‹ L'autre vie (volume 2)Chapitre 23 sur 37 · LE VOYAGE ETERNEL · texte numérisé non relu

LE VOYAGE ETERNEL

Les philosophes qui ont pris la défense de la métempsycose dans les temps modernes, ont écarté d'abord la vieille hypothèse du paganisme qui fait passer l'âme de l'homme, après sa mort, dans le corps des animaux. Fidèles aux grands principes de la philosophie spiritualiste, ils ont reconnu que la justice divine exigeait, après l'épreuve de la vie, le châtiment du coupable et la récompense du juste, et ils ont affirmé hautement, dans ces temps troublés où le positivisme matérialiste envahit la science, le dogme de notre immortalité. Puis, regardant plus loin, ils ont cherché à surprendre au delà de la tombe les secrets de la justice divine, et, repoussant le dogme chrétien qui enferme la vie humaine entre le néant et l'absolu, ils ont affirmé l'infini dans le passé, où se perdent les existences successives et loin-

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taines de notre âme, l'infini dans le présent, car il est impossible de compter les globes habités, brillants soleils, qui remplissent l'espace dans toutes les directions, et à des profondeurs immenses ; l'infini dans l'avenir, car notre âme attachée un instant à la terre que nous habitons, continuera éternellement ses existences et ses voyages à travers ces demeures innombrables, dont quelques-unes jettent des rayons qui éclairent les nuits de notre planète : existences heureuses si nous sommes vertueux, existences malheureuses si nous avons été mauvais.

Tel est le fond de ce système, et je ne veux pas vous en démontrer l'erreur fondamentale, avant d'en avoir exposé les détails; ici la richesse poétique dissimule mal l'insuffisance d'idées et l'absence de sérieuses raisons.

Selon J. Reynaud, notre âme est douée de la faculté d'agir sur la substance éthérée et d'être à son tour impressionnée par elle. En vertu de cette force indéfectible qui lui permet de réunir durant le sommeil de notre vie fatale les éléments de nos corps, et de nous mouvoir, de ployer nos membres au commandement de notre volonté, notre âme, quand elle s'élance d'une résidence à une autre, secoue seulement le corps qu'elle s'était momentanément attaché, et reprend plus loin dans les circonstances nouvelles de son existence, les molécules

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nouvelles qu'il lui faut... Comme elle avait commandé aux éléments sur la terre, l'âme leur commande sans cesse, dans quelque région de l'univers qu'elle prenne place : détournées par elle du courant qu'elles suivaient, les molécules viennent se grouper sous ses lois autour du point décisif pour sa destinée, à partir duquel elle commence à rayonner; un corps nouveau parait, et ce corps, que L'âme a créé par son énergie vitale, qu'elle met debout, qu'elle conserve, qu'elle fait mouvoir à son gré, est précisément l'instrument qui convient pour exécuter les actions, percevoir les sensations, nouer les rapports nécessités par le milieu dans lequel l'àme est entrée et par la vie particulière qu'elle doit y mener. Quand elle aura fini ce qu'elle avait à faire de cet instrument, elle le rejettera à la nature sur l'astre où elle l'avait ramassé, pour aller ailleurs s'en construire un autre qu'elle usera et renouvellera de la même manière (1).

Nous ressemblons ainsi, à notre dernière heure, au voyageur qui jette un regard d'adieu au vêtement qu'il laisse au foyer, quand il se dispose à prendre un vêtement nouveau mieux adapté au climat et aux mœurs de la contrée nouvelle où il va s'établir. Ce vêtement que nous laissons dans la tombe, c'est le corps

(1) J. Reynaud, Terre et Ciel, p. 295.

périssable avec lequel nous avons vécu. Voyageurs à travers l'espace immense des mondes qui nous entourent, notre âme nous fait, en vertu de son énergie vitale, un organisme ou un vêtement nouveau en harmonie avec le climat et les créatures de la planète où nous allons passer. Pendant les premières heures de ce travail de formation, nous sommes plongés dans l'engourdissement d'un sommeil profond, analogue à celui qui précède notre naissance en ce monde ; insensiblement les nuages se dissipent, les sens s'éveillent et se fortifient, et nous prenons ainsi possession de notre corps et de la planète ou du soleil que nous venons habiter.

