LES MONDES HABITES
Le savant théologien Gotti cite, avec étonnement et pour les combattre, les philosophes renommés, les astronomes célèbres qui n'ont pas craint d'affirmer que les astres sont le séjour de certaines créatures dont les conditions d'existence nous sont encore inconnues. Il ajoute que cette opinion était reçue de son temps, par les philosophes et les mathématiciens les plus distingués (1). Depuis deux siècles, les sciences ont fait des progrès qu'il n'est pas permis de méconnaître ou de dédaigner. Armée d'instruments puissants, éclairée
(1) <« Sed quod mirtim est; eam ex Recentioribus aliqui ndoptarunt : ast'ra enim habitari senserunt Nicolaus Cusanus. Jordan us Brunus, Ïyebo-Brahe, Thomas Gampanella, Renatus Descartes, Joannes Keplerus, Galilreo Galihei et David Fabritius... Angli quoque plurimi, ut Franciscus Godwinus, Wileinsins Episcopus Cistriensis..., aliique a Fabritio relati, qui subdit, banc de pluribus orbibus babitabilibus sententiam hodie placere pbliosopbis et mathematicis clarissimis. » Gotti. TheoL scolas.; tom. 1, tract, vin, De Deo creatore, p. 448.
par une méthode plus sûre et mieux dirigée, la science nous a fait connaître le firmament, son immensité et les secrets des mondes dont ii est rempli. Le problème agité timidement autrefois par l'esprit inquiet de l'homme, à la vue de ces mondes lumineux, s'est imposé de nouveau, d'une manière plus impérieuse et plus scientifique, aux esprits de notre temps, et l'un des astronomes les plus illustres et des théologiens les plus autorisés de ce siècle, le P. Secchi, n'a pas craint d'exprimer ainsi ainsi son opinion :
« Que dire de ces espaces immenses et des astres qui les remplissent? Que penser de ces étoiles qui sont sans doute, comme notre soleil, des centres de lumière, de chaleur et d'activité, destinés, comme lui, à entretenir la vie d'une foule de créatures de toutes espèces? Pour nous, il nous semblerait absurde de regarder ces vastes régions comme des déserts inhabités; elles doivent être peuplées d'êtres intelligents et raisonnables, capables de connaître, d'honorer et d'aimer le Créateur; et peut-être que ces habitants des astres sont plus fidèles que nous au devoir que leur impose la reconnaissance envers Celui qui les a tirés du néant ; nous voulons espérer qu'il n'y a point parmi eux de ces êtres infortunés qui mettent leur orgueil à nier l'existence et l'intelligence de Celui à qui ils doivent eux-mêmes t. i. 17.
et leur existence et la faculté de connaître tant de merveilles (1). »
C'est en suivant les indications de ce ferme esprit et les révélations des sciences, que certains écrivains contemporains ont cru pouvoir affirmer que l'opinion de la pluralité des mondes serait bientôt une certitude incontestée, et quelesthéologiens mal inspirés qui la réprouvent aujourd'hui, partageraient la désapprobation qui a frappé autrefois les théologiens trop empressés à condamner Galilée (2) . Quel est donc l'état réel de cette conjecture très probable, en présence de la science, de la philosophie et de la foi?
Les théologiens du moyen âge qui ont agité le problème de la pluralité des inondes, guidés par les savants, disciples trop dociles d'Aristote, et privés des instruments puissants d'observation qui apportent aujourd'hui au génie humain un concourssiprécieux, se déclarèrent hostiles à l'hypothèse des mondes habités. Pourrait-on, sans injustice, faire un reproche à ces théologiens de leur ignorance dans les questions astronomiques, et n'est-il pas, au contraire.
(1) Le R. P. Seceln, le Soleil, p. 418.
(2) L'abbé Pioger, le Dogme chrétien et la Pluralité des mondes habitas.
