LA MATIÈRE ET LA SCIENCE
Les matérialistes ont la prétention d'expliquer la vie de l'homme et l'harmonie du monde, par le hasard et par les transformations spontanées et éternelles de la matière incréée. L'homme n'a pas dame, et le monde n'a pas de Dieu.
La liberté, la responsabilité, la vie future avec ses châtiments et ses récompenses n'existent que dans l'imagination du philosophe attardé et du théologien superstitieux : « Pour le théologien, écrit G. Vogt, l'àme est un principe individuel, immatériel, qui a fixé son domicile dans un corps déterminé. Pour le naturaliste, au contraire, ce n'est pas un principe immatériel et distinct du corps, ce n'est pas môme un T. i. i
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principe, mais seulement un nom collectif pour désigner les différentes fonctions qui appartiennent au système nerveux, et chez les animaux des espèces supérieures, au système nerveux central, au cerveau. Ces fonctions, du reste, comme toutes les autres, subissent toutes les modifications que leur impose l'état du système organique d'où elles relèvent. L'organe est-il détruit entièrement, la fonction finit aussitôt. Le corps meurt-il, l'àme finit également. L'histoire naturelle ne connaît point de survivance individuelle de l'àme, après la mort du corps... L'homme, en conséquence, ne serait, aussi bien que les animaux, qu'une pure machine; sa pensée, le résultat d'une certaine organisation; la liberté n'existerait pas. De même que tel muscle se met en mouvement chaque fois que tel nerf est excité, de même la substance cérébrale de chacun de nous doit produire telle ou telle pensée, chaque fois qu'elle est provoquée de telle ou telle manière. Je ne peux pas dire les choses autrement qu'elles ne sont réellement. Voilà ce qu'il en est. La liberté n'existe pas, et « avec elle aussi disparait la responsabilité... L'organisme ne peut se dominer luimême, ce qui le domine, c'est la loi de sa structure matérielle (1). »
(1) Un auteur français, M. Montagut, vient d'exposer ces mêmes idées, mais avec plus de violence et une triste passion antireligieuse, dans son livre : La Philosophie scientifique. 11 y prétend que les philosophes logent une àmedansle cer-
Je ne connais pas d'auteur mode nie qui ait exposé la thèse matérialiste avec la clarté du texte que je viens de citer.
Car Vogt n'a pas reculé, comme la plupart des matérialistes timides et inconséquents, devant les déductions logiques de son principe, et il n'hésite pas à reconnaître que la négation de la liberté humaine, de la responsabilité et de la vie future qui achève l'épreuve de la vie par la récompense et le châtiment, est la suite nécessaire et rigoureuse du principe qui transforme tout l'homme en matière soumise à des lois invariables. J'ai réfuté cette erreur grossière du matérialisme, au point de vue de la science contemporaine (1), et j'estime inutile d'exposer, avec les moralistes, les conséquences d'un système qui consacre tous les instincts et toutes les impulsions de notre nature, et qui supprime la distinction du bien et du mal. Je m'arrête à ne considérer qu'un point essentiel de la thèse matérialiste, et je veux savoir si la prétention de ces philosophes est justifiée, quand ils enseignent que, s'ils entendent tout expliquer par la matière, c'est parce qu'ils ont
veau, comme ils en avaient logé d'autres, aux temps d'ignorance, dans les plantes et dans les animaux, et que, dans les deux cas, l'erreur est également absurde. Ce livre est le résumé des conférences, faites publiquement par M. Montagutj en présence d'un auditoire maçonnique : elles marquent une étape nouvelle de la franc-maçonnerie : la négation de l'Etre suprême, de l'âme et de l'immortalité.
(1) La Vie dans l'esprit et dans la matière. Troisième édition.
une idée très claire de la matière et qu'ils n'ont aucune idée de l'âme ou d'un esprit. Les matérialistes déclarent, en effet, qu'ils veulent bannir de la science les hypothèses métaphysiques, les idées confuses et marcher en s'appuyant sur des vérités évidentes et des faits certains.