Selon M. Figuier, si nous avons bien vécu, nous sortons de ce monde et nous entrons dans la vaste région de l'éther planétaire, dans ce fluide subtil qui enveloppe la terre habitée. Notre corps appelé à flotter dans ces régions vaporeuses, devient lui-même plus léger que l'éther, et d'une subtilité prodigieuse; il est réduit aux conditions d'un faible tissu matériel animé par la vie, il devient un vaporeux manteau de matière vivante, et la créature élevée à cet état bienheureux, prend le nom d'être surhumain.

Là, nous serons délivrés des ennuis de l'alimentation charnelle et des maladies qui en sont la conséqueuce inévitable. Ici-bas,

L'homme répare déjà ses forces, non seulement par l'alimentation, mais encore par les fonctions respiratoires dont le travail actif, incessant, profond, renouvelle par l'hématose l'oxygène du sang, et développe en nous la vie. Plus haut que nous, dans la profondeur des airs, les grands oiseaux empruntent à l'air l'équivalent de l'alimentation. Plus élevés qu'eux, placés dans les régions lumineuses de Féther planétaire, il nous sera permis — ce sera notre loi — de réparer nos forces, d'entretenir la vie de notre corps, par la seule respiration du tluide dans lequel nous serons plongés, par la respiration de Féther.

Délivrés des appareils trop lourds, de ces foyers de maladies que nous appelons digestion et reproduction, doués seulement de l'appareil respiratoire le plus simple et le plus fécond, exempts de la tyrannie de la faim, du travail, des dissensions que la misère enfante et qui nous tourmentent sur cetie terre, nous vivrons dans une lumière perpétuelle, affranchis de la loi du sommeil qui accompagne les nuits, car Féther planétaire qui sera notre séjour n'entre pas dans le mouvement de rotation de la terre, il n'est pas soumis aux alternatives de jour et de nuit, et il est ainsi perpétuellement éclairé par la radieuse lumière du soleil.

Ce corps subtil devenu le compagnon docile

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de l'âme, aura le privilège de l'égaler dans la rapidité de ses mouvements. Quelle rapidité dans la transmission de l'électricité, du magnétisme, de la lumière! Et cependant ces corps n'égalent pas la subtilité de l'enveloppe aérienne devenue le corps de l'être surhu- * main : « L'organisation particulière de l'être que nous décrivons doit lui donner la faculté de se transporter en un très court espace de temps d'un lieu à un autre, et de franchir les distances avec une rapidité extraordinaire. Puisque notre pensée, à nous, simples humains, franchit les distances et voyage en un clin d'œil, d'un bout à l'autre du globe, il est à croire que le corps des êtres surhumains, dans lesquels domine le principe spirituel, doit avoir cet admirable privilège de voyager d'un point à l'autre de l'espace avec la rapidité dont la vitesse de l'électricité nous donne la mesure (1). »

Tous nos sens seront doués d'une finesse et d'une étendue incomparablement supérieures à celles que nous admirons ici-bas, dans les animaux les mieux doués, et nous posséderons encore des sens nouveaux, des propriétés inconnues, car qui de nous connaît les lois, la nature et les conditions d'existence des habitants de l'éther? Mais voyez

(1) Figuier, le Lendemain de la mort, p. 111.

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déjà ici-bas la finesse de l'odorat du chien de cluisse, la puissance de regard de l'oiseau de proie qui plane à d'effrayantes hauteurs, d'où il voit la victime sur laquelle il va se précipiter, sans dévier de la ligne perpendiculaire. Considérez le tact des ailes membraneuses des chauves-souris, qui leur permet de se diriger sans danser à travers les ténèbres de la nuit. Continuez ces observations, et vovez l'état singulier de pénétration et de puissance des sens dans l'homme, sous l'influence mystérieuse de la catalepsie, du somnambulisme et du magnétisme artificiel.