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très naturel qu'ils aient pris, pour base de leurs calculs, les données de la science au temps où ils vivaient, comme nous faisons nous-mêmes aujourd'hui, exposés, peut-être, à défendre des hypothèses que la science de demain ne laissera pas debout?
La terre immobile et seule habitée, entourée de dix sphères, au delà desquelles s'étend le ciel empyrée, séjour des bienheureux, les étoiles immobiles et incorruptibles, éclairant de leurs feux ce spectacle de la terre et cet horizon si étroit : telle était la conception astronomique acceptée et enseignée par les théologiens. Les cieux étaient si petits et la terre si grande, en dehors même de la grandeur morale qu'elle emprunte à l'incarnation du Fils de Dieu, qu'il était très sage d'affirmer que la terre seule était habitée.
Mais la science, armée du télescope et guidée par l'analyse spectrale, a jeté de longs rayons à travers ces sphères inviolables qui entouraient la terre ; elle a ouvert ainsi des chemins de communication qui se prolongent dans les directions profondes et lointaines du firmament; la pensée a suivi ces chemins, interrogé les planètes, les étoiles, les soleils, et il s'est trouvé que l'homme a été moins frappé de l'effrayante grandeur du monde céleste qui se découvrait à lui que de la petitesse de notre terre, grain de poussière, et demeure étroite que notre
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esprit ignorant avait salué le plus beau et le plus grand des mondes créés.
Les astronomes ont voulu mesurer la distance qui nous sépare de ces étoiles que l'on crovait voisines et immobiles dans le silence du firmament. Ils ont substitué la méthode des parallaxes relatives aux parallaxes absolues, pour donner une précision rigoureuse à leurs calculs,' et ils ont reconnu qu'il faudrait à la lumière, avec sa vitesse de 77,000 lieues par seconde, 2,350 jours pour parcourir la distance qui nous sépare des étoiles les plus rapprochées, et qu'un boulet de canon, avec une vitesse de 500 mètres par seconde, franchirait cette distance en quatre millions d'années. Puis, avancez, avancez encore, avancez toujours, au delà de ces étoiles, plus loin dans les profondeurs entrevues du firmament, et vous n'aurez, après un pénible effort d'attention, qu'une faible idée de l'espace sans bornes et rempli de globes étincelants, qui s'étend autour de nous. Ce coup de lumière et cette révélation de la science changent aussitôt pour nous l'aspect grandiose du firmament.
Séparés par une telle distance, de ces astres dont l'existence n'était pas autrefois soupçonnée, il est évident que le regard humain ne pouvait deviner ni l'espace qui sépare ces astres entre eux, ni leurs mouvements harmonieux, et l'immobilité des étoiles n'était pas
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contestée. Maîtres aujourd'hui de la distance qu'ils avaient mesurée, les astronomes ont continué leurs calculs sévères ; ils ont vu que notre soleil, dont le volume égale treize cent mille fois environ le volume de la terre, serait à peine visible pour nous, point lumineux et vague, si la parole de Dieu l'éloignait seulement de nous jusqu'à la région moyenne des étoiles de première grandeur. Ces étoiles qui scintillent au-dessus de nos têtes sont donc des soleils, et nous pouvons déjà pressentir le nombre de ces grands luminaires, en nous rappelant que la seule voie lactée compte vingt millions, au moins, de soleils visibles, et qu'il existe dans l'univers plus de cinq mille nébuleuses, reconnues, classées, aussi étendues, aussi peuplées de soleils que la voie lactée.
