu, l'auteur des lois qui gouvernent les âmes et les corps. Donc nous reconnaissons, vous et moi, que c'est Dieu qui, par sa parole ou par une loi éternelle, envoie une âme à ce germe humain. Seulement vous prétendez que Dieu prend cette âme clans un autre monde, ou dans un autre corps, tandis que nous disons que Dieu l'appelle du néant. Et, alors, ou votre objection n'a pas de valeur, ou elle détruit votre thèse, et vous faites Dieu lui-même, selon votre expression, complice du crime des libertins, en prétendant qu'il obéit à leur commandement et qu'il attend leur signal, pour faire passerune âme d'une autre planète, et d'un corps inanimé, dans cette planète et dans ce corps devenu vivant. Que deviennent alors ces affirmations, et ces

cris indignés par lesquels vous prétendez venger la sainteté de Dieu méconnue par le dogme chrétien !

D'ailleurs, cette objection va trop loin, elle contient la négation même des attributs divins, car, en restant dans l'ordre de sentiments exprimés par J. Reynaud, nous pourrions dire : Vous assurez qu'en vertu de son immensité, Dieu est présent partout : n'avez-vous pas horreur de faire ainsi d'un Dieu si saint et si pur, le témoin des crimes des hommes? Vous prétendez que Dieu nous donne à chaque instant, par un concours plein de miséricorde, l'être, le mouvement, la vie : n'avez-vous pas horreur de faire ainsi de Dieu le complice de tous nos crimes, puisqu'il nous donne lui-même, à chaque instant, les forces physiques, sans lesquelles il nous serait impossible de les accomplir. Et, suivant successivement tous les attributs divins dans leurs rapports avec la liberté humaine, notre pensée en révolte ne s'arrêterait qu'à la négation même de Dieu, ou à l'erreur impie qui relègue l'infinie majesté de Dieu dans une solitude inaccessible à nos adorations, à nos prières, à l'expression de nos douleurs!

C'est un mauvais argument de condamner la création des âmes, au nom des crimes par lesquels des hommes, plongés dans la boue des passions, outragent la main qui distribue la vie sur la terre, et c'est nous prêter gratuitement

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une thèse qui nous est étrangère, de prétendre que nous faisons de Dieu Je serviteur empressé des hommes qui l'outragent par un crime odieux. Non, nous ne prétendons pas que Dieu obéit au signal de l'homme, et nous sommes loin d'attribuer à Dieu une succession et des changements d'état incompatibles avec l'immutabilité qui convient à l'essence divine, et notre doctrine se réduit à ceci : Dieu a fait une loi en vertu de laquelle, toutes les fois qu'un germe aura les conditions voulues, une âme tirée du néant viendra l'animer, et depuis le berceau de la famille humaine jusqu'à son dernier jour, cette loi recevra son application rigoureuse, sans appeler une intervention mobile et particulière de Celui qui l'a décrétée.

, Et c'est ainsi que la raison, libre de préjugés, repousse les arguments présentés en faveur de la préexistence des âmes, au nom de la sainteté de Dieu, au nom des aptitudes et des facullés spéciales de certains esprits, au nom du triste état des enfants morts en bas âge, au nom de l'inégalité qui règne entre les esprits, les volontés, les distinées. Ces arguments sont une base de sable à la thèse que l'on veut élever, et ils laissent debout la thèse d'ailleurs inébranlable de la création successive des âmes affirmée par la raison et par la foi.

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