Donnez à l'homme le télescope et le microscope, et par une hypothèse qui n'est pas invraisemblable, affirmez que l'être surhumain sera doué d'une perfection de sens supérieure à celle que peuvent donner soit la nature, soit les instruments inventés par le génie de l'homme, et vous comprendrez l'étendue des connaissances qu'il devra posséder en vertu même de la puissance de ces qualités. L'homme en effet, verra immédiatement ce que le génie d'un Kepler, d'un Newton, d'un Lavoisier n'a pas pu connaître ou deviner dans les profondeurs mystérieuses du monde des corps.

Quant aux créatures malheureuses dont la

vie a été une longue et perpétuelle révolte

contre l'ordre de la divine Providence, elles

ne s'incarneront pas, comme le croyaient les

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vieux peuples de 1* Orient dans les corps des animaux, elles continueront leurs voyages et leurs épreuves, sous la loi terrible du châtiment dans les globes du firmament. Toute l'humanité heureuse ou malheureuse est en marche à travers ces globes innombrables, année immense dont le Tout-Puissant contemple et soutient les mouvements grandioses; et tandis que les justes traversent des demeures paisibles dont la joie universelle est l'ornement conquis par la vertu, les coupables traversent des sphères de douleur, où régnent la souffrance et l'expiation imposées par la justice souveraine de Dieu.

« Et quelle est la nature de la peine? écrit J. Reynaud. Le genre de souffrance le mieux approprié à la nature du coupable. Soit par la constitution défectueuse des organismes que l'âme se crée, soit par le défaut d'harmonie entre ces organismes et les circonstances au milieu desquelles ils prennent place, la Providence est assurément en mesure d'imposer aux âmes de cuisantes douleurs, bien capables de les soumettre et de leur faire sentir le regret de leurs égarements; mais, pour des créatures tombées de haut, il est des preuves plus efficaces encore. Puisque la mort n'est pas une discontinuation de la vie, pourquoi tous les maux spirituels qui nous affligent dans ce monde, et bien souvent nous aident à nous y corriger, ne

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traverseraient-ils pas avec nous les portes du tombeau pour nous suivre au delà et nous faire peut-être alors crier merci sous les effets de l'orgueil humilié, de l'ambition déçue, des attachements brisés ou trompés, des instincts déchaînés et hurlant dans le vide, des remords sans trêve, de l'évanouissement fatal de toute foi, de toute espérance, de tout amour?

« Et, finalement, quel est le lieu des peines? Toutes les régions de l'univers d'une condition analogue à la terre et pires encore. De même qu'en développant les principes de lumière, de vertu et de béatitude qui existent dans ce monde, notre imagination s'élève à l'idéal du ciel, de même par le développement des principes d'aveuglement, de méchanceté et de souffrance, qui se découvrent autour de nous, peut-elle arriver à des profondeurs assez affreuses pour mériter le nom d'enfer. Assemblage de monstres de toute espèce, nature hostile, corps infirmes et hideux, crimes, blasphèmes, tortures, désespoirs, toute misère est admissible, pourvu que la mort n'y manque pas, car c'est elle qui sauve tout, en ouvrant, au temps voulu, la porte qui, des quartiers les plus désolés du labyrinthe pénitentiaire, conduit à des quartiers meilleurs (1). »

Fourier se déclare partisan de ce système et

(1) J. Reynaud, Terre et Ciel, p. 392.

de ces voyages perpétuels après la mort. Mais le hardi novateur môle à sa théorie d'épouvantables blasphèmes contre Dieu que tout homme doit maudire^ contre le dogme chrétien de l'éternité bienheureuse dans la contemplation de Dieu, contre la Providence dont l'affirmation nous ferait voir l'esprit infernal dans celui qui nous créa pour nous vouer aux horreurs de la civilisation. Je ne sais quel souffle de haine sauvage, impie contre Dieu, anime ces pages où Fourier fait entendre ses blasphèmes contre l'auteur de la nature. 11 prétend même que le dogme de l'immortalité chrétienne est une provocation au suicide ; et s'il est amené par l'esprit de contradiction à renouveler la vieille erreur de la métempsycose, il effleure la question, et répète avec une complaisance amèrc, ses malédictions contre la civilisation et contre l'ordre social.