Et ces mondes sont en mouvement; l'immobilité des étoiles est une erreur. Gassini, Ma ver, Argelender ont dressé des listes, et décrit les mouvements propres d'un grand nombre d'étoiles; ils nous ont appris et démontré que des millions de globes semblables à notre soleil parcourent l'espace immense, avec la vitesse d'un boulet de canon, sans se heurter, ni se rencontrer, soumis à des lois dont l'harmonie éternelle est l'expression de l'intelligence et de la sagesse de Celui qui a créé tout ce qui vit autour de nous. Et
un savant a pu dire : « Les déterminations les mieux fondées assignent maintenant au Soleil, et par conséquent aussi à la Terre et à tout le système solaire, une marche annuelJe et commune de 111,000,000 de lieues vers les étoiles y et 8 du groupe auquel on a donné le nom de constellation d'Hercule ; ce qui donne 304,000 lieues ou 1,216,000 kilomètres par jour (1). »
L'ancien système astronomique est donc modifié sur des points essentiels, par les découvertes modernes de la science la plus exacte, et l'argumentation théologique contre la pluralité des mondes, qui reposait sur ce système, est profondément ébranlée. En présence de ces innombrables soleils qui éveillent notre attention par des traits de lumière, à la vue de ces distances incommensurables, de ces mouvements harmonieux et rapides de tant de globes à travers les routes étincelantes de l'espace, tracées par la main souveraine de Dieu, notre terre nous parait bien petite, elle n'est plus qu'un abri fragile et mesquin, ouvert à l'homme qui l'habite pendant quelques heures, et si les anciens contestaient la pluralité des terres habitées au nom même de la beauté, de la grandeur, de l'étendue exceptionnelle de notre globe entouré de ses sphères
(1) Rambosson.
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célestes, c'est au nom de la g Taiulcurclc ces mondes célestes mieux connus, que des savants modernes démontrent l'insignifiante étendue de la terre et la possibilité des globes célestes habités. a Lorsque, par des mesures dans lesquelles l'évidence de la méthode marche l'égale de la précision des résultats, le volume de la terre est réduit à moins de la millionième partie du volume du soleil ; lorsque le soleil luimême, transporté dans la région des étoiles, va prendre une très modeste place parmi les milliards de ces astres que le télescope a signalés; lorsque les 34 millions de lieues qui séparent la terre du soleil sont devenues, à raison de leur petitesse comparative, une base tellement impropre à la recherche des dimensions du monde visible; lorsque la vitesse des rayons lumineux (77,000 lieues par seconde) suffit à peine aux évaluations de la science; lorsque, enfin, par un enchaînement de preuves irrésistibles, certaines étoiles sont reculées jusqu'à des distances que la lumière ne franchirait pas en moins d'un million d'années, nous restons comme anéantis sous cette immensité. En donnant à l'homme, à la planète qu'il habite, une si petite place dans le monde matériel, l'astronomie semble vraiment n'avoir fait de progrès que pour nous humilier (1). »
(1) Àrago, Biographie de Bailly.
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Mais Je regard de l'homme qui traverse ainsi l'espace immense et qui pèse les globes célestes dont l'effrayant volume nous révèle l'extrême petitesse de notre demeure, n'est pas encore pleinement satisfait. Armés du télescope dont le pouvoir amplificateur ouvre devant nous les routes immenses du firmament, les savants ont exploré certaines planètes, interrogé leurs satellites, reconnu les conditions d'habitabilité et de vie qu'elles présentent et décrit dans un langage ému, sous le coup de ces révélations rapides, les analogies de la terre et du ciel. Ils ont vu sur certaines planètes et certains satellites des montagnes, des vallées, l'atmosphère qui fait vivre en faisant respirer, les nuages, les successions de saisons, les alternatives ininterrompues de jour et de nuit; ils ont compté leurs jours, leurs mois, leurs années qui se succèdent; ils ont contemplé l'immense armée des étoiles couvrant d'un pavillon grandiose et ces planètes qui répondent à notre appel, et la terre qui nous emporte en obéissant aux lois éternelles que Dieu a conçues et réglées.
A Faide du plus grand télescope connu, celui de l'observatoire de Mount-Hamilton, en Californie, on a obtenu des épreuves photographiques très nettes de la lune, de Jupiter, de Saturne et de Mars. On a relevé sur ces épreu-
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ves des lacs, des continents, des mers, des caps, des baies, des rivières, de l'eau, de la neige et des nuages, et les phénomènes produits par le changement de saison.