Je connais la matière par l'intermédiaire des sens, par l'effet particulier qu'elle produit sur mes organes; mais j'ignore, avec les philosophes, les chimistes et les physiciens, la nature intime de la matière qui se révèle à moi, par des effets déterminés. Et c'est une étrange prétention des matérialistes contemporains de prétendre, au nom de l'évidence, expliquer la pensée, la volonté, l'amour, les actes essentiels de l'entendement, par une cause qui leur est complètement inconnue.
Par la vue, le tact, l'ouïe, je prends possession du monde des corps, et c'est une illusion trop répandue parmi les hommes étrangers aux sciences philosophiques^ d'attribuer aux objets extérieurs, aux corps, des qualités qu'ils n'ont pas ; je crois dans mon illusion, connaître la réalité des corps, tandis que je n'en connais que l'action produite sur mes sens. Je vois, en effet, une image dessinée sur la rétine de mon œil, mais je ne vois pas l'objet dont cette
image est la reproduction ; et, entre l'image et la réalité, il y a une différence de hauteur, de largeur, de forme et d'étendue que je corrige par un jugement, par un acte de raison. Les couleurs que je crois reconnaître dans les objets extérieurs et que je leur attribue comme des qualités inhérentes, ne sont pas, en réalité, dans les objets, elles sont des sensations que j'éprouve à l'occasion de ces objets, elles sont des effets produits en moi par la matière et le rayon solaire, par une cause que je ne connais pas. Le tact n'est pas un instrument plus sûr que la vue pour nous faire connaître les corps. Je fais erreur quand je dis que le corps est froid, chaud, étendu, impénétrable, et que ma main constate avec une sûreté qui défie le doute, sa température et son étendue.' C'est mon àme qui éprouve la sensation du froid, du chaud, de la résistance qui découle de l'impénétrabilité, de la continuité qui correspond à l'étendue, et la logique me commande de dire, pour rester dans la vérité des faits constatés : il y a là une cause extérieure et impénétrable qui agit sur les organes des sens, et, à l'occasion de cette impression organique, j'affirme l'existence d'un corps chaud ou froid, d'une couleur, d'une forme et d'une étendue déterminées.
M, Berkeley doute même de la réalité ou de l'existence des corps. Turgot qui réfute vive-
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ment les arguments de son adversaire, nous apprend que nous connaissons la matière indirectement, par induction, en remontant des faits à leurs causes, en cherchant l'explication des sensations que nous font éprouver les objets extérieurs (1). Je rappelle, sans insister, l'idéalisme de Malebranche et les doutes de l'école de Kant sur la connaissance du monde extérieur. La philosophie critique contemporaine continue et répète le scepticisme de Kant. Le problème de la matière, envisagé au point de vue philosophique, présente donc des difficultés réelles que le vulgaire ne soupçonne pas. M. Penjon prétend que la conception d'un monde indépendant de la pensée qui le connaît est l'œuvre d'une réflexion très avancée, et il ne recule pas devant cette affirmation paradoxale : « Que cette réflexion ait été spontanée ou qu'elle ait été la suite elle-même de recherches philosophiques, on peut se demander comment les hommes ont eu une première fois l'idée qu'il existât des choses extérieures; comment il se fait qu'ils soient jamais sortis d'euxmêmes, de leur conscience, qu'ils aient, si nous pouvons ainsi parler, créé et projeté un monde prétendu réel en dehors du monde de leurs propres sensations (2). »
(1) Turgot. Œuvres. Terne 111, p. 134. Lettres à M. l'abbe de... sur le système de Berkeley.
(2) Etude philosophique sur la vie et les ouvrages de Berkeley, par Penjon.