« Vous connaîtrez les causes, écrit Fourier, pour lesquelles Dieu devait vous ôter temporairement la mémoire du sort passé de vos âmes. Quant à leurs destinées futures, elles seront sans doute immortelles, comme elles l'ont été, mais elles vivront pour se rejoindre à la matière, sans jamais s'en isoler, pour goûter à perpétuité des jouissances matérielles jointes aux spirituelles et parcourir dans la suite des temps d'autres mondes plus fortunés que le notre, où jusqu'à présent elles ont véritablement

habité l'enfer. Ah! vous ne redoutez plus i'onferl En est-il de plus horrible que cette arène de massacres et de misères que présente notre globe? Vos voisins, les sauvages et les barbares, forment des sociétés de tigres et d'hyènes. Croyez-vous valoir mieux, parce que vous êtes des sociétés de vipères? A voir ces trois furies : Civilisation, barbarie et sauvagerie, qui développent le crime sous toutes les formes, ne semble-t-il pas que Dieu ait créé ce globe dans un accès de colère pour se donner le spectacle d'une arène de bêtes féroces acharnées à se déchirer (1)? »

Le caractère qui frappe d'abord l'esprit dans les principaux systèmes que nous venons d'exposer, c'est l'absence de preuves sérieuses, on y voit l'influence dangereuse de l'imagination. Quand Figuier nous dit que nous avons été successivement zoophyte, mollusque, reptile, oiseau, mammifère et que nous serons un jour surhumain; quand il nous promet un corps vaporeux, des sens inconnus s'ajoutant à nos sens prodigieusement perfectionnés et subtilisés quand il ne craint pas de dire en regardant plus haut, que les lois sous lesquelles nous vivons

(1) Fourier, la Phalange. Egarement de la raison, p. 33.

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sont aussi les lois qui gouvernent les créatures des autres planètes de notre système solaire, et que dans Mercure, Mars, Jupiter, des êtres émanés du soleil, comme nous, gravissent successivement les échelons de la vie, pour s'élever dans Téther qui entoure chaque planète, je réponds que ces affirmations brillantes composent un roman de philosophie, que ces récits féeriques amusent ou charment notre imagination, que ces tableaux mouvants sont loin de satisfaire au sévère et impérieux besoin de vérité qui nous tourmente. Evidemment, tout homme intelligent, doué d'une riche imagination, muni de certaines connaissances, physiologiques et astronomiques, est en état de composer aussi un roman sur sa destinée, des récits sur l'infini et la vie future, des conjectures habilement nouées et présentées avec art; mais je ne peux me défendre d'interrompre à tout instant, après chaque hypothèse, le brillant narrateur de l'histoire de l'homme, au lendemain de la mort, et de lui dire : Où sont vos preuves? exposez vos arguments, arrêtez vos récits poétiques, défendez une thèse philosophique et religieuse, en développant des raisons qu'il soit permis de discuter.

Vous prétendez que nous passerons, après la mort, dansl'éther qui entoure notre planète, qu'en savez-vous? S'il m'est plus agréable de croire que nous passerons dans un autre soleil,

dont la lumière sera plus belle et le climat plus doux, mon hypothèse vaut la vôtre, et l'égale en solidité. Pourquoi promettez-vous un corps spiritualisé à ceux qui ont bien vécu? je préfère espérer que mon àme sera dépouillée de toute enveloppe matérielle, et que je .n'aurai pas besoin d'un corps même idéalisé, pour penser, aimer, et me transporter avec la rapidité de la pensée sur les points les plus éloignés de ma nouvelle demeure. Pourquoi voulez-vous que le soleil soit le séjour de l'être arrivé au degré suprême des purifications? Il y a dans l'espace immense du firmament d'autres soleils aussi brillants que le nôtre, et je ne vois pas la raison qui vous détermine à nous enfermer encore une fois dans l'enceinte étroite d'une prison que vous appelez éther, soleil. Laissez-nous espérer que nos âmes, dégagées de la matière, affranchies des lois si dures de l'espace et du temps, auront pour séjour tout l'espace libre du firmament, et tous les globes qui nous envoient leurs clartés. Votre paradis est étroit, sans hauteur, vous n'avez pas choisi dans le champ des hypothèses celle qui répond le mieux aux élans infinis de nos espérances et de nos pensées.