On a pu même observer sur la planète Mars une tempête de neige qui a recouvert, dans l'espace de vingt-quatre heures, une surface égalant en étendue le territoire des Etats-Unis.
Des lignes régulières semblent relier entre eux les lacs et les mers, et former des espèces de canaux.
Sur quelques points de Mars, la photographie a révélé de grandes lueurs symétriquement installées. Que signifient ces lueurs? La science l'ignore, et il n'est pas prudent d'écouter l'imagination.
L'analyse spectrale appliquée aux astres allait bientôt donner des résultats inespérés et devenir la base d'une science nouvelle, de la chimie transformée et complétée. Tout corps en ignition donne un spectre qui lui est propre, et incorpore clans le rayon lumineux issu de cette flamme « un arrangement de lignes spécial à la nature de ce corps. Si l'on reçoit le rayon lumineux sur un prisme, il se décompose en une série de couleurs partagées par le prisme lui-même selon leur degré de réfrangibilité. Dans cette série de couleurs, dans ce ruban, le long duquel s'étale pour ainsi dire le rayon lumineux, le microscope
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distingue un grand nombre de lignes transversales, dont l'ordre est spécial à la nature de l'objet porté à l'état d'incandescence. » Il est donc permis de conclure à la simple inspection d'un spectre, la nature du corps incandescent. L'or, l'argent, le fer, chaque métal, chaque objet a son spectre particulier.
Après avoir éliminé une cause d'erreur, par la connaissance des raies telluriques, qui dépendent de l'atmosphère terrestre, les savants ont analysé la lumière solaire et reconnu la présence de certaines substances, telles que la chaux, la potasse, le chrome, le nickel dans l'atmosphère gazeuse qui entoure cet astre. En continuant ces recherches, où la curiosité de l'esprit est sans cesse animée par les résultats obtenus, on a pu étudier le spectre de la lune, des planètes, des astres les plus éloignés, et décrire, en s'appuyant sur les lois de l'analogie, la nature chimique de ces mondes dont le télescope ne pouvait pas nous faire connaître les secrets.
M. Jansson a conclu, des raies atmosphériques produites par la vapeur d'eau, que cette vapeur aqueuse existe dans les atmosphères de Jupiter et de Saturne. « J'ai déjà observé plusieurs planètes à cet égard, écrit l'éminent astronome, dans le cours de ma dernière mission en Italie et en Grèce, j'ai observé sur le sommet de l'Etna, c'est-à-dire dans des con-
ditions où l'influence de l'atmosphère se trouvait sensiblement annulée. Ces observations, et celles que j'ai faites ensuite avec les plus puissants instruments, indiquent déjà la présence de la vapeur d'eau dans les atmosphères de Mars et de Saturne. Aux analogies déjà si étroites qui unissent les planètes de notre système, vient s'ajouter encore un caractère nouveau et important. Toutes ces planètes forment donc comme une même famille, elles circulent autour du même foyer central qui leur distribue la chaleur et la lumière. Elles ont chacune une année, des saisons, une atmosphère, et dans cette atmosphère même, desnuages remarqués sur plusieurs d'entre elles.
« Enfin, l'eau qui joue un rôle si grand dans l'économie de toute organisation, l'eau est encore unélémentquileurestcommun. Que depuissantes raisons pour penser que la vie n'est pas le privilège exclusif de notre petite terre, sœur cadette de notre grande famille planétaire (1) ! »
C'est ainsi qu'en se fondant sur une frappante analogie entre notre terre et les globes environnants, nous pouvons donner une haute probabilité à l'hypothèse de la pluralité des mondes habités.
La terre est un membre de la famille solaire,
(1) Janssen, Mémoire à l'Académie des sciences. — Voir aussi : Delaunay. de l'Institut, Notice sur t'Analyse spectrale. — Huggens, Y Analyse spectrale. — Les comptes rendus de l'Académie des sciences, 1871, 1815, 1878.