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Mais laissons les philosophes : l'histoire des hésitations de la pensée et des divers systèmes sur la nature et sur la connaissance des corps, nous entraînerait trop loin ; interrogeons les nobles esprits qui nous révèlent les dernières découvertes de la chimie, dans l'exploration du monde des corps.
Les révélations modernes de la physique et de la chimie sont elles-mêmes impuissantes à me faire connaître la matière, ou la substance cachée sous les accidents. Connaître la matière, en physique, écrit M. Chevreul, c'est savoir les propriétés essentielles dont elle jouit, l'étendue limitée et l'impénétrabilité ; ses propriétés générales telles que la pesanteur, la solidité, la liquidité, la gazéité, les phénomènes qu'elle manifeste quand nous la jugeons froide ou chaude, obscure ou frappée par la lumière, électrique ou magnétique. La physique étudie au point de vue général et abstrait. Le point de vue de la chimie est différent, il est vrai, mais cette science encore est muette sur la nature de la matière et des corps. Son objet, selon l'observation très juste de M. Chevreul, est de ramener la matière à des types spéciaux? dont chacun est défini par un ensemble de
propriétés qui n'appartient qu'à lui. L'individu chimique est composé d'atomes qui constituent un système défini dans leur nature spécifique, leur nombre, leur arrangement. Ce système est la molécule?
Nous voilà donc en possession de la molécule, et notre analyse n'est pas encore épuisée. Qu'est-ce que la molécule, en effet, selon les représentants les mieux écoutés de la chimie? Un composé d'atomes premiers. Et ces atomes vrais ou premiers, les connaissons-nous bien? — M. Dumas répond : « Si j'en étais le maître, j'effacerais le mot atome de la science, persuadé qu'il va plus loin que l'expérience. — La chimie coupe des atomes que la physique ne peut couper. — Les forces de la nature ont des bornes, sans doute, mais quand nous sera-t-il permis de dire avec certitude : c'est là que sont les bornes assignées par une sagesse infinie aux forces de la nature. »
Arrivés par l'analyse la plus attentive aux derniers éléments de la matière ou des corps, que découvrons-nous? L'atome, c'est-à-dire, au témoignage des savants les plus autorisés, l'inconnu, quelque chose qui échappe à l'expérience. Ce témoignage et cet aveu me suffisent, et m'autorisent à répondre aux matérialistes : Vous avez la prétention de bannir les hypothèses de la science, d'établir toutes vos affirmations sur des faits connus, constatés par
l'expérience, et c'est au nom de ce principe que vous déclarez la guerre aux philosophes qui enseignent l'existence d'une âme spirituelle et immortelle. Or, les savants les plus compétents et les mieux écoutés déclarent que nous ignorons la nature des atomes, que l'expérience ne peut pas constater leur existenee et que nous ne connaissons que les qualités des corps; vous êtes donc -en opposition avec votre principe, vous sortez du domaine des faits et de l'expérience, vous formulez vous-même des hypothèses, quand vous prétendez expliquer tous les actes de l'homme par la matière, par le corps, en un mot, par un inconnu.
Les savants s'accordent pour désigner sous le nom de corps simples ceux qui résistent à l'action de toutes les forces connues qu'on leur applique pour les décomposer : dissolution, fusion, volatilisation, feu électrique, réactif chimique, etc. Mais, si le philosophe demande au chimiste de lui faire connaître les qualités intrinsèques de ces corps simples et élémentaires, le chimiste répond qu'il ne les connaît pas et qu'il ignore d'ailleurs si, un jour, une science plus avancée ne permettra pas de décomposer encore ces corps réputés simples et élémentaires, parce qu'ils indiquent la limite actuelle de notre faculté de décomposer.