Tous ces systèmes de métempsycose et de réincarnations successives sont des inventions brillantes de l'esprit de l'homme qui veut se consoler des tristesses de la vie présente par

des illusions poétiques, mais elles ne reposent sur aucun fondement solide, et elles ne peuvent satisfaire, — il faut bien le reconnaître, — ni le philosophe qui cherche un système démontré, ni l'homme sérieux qui demande une réponse au problème de sa destinée.

En présence de ces affirmations gratuites de l'imagination, on voit s'élever les difficultés et les contradictions qui sont le signe infaillible de l'erreur. Si la vie présente est un châtiment pour l'homme malheureux et une récompense pour l'homme heureux, opulent, comment expliquez-vous le silence absolu de ma conscience et de ma mémoire qui n'ont aucun souvenir de l'existence antérieure dont la vie présente serait la suite pleine de justice? Est-on bien sérieux quand on affirme, avec un écrivain contemporain, que la sympathie de l'homme pour les fleurs et les plantes est un signe de ces incarnations antérieures de notre âme dans les animaux et les végétaux d'un ordre inférieur? N'cst-il pas plus conforme à la vérité et plus digne d'une discussion scientifique, d'affirmer que nous n'avons, en effet, si soutenus que soient les efforts de notre attention, aucun souvenir d'avoir vécu dans le corps d'un reptile ou d'un mollusque, — et que nous ne pouvons même nous défendre d'un sentiment pénible d'étonnement, en présence de cette incroyable affirmation de l'erreur?

Que faut-il donc penser de la justice et de la sagesse de l'auteur de la nature qui aurait infligé au coupable ce supplice de la vie présente pleine de douleurs, pour le châtier de ses crimes passés, et qui aurait supprimé dans la conscience de sa créature punie tout souvenir de ces crimes, tout souvenir d'une existence antérieure, et jusqu'à la tentation de croire à ces existences passées? L'auteur de la nature serait-il sage en effaçant ainsi ce souvenir nécessaire? Serait-il j Liste en infligeant une peine à une créature qui, sans mémoire de ses prétendus crimes, est, par le même motif, dans l'impuissance de se reconnaître coupable et de se repentir?

« Qu'arriverait-il, s'écrie un défenseur trop ardent de la métempsycose, si tous les hommes se souvenaient de leurs vies antérieures? l'ordre de la terre en serait troublé, bouleversé, ou du moins il n'est pas présentement fait dans ces conditions. Le Léthé comme le libre arbitre sont les lois du monde actuel (1). » Que le monde fut bouleversé si . les hommes se souvenaient de leurs existences antérieures, c'est ce que la raison ne peut pas admettre, et elle exige au contraire impérieusement que l'homme puni sache qu'il est puni et quels sont les motifs de la peine qu'il endure ; et si l'on

(1) Pezzani, la Pluralité des existences de Came, p. 40$.

se contente d'affirmer que l'oubli est un fait, on n'éclaire pas le problème, on laisse debout et insoluble la difficulté que nous venons d'énoncer.

L'on nous promet en vain qu'un jour, dans l'éther planétaire, la restitution intégrale de nos souvenirs fera partie de notre félicité; que nous pourrons, dans ce dernier séjour, prendre possession par le souvenir de nos existences passées, concentrer en nous avec le sentiment du présent, ceux de l'avenir et du passé. D'abord vous laissez sans réponse le problème actuel et vivant, c'est aujourd'hui sur cette terre que Dieu punit, selon vous, le coupable; et c'est en ce monde que je dois, au nom de la justice et de la sainteté divines, avoir conscience de mes états antérieurs. Puis, vous affirmez gratuitement que j'aurai ce sentiment plus tard; vous n'en savez rien, cette affirmation dont rien ne prouve l'exactitude, n'est qu'une conjecture insuffisante pour soutenir un raisonnement de valeur, tel que nous avons le droit de l'exiger. Vous avez méconnu enfin le caractère essentiel qui constitue la personnalité.