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les astres qui l'avoisinent, gouvernés par les mêmes lois générales, ont eu le même développement cosmique : cette terre et ces astres ont des disques semblables, des montagnes, des mers, c'est-à-dire l'atmosphère, l'air et l'eau, les conditions delà vie, pourquoi n'auraient-ils aussi une matière organique et des êtres vivants? La science de demain confirmera les prévisions sérieuses de la science d'aujourd'hui.
Si vous considérez l'hypothèse de la pluralité des mondes habités au point de vue philosophique, vous découvrirez de nouvelles raisons qui semblent confirmer les inductions et les conjectures scientifiques des astronomes contemporains.
Le microscope composé et les récents travaux provoqués par la question de la génération spontanée, ouvrent devant nos yeux le monde merveilleux, immense, des infiniment petits; nous voyons que la Providence a multiplié les êtres animés, et répandu la vie sur tous les points de l'espace qui semblait inanimé et vide. Leuwenhoelk, Ehrenberg, Swammerdam, Klem ont essayé de nous faire apprécier la mesure insaisissable des infusoires, des microzoaires, de ces mondes non-
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veaux, composés de millions de créatures qui ont des organes, des fonctions, une vie particulière, et dont les mœurs nous ont été si longtemps complètement inconnues. Un atome de la plus fine poussière contient quelquefois des millions d'hématoïcles nouveaux. L'air est rempli des invisibles populations d'animalcules microscopiques, dont les lois et les caractères ne sont pas complètement déterminés, et qui, selon Humboldt, appartiennent à une faune spéciale digne de l'attention des savants. Dans les vapeurs qui s'élèvent d'un étang, par un jour d'été, chaque goutte d'eau est pleine de vie, et jette dans l'espace des millions d'oeufs d'infusoires, poussière vivante qui vja croître et mourir. Vous pouvez concevoir la quantité prodigieuse, innombrable de ces animalcules, dont les débris nous étonnent par leur solidité en recueillant encore les enseignements de la science. La ville de Berlin est bâtie sur un banc d'animaux microscopiques; le nord de l'Amérique possède aussi de ces bancs animés qui ont jusqu'à vingt pieds de profondeur. Les squelettes et les carapaces de ces animaux, si petits, que le poids de chacun d'eux équivaut à peine à la millionième partie d'un milligramme, forment des terrains entiers. D'après les travaux de M. d'Orbigny, plusieurs montagnes de terrains calcaires tertiaires de Vérone et de Monte-Bolca, et un grand nombre de
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couches, même secondaires, seraient presque entièrement formées de coquilles microscopiques superposées.
Les ruisseaux et les fleuves, les étangs et les lacs, les mares et les fossés contiennent une incalculable quantité de protistes, ou d'animaux microscopiques. Des milliards d'infusoires nagent dans le fin limon qui par un temps clair couvre la surface des eaux marines. Hœckel a fait de longues études sur ces protistes et ces infusoires. « Les montagnes de craie de l'Angleterre et de l'île de Rùgen, écrit le savant naturaliste allemand, de même que les couches tertiaires de l'éocèue déposées sur les formations crétacées, sont constituées, en grande partie, souvent presque exculsi veinent des élégantes coquilles calcaires des Polythalames. D'autres pierres, par exemple les roches, tertiaires de la Barbade et des îles Nicobar, sont également formées en grande partie des charmantes carapaces silicieuses des Radiolaires; un grand nombre des pierres formées de ces animalcules fournissent de précieux matériaux de construction, et mainte grande ville, Paris et Vienne sont surtout bâties avec ces pierres (1). »
La nature est donc prodigue de la vie, et s'il est vrai qu'elle remplit ainsi de ses manifesta-
(1) Ernest Hœckel, le Règne des Protistes, p. 5.
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tions tous les points de l'espace ; s'il est vrai que nous découvrons des créatures nouvelles partout où la puissance, malheureusement encore insuffisante des instruments, nous permet de pénétrer, n'a-t-on pas raison d'en conclure que ces mondes immenses, dont le télescope nous a révélé l'existence, la nature et les lois, sont peuplés de créatures vivantes, et que partout où la science nous fait voir une habitation, la raison nous permet d'affirmer la présence d'un habitant?
Tous les êtres s'enchainent, d'ailleurs, dans la nature, selon la pensée profonde et juste de Leibniz ; il n'y a pas, dans cette trame immense des êtres vivants, de solution de continuité : nihilper saltinn ; il y a, sans doute, encore pour nous des inconnus et des mystères qui condamnent les affirmations de l'ignorance présomptueuse, mais l'inconnu n'est pas le vide, et il n'est pas permis d'en conclure que la nature est en défaut. Du zoophyte au grand mammifère, jusqu'à l'homme, la science observe et suit les ascensions perpétuelles de la nature vivante, elle cherche avec une curiosité trop souvent malheureuse et toujours digne de louanges, à saisir les transitions imperceptibles des règnes, les frontières qui séparent le minéral du végétal, les végétaux des animaux, et l'animal de la créature raisonnable qui domine et règne dans l'univers. Le mollusque, le vertébré, l'articulé ■
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le mammifère; que de genres et d'espèces différentes parcourent la nature et la vie toujours patientes, avant d'arriver à l'homme! Or, pourquoi n'en serait-il pas ainsi au-dessus de nous, de l'homme au pur esprit, à l'ange dépouillé de toute enveloppe, matérielle ou charnelle? Pourquoi la Providence, qui partout échelonne la vie, et prépare la nature aux perfections supérieures du corps humain, en passant par les degrés inférieurs d'une élaboration savante, pourquoi n'aurait-elle pas continué plus haut l'universelle application de cette loi ? De l'homme à l'ange, il y aurait encore place pour un nombre inconnu de créatures intermédiaires, d'une nature et d'un organisme différents de ceux de l'homme que nous connaissons, en rapport avec les conditions climatériques et physiologiques commandées par l'état même des globes habités.
« Les anciens, écrit Leibniz, avaient des petites idées des ouvrages de Dieu, et saint Augustin, faute de connaître les découvertes modernes, était bien en peine quand il s'agissait d'expliquer la pré valence du mal. Il semblait aux anciens qu'il n'y avait que notre terre d'habitée; ils avaient même peur des antipodes; le reste du monde était selon eux quelques globes luisants et quelques sphères cristallines.
« Aujourd'hui, quelques bornes qu'on donne, ou qu'on ne donne pas à l'univers, il fautrecon-
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naître qu'il y a un nombre innombrable de globes, autant et plus grand que le nôtre, qui ont autant de droit que lui à avoir des habitants raisonnables, quoiqu'il ne s'ensuive point que ce soient des hommes. Il n'est qu'une planète, c'est-à-dire un des six satellites principaux de notre soleil; et, comme toutes les fixes sont des soleils aussi, Ton voit combien notre terre est peu de chose par rapport aux choses visibles, puisqu'elle n'est qu'un appendice de l'un d'entre eux.
« 11 se peut que tous les soleils ne soient habités que par des créatures heureuses, et rien ne nous oblige de croire qu'il y en a beaucoup de damnées, car peu d'exemples ou d'échantillons suffisent pour l'utilité que le bien retire du mal. D'ailleurs, comme il n'y a nulle raison qui porte à croire qu'il y a des étoiles partout, ne se peutil pas qu'il y ait un grand espace au delà de la région des étoiles? Que ce soit le ciel empyrée ou rien, toujours cet espace immense qui environne toute cette région, pourra être rempli de bonheur et de ffloire.