En effet, qu'entend-on par ce terme abstrait de personnalité? Quand nous disons : voilà une personne, un homme, une créature raisonnable, que voulons-nous dire? On appelle personne un être qui a le sentiment complet

de ce qu'il est, c'est-à-dire de sa nature, de ses facultés : et quand nous parlons de l'homme, nous parlons d'un être fait d'un corps et d'une Ame, doué dépensée, de sensibilité, d'activité; d'un être qui, par le sens intime, observe, connaît, voit ce qui passe en lui, les actes qu'il produit et qui sont à lui, parce qu'ils sont de lui. Mais cela ne suffit pas : l'homme est une personne, non seulement parce qu'il prend possession de son état présent par la conscience, par le sens intime, mais aussi parce qu'il connaît son identité et ses états passés, par la mémoire, Je sais que c'est moi qui sens, pense et veux, aujourd'hui, et je sais avec la même certitude que c'est moi qui sentais, pensais, voulais, quand j'avais vingt ans. Cet acte par lequel je me déclare principe et responsable des actions de ma vie est aussi l'affirmation de ma personnalité.

Or, les défenseurs de la métempsycose oublient ces vérités fondamentales de la philosophie, ils prétendent que l'homme peut perdre la mémoire, la conscience de son identité, la personnalité, sans cesser d'être un homme, ils arrivent à cette contradiction dans les termes et dans les idées : l'homme est une personne, l'homme n'est pas une personne. Observez avec soin cette marche tortueuse de l'esprit d'erreur.

Un animal vient de mourir pendant qu'une

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femme concevait un enfant dans son sein. En vertu des loi éternelles qui gouvernent l'univers, ou par un acte particulier du Créateur, l'àme d'un chien passe dans le corps d'un enfant qui va paraître en ce monde. L'âme de l'enfant est donc substantiellement la môme que celle de cet animal. Telle est l'idée mère de la métempsycose qui fait voyager les âmes à travers les échelons de la série animale, du zoophyte jusqu'au grand mammifère, jusqu'à Fhomme qui occupe ici-bas le sommet de la série. Il n'y a donc plus de barrière infranchissable entre les genres et les espèces. Cette erreur grossière est condamnée par l'anatomie et par la philosophie (1) : passons. Chacun de vous doit dire, dans cette hypothèse : j'ai été successivement zoophyte, articulé, mammifère ; j'était oiseau, reptile, chien, avant d'être un homme, et c'est moi qui, pendant la durée des années ou des siècles qui ont précédé ma naissance en ce monde , produisais les actes accomplis par ces divers animaux. Sans doute, votre sourire a déjà fait justice de cette affirmation erronée, mais creusez l'idée. Je ne peux affirmer cette proposition avec intelligence et certitude, que dans le cas où je saurais certainement par le sens intime et par la mémoire qu'en fait

(1) Voir dans notre ouvrage : la Morale et ïAlhëisme coute/niwrain, le chapitre qui a pour titre : la Morale et l'Instinct.

j'étais autrefois reptile, oiseau, lion. C'est ainsi qu'arrivé à la maturité de la vie, à cinquante ans, à soixante ans, ma pensée descend à travers les années écoulées, jusqu'aux premiers moments de mon existence en ce monde, et me permet d'affirmer que j'étais bien moi-même, autrefois, l'enfant qui jouait sur les genoux de ma mère.

Or, si j'ai un souvenir précis des actions qui ont rempli ma vie, à tous les moments de mon existence en ce monde, il est également vrai que ni moi ni aucun homme ici-bas, nous n'avons le plus léger souvenir des existences passées dans le corps des animaux, et nous sentons même dans notre conscience une vive et invincible opposition à reconnaître l'hypothèse que l'on prétend nous faire accepter, comme l'expression certaine de la vérité.