« 11 pourra être conçu comme l'Océan où se rendent les fleuves de toutes les créatures bienheureuses, quand elles seront venues à leur perfection. Que deviendra la considération de notre globe et de ses habitants? Ne sera-ce pas quelque chose d'infiniment moindre qu'un point physique, puisque notre terre est comme un t. i. 18
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point au prix de la distance de quelques étoiles fixes. » (Tliéodicéc, part. vin).
Je ne vois, ni dans la nature de Dieu ni dans la nature de l'homme, aucune raison de combattre cette conjecture sérieuse, ou de la dédaigner; loin de là; Dieu tend sans cesse, en vertu de la bonté qui est le caractère de son essence, à répandre la vie autour de lui. 11 aime sans cesse à prodiguer les manifestations de sa puissance qui crée les mondes et les créatures qui les habitent, de sa sagesse qui les gouverne, de son intelligence souveraine qui reçoit et impose à ces mondes et à ces créatures les lois harmonieuses de leurs mouvements, ludens in orbe terraram. Mais en manifestant ainsi sa bonté puissante, par la création et la conservation de ces mondes, Dieu crée aussi des êtres vivants qui seront les témoins reconnaissants de sa grandeur pleine de miséricorde, et qui loueront l'Etre suprême dans toutes les profondeurs de l'espace animé, réalisant ainsi d'une manière plus complète et digne de sa sagesse, la parole du Psalmiste inspiré : les Gieux racontent la gloire du Tout-Puissant. Rien, donc, ne s'oppose en Dieu à lapluralité des inondes habités, et ses attributs, aussi bien que les pressentiments mystérieux de notre àme, donnent à cette hypothèse une vraisemblance qui mérite notre attention.
Ce n'est pas, en effet, une curiosité vaine, ou un désir vague et poétique de l'imagina-
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tion qui attire invinciblement les regards de l'homme vers ces demeures sereines des hauteurs. L'esprit accoutumé à l'observation patiente des innombrables phénomènes qui se succèdent dans notre àme, reconnaît sans difficulté que cette inclination et cet attrait ont des racines profondes dans notre nature, et qu'ils ont un autre fondement que l'illusion poétique de nos rêves. L'autorité considérable des savants qui ont affirmé la pluralité des mondes habités ; le nombre, le volume, l'étendue, les lois de ces mondes célestes; l'exiguïté de la terre que nous habitons; l'horreur du néant et du vide; l'incalculable quantité d'êtres vivants répandus partout autour de nous; les lois que Dieu semble suivre dans l'économie générale de la création, de la conservation et du gouvernement des créatures: telles sont les raisons, froidement et attentivement considérées, qui expliquent nos préférences, et qui invitent tout homme qui pense à lever la tête, à contempler ces inondes, et à reconnaître avec émotion qu'il n'est pas invraisemblable que ces vastes et insondables régions du firmament, loin d'être condamnées à la solitude et au silence du néant, sont habitées, et prolongent à travers l'espace la prière reconnaissante des créatures qui connaissent Dieu.
La théologie chrétienne est étrangère à cette hypothèse livrée aux discussions humaines.
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Que ces mondes célestes soient habités ou qu'ils soient déserts, il n'appartient pas aux théologiens de trancher le problème par des arguments métaphysiques, et le dogme catholique de l'Incarnation et de la Rédemption n'est pas menacé par une solution affirmative. Selon l'observation très juste d'un théologien éminent, l'économie générale du christianisme concerne exclusivement la terre que nous habitons, l'humanité descendue d'Adam et rachetée par le sang de Jésus-Christ, et la vérité essentielle à maintenir pour rester dans les sages limites de l'orthodoxie chrétienne, c'est de ne pas faire de ces générations sidérales, dont les lois nous sont encore inconnues, une race descendue d'Adam et rachetée par Jésus-Christ. A quel moment ces familles et ces races planétaires ont-elles été créées? Ont-elles péché comme nous? Sont-elles rachetées par un sacrifice non sanglant ou par la prière toute-puissante du Verbe Incarné? Questions vaines, qui ont été agitées et qui le sont encore par des esprits trop faibles contre la tentation des conjectures et des hypothèses brillantes. Il serait inutile et téméraire de nous engager dans cette voie.