Or, si l'homme n'est réellement la personne humaine que vous connaissez, qu'à la condition impérieuse d'avoir conscience de son état présent et d'avoir la mémoire de son identité et de ses états passés; s'il est encore aussi certain que nous n'avons ni conscience ni souvenir de ces existences antérieures, il faut bien reconnaître ou que la personnalité n'implique ni mémoire ni conscience, assertion contraire aux principes essentiels de la philosophie, ou que ce n'est pas notre âme qui habitait autrefois le corps des animaux, et c'est la condamnation t. 1. 15

décisive du principe faux des réincarnations successives et des existences passées.

Le matérialiste, armé d'une demi-science, et étranger à ces principes nécessaires de la métaphysique, semble défendre une erreur analogue à celle que je viens de signaler sur le fondement de la personnalité. Il affirme que la force représentée par notre âme et la matière représentée par notre corps sont immortelles, indestructibles, et que la mort marque l'heure où cette force et cette matière entrent dans des combinaisons nouvelles et vont former des fleurs et des fruits, après le passage mystérieux de la décomposition. Gomment saurons-nous qu'il y a identité substantielle et variété accidentelle entre cet homme qui vient de mourir et la terre végétale et les fleurs qui vont apparaître? Il faudrait que cette fleur animée pût dire : c'est moi qui ai vécu, pensé, aimé, agi, pendant mon existence achevée. Il n'y a ici ni conscience, ni mémoire; l'identité n'est pas là; il y a simplement dans ce cas, comme dans celui de l'hypothèse des réincarnations successives, il y a succession de deux individus séparés par l'abîme de l'inconnu, et le législateur qui m'infligerait un châtiment pour les crimes commis par une créature étrangère, dans une autre planète, serait aussi injuste que le législateur dont le caprice me ferait expier, en ce moment, les sottises de Tempe-

rcur de Chine ou d'un sujet de l'empereur de Russie.

Mais ce n'est pas seulement au point de vue métaphysique et psychologique que la thèse de la métempsycose est inadmissible, elle soulève encore, au point de vue des idées morales et de la sainteté de Dieu, d'insurmontables difficultés.

Et d'abord, une épreuve ne peut pas être un état définitif et permanent. S'il plait à la sagesse divine, avant de nous appeler à une félicité qui sera une récompense, d'imposer à notre âme l'épreuve salutaire et pénible de la vie, nous devons nous incliner. La durée de l'épreuve sera toujours bien courte; elle finira, tempérée, d'ailleurs, par l'espérance qui en éclaire le terme. Mais si vous dites que Dieu a créé l'homme pour le condamner à des épreuves successives qui n'auront jamais de fin, vous êtes en opposition avec l'idée philosophique de l'épreuve, avec la nature de l'homme, avec la sainteté même de Dieu.

Or, les partisans de la métempsycose affirment que les épreuves se succéderont sans cesse, et que la nature est un cercle dont nous ne voyons ni le commencement ni la fin. La sagesse égyptienne qui représentait le monde sous l'image

d'un serpent enroulé sur lui-même, en forme de cercle, exprimait selon ces esprits égarés, sous un symbole oublié, une vérité que vient remettre au jour la science de notre temps. Si l'homme, après une longue succession d'épreuves, s'élève de la terreàl'éther planétaire et de là au soleil, ce n'est pas pour y asseoir sa vie d'une manière permanente. Après une halte dont la durée nous échappe, il faudra, disentils, descendre dans les profondeurs des eaux et recommencer l'épreuve, enfermés dans ce cercle infranchissable et terrible des purifications et des expiations. Mais pourquoi parler d'épreuves? que nous soyons ici ou ailleurs, qu'importe ! l'homme n'a plus de demeure permanente et de repos définitif à espérer, et tandis que l'épreuve doit être une préparation à un état immuable, c'est l'épreuve qui devient dans le système de la métempsycose l'état perpétuel de l'humanité.

Quel abus du langage et quelles contradictions ! Quel oubli des invincibles tendances du cœur humain ! Nous n'attendons pas une halte de quelques moments, dans un soleil, où les bienheureux n'auraient que la satisfaction incomplète et matérielle d'un corps transformé et des sens élevés à leur suprême puissance. Illusions vaines! Si notre àme est ferme au sein de l'épreuve et dans les douleurs qui, sans trêve, la fatiguent et la tourmentent pendant la

vie; si, malgré nos larmes, nos angoisses, nos ennuis infinis, nous levons la tête et nous savons attendre avec courage jusqu'à la dernière heure, c'est que nos espérances appellent et saluent autre chose qu'une halte dans l'étroite prison d'un soleil. Notre âme insatiable de vérité, de beauté, de justice et de perfection, entrevoit à travers les ténèbres de la vie, dans une patrie éternelle et pleine de lumière, le foyer même de la vérité, de la beauté, de la justice. Après avoir entendu l'écho sur la terre, elle veut entendre la voix; après avoir vu le retlet, elle veut contempler le foyer; aprèsavoir goûté les ruisseaux, elle veut boire à longs traits et sans fin, à la source même de toute justice cl de toute vertu.

Je ne comprends plus la nature humaine, si si notre destinée est de voyager sans cesse, et si la terre du repos n'existe que dans nos désirs, excités, cependant, et créés par Celui qui a fait l'homme et qui gouverne l'univers! La félicité temporaire que vous promettez au juste sera traversée par la prévision amèrc de la voir bientôt finir; la paix du séjour planétaire et des régions profondes du soleil ne sera qu'une trêve à la veille de nouveaux combats, et votre paradis n'est qu'une hôtellerie où l'on arrive après de longues fatigues, où l'on passe quelques heures, où il est défendu de s'établir; mais notre ame demande autre chose, elle appelle une

autre fin, une fin plus conforme à notre nature et à la sainteté de la justice de Dieu.

Or, cette justice est vaincue par les révoltes de la liberté humaine, si l'épreuve doit se renouveler sans cesse, et si, éternellement, l'homme peut se dresser contre un Dieu trop impuissant et braver sa colère. En effet, les utopistes de la métempsycose nous enseignent que les vies successives d'épreuves et d'expiation se succéderont sans fin, c'est-à-dire pendant l'éternité, et que, durant chacune de ces vies, l'homme conservera sa liberté, ou la puissance de se révolter contre Dieu, de violer sa loi, de mépriser sa volonté. Que fera Dieu, s'il plait à l'homme de faire usage de sa liberté pour choisir le mal, et obéir à l'impulsion de la chair et des sens égarés? A quel moment sa justice sera-t-elle satisfaite, et pouvons-nous croire que Dieu donne à l'homme une liberté éternelle, une faculté qui lui permette, en perpétuant le mal, de l'outrager librement, avec un profond mépris d'une répression, dont l'inefficacité trahirait l'inexpérience ou l'impuissance du Législateur?

11 faut qu'il y ait une heure où Dieu retire à l'homme la liberté, qui est l'arme de l'épreuve, une heure où l'homme s'arrête, soit dans un état bienheureux, si la contemplation de la beauté éternelle ravit son âme juste, et lui fait perdre par ses charmes infinis, jusqu'à la pos-

sihilité de se détourner de Dieu; soit dans un état malheureux, si Dieu s'éloigne de son âme volontairement et obstinément coupable, pendant toute la vie.

L'épreuve humaine finira : c'est le droit de la justice de Dieu, c'est aussi l'espérance du cœur humain.

Mais si les lois inviolables de la psychologie et de la morale condamnent l'hypothèse de la pluralité des existences, si elles ne permettent pas de croire que l'habitant de la terre ait été autrefois l'habitant des globes célestes, faut-il rejeter encore, au nom de ces mêmes lois, l'opinion des philosophes qui enseignent aujourd'hui que ces globes célestes sont habités par d'autres créatures, nées comme nous, à une époque inconnue, d'une parole du Créateur?

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