Un savant contemporain et profondément chrétien a émis, cependant, une hypothèse ingénieuse et scientifique pour répondre aux théologiens qui repoussent, au nom delà rédemption, la théorie de la pluralité des mondes habités.
« Le soleil n'est qu'à huit minutes de nous, — huit minutes démarche lumineuse à 75,000 lieues par seconde, —c'est-à-dire à huit fois 60 X 75,000 ou 8 fois 4,500 mille lieues. La distance à nous des étoiles improprement dites fixes varie dans des limites colossales : la plus rapprochée en est à trois ans, c'est-à-dire à 3 X 365 fois 24 heures de 60 minutes à 4,500,000 de lieues par unité, ou 3 X 365 X 24 X60X 4,500,000 = 7 trillions 095 milliards 600 millions de lieues. Les étoiles les plus lointaines de la voie lactée sont à 7 ou 8 mille ans de vitesse lumineuse de notre système solaire. Enfin, parmi les cinq mille nébuleuses et amas d'étoiles qui, en dehors de la voie lactée, ont pu être observées jusqu'ici, il est peut-être des soleils dont la lumière met 60 millions d'années à parvenir à la terre. En sorte que, si nous possédions des instruments assez puissants et assez parfaits pour lire clans ces rayons lumineux les faits et les événements lointains qu'ils nous apportent, t. 1. 18.
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ce serait l'histoire d'il y a soixante millions d'années qu'ils nous retraceraient!
« Qui pourra jamais dénombrer la quantité presque infinie des astres échelonnés dans ces inénarrables distances? Et dans une variété aussi indénombrable de mondes et d'univers, n'v a-t-il pas place pour la réalisation de toutes les combinaisons possibles de l'union des esprits avec les mille et mille formes de la substance matérielle?
« Dans ces collections sans nombre d'étoiles de toutes grandeurs, il est des astres placés à telle distance, que la lumière émanée de notre soleil et réfléchie par notre planète leur arrive en un temps précisément égal à celui qui s'est écoulé depuis la venue du Messie sur la terre. Peut-être, sur les planètes gravitant autour de ces lointains soleils , et au moment même où s'écrivent ces lignes, des êtres intelligents, servis par quelqu'un de ces organismes supérieurs que nous concevions plus haut, contemplent-ils dans la stupeur et l'adoration le Fils de Dieu, le Maître de tous les mondes, cloué sur un gibet au faite du Golgotha, ou naissant sur la paille d'une étable! Ce passé de dix-huit siècles est le présent pour eux, et c'est sans doute l'avenir pour les hôtes d'astres plus éloignés.... Qui sait si, à ces formidables distances, le sang du divin Crucifié n'est pas aussi une source de bénédiction et d'amour
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pour ces autres créatures intelligentes de Dieu (1)! »
Mais ces brillantes hypothèses, qui charment l'imagination du philosophe par l'appareil scientifique dont elles s'entourent et par la grandeur des idées qu'elles soulèvent, sont inutiles à ce débat. Nous ne connaissons ni l'origine, ni la vie, ni les lois physiologiques des habitants des mondes lointains, si ces inondes sont habités; nous ignorons si ces créatures ont péché et si l'économie de l'expiation sanglante de la croix s'applique encore à cette race prédestinée, ou relevée, ou délaissée. Ces hypothèses compliquent le problème et ne simplifient rien. Nous savons que le Christ est mort ici-bas pour sauver la postérité d'Adam, cela nous suffit. L'histoire probable des autres mondes échappe à nos investigations et défie notre curiosité indiscrète. Il est inutile de s'en occuper.
(1) Revue des quest. scientifiques, juillet 1877, p. 209. Bruxelles.