Certes, la chimie a fait de grands progrès depuis Lavoisier, elle a condamné dédaigneu- T. i. I#
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sèment la vieille croyance aux quatre éléments, au phlogislique, aux subtilités extrêmes des disciples de Stalh, Proust, Dalton, Gay-Lussac, Berzélius, Gmélin ont attaché leur nom à des expériences, des découvertes, des systèmes qui marquent les progrès merveilleux de la chimie dans les temps modernes. Les discussions et les controverses soulevées par la théorie atomique et par la théorie des équivalents, depuis quelques années en France, en Angleterre, en Italie, en Allemagne par des hommes d'un rare mérite, auraient dû nous instruire sur une question que les savants expérimentateurs semblent abandonner aux métaphysiciens.
Des savants dont le nom fait autorité, après avoir constaté les diverses propriétés et les divers états des corps simples, ont émis l'hypothèse que tous les corps sont formés d'une seule et même matière, dont les atomes groupés de diverses manières sous des lois constantes, donneraient naissance à la diversité des corps, et c'est l'éther, substance impondérable, invisible, répandue partout, qui serait la substance universelle dont les corps seraient des modifications. Les atomes d'oxygène, d'hydrogène, de carbone, d'azote, de fer, de plomb, etc., seraient toujours l'éther à différents degrés de concentration.
La matière semble déjouer, par ses transformations perpétuelles et soudaines, tous nos
efforts pour la saisir dans les mystères de son essence : « Les grandes découvertes de la science moderne, depuis Mitscherlich, ont en effet prouvé qu'un corps simple peut présenter plusieurs états allotropiques, suivant l'expression deBerzélius :1e nombre de ces états est illimité. Ainsi nous appelons phosphore un corps simple qui en se combinant avec l'oxygène, donne de l'acide phosphorique. Mais quand on étudie le phosphore lui -même , on voit qu'il possède divers états. Un certain nombre de propriétés constitue le phosphore rouge de Schrotter; un autre ensemble constitue le phosphore blanc. Si l'on prend le soufre, dont les états si nombreux ont été observés avant les états du phosphore, on rencontre dans la multiplicité despropriétés si différentes des divers soufres, dont le plus intéressant a été découvert par mon frère, l'argument le plus puissant que l'on puisse fournir aux partisans de l'unité de composition de la matière (1). »
Ainsi, d'aprèsla science actuelle, il serait permis d'affirmer l'existence d'une seule substance, l'éther, et d'une seule force qui pénètre et sature l'éthcr. Les groupements divers des atomes d'éther produiraient les corps, et cette même force qui pénètre l'éther, peut devenir successivement chaleur, lumière, magnétisme, électricité.
Mais ces hypothèses, si vraisemblables qu'el-
(1) H. Sainte-Claire-Deville. — Comptes rendus de l'Académie des sciences, 3 janv. 1810.
les soient après les riches travaux des chimistes et des physiciens, ne sont-elles pas la preuve évidente de notre ignorance sur la nature intime de cette matière par laquelle on voudrait expliquer la pensée. — Continuons cet examen.
Nous connaissons si imparfaitement la matière, que les métaphysiciens, ainsi guidés par les découvertes de la science et par les intuitions delà raison, renouvellent, aujourd'hui, l'hypothèse de Leibniz, et prétendent avec raison, expliquer par des systèmes de forces toutes les actions que nous attribuons à la matière; et l'idée de force, qui occupe une place si considérable dans les travaux récents des physiciens, nous ramène au spiritualisme que les matérialistes, aveuglés par des préjugés et par une hostilité violente contre la métaphysique, essayent de nous faire oublier.
« Leibniz, écrit M. Papillon, dans une savante étude, Leibniz a conçu les principes des activités phénoménales que n'expliquent ni la géométrie ni la mécanique. Interrogeons la physique d'auj ourd'hui, et nous y trouverons encore les mêmes idées. Elle ramène tout aux vibrations, tant de ce qu'elle appelle atomes matériels que de ce qu'elle nomme éther. D'après elle, les phénomènes physiques s'expliquent par le système des mouvements des atomes et de l'éther, et ces mouvements pouvant se transformer les uns dans les autres, suivant une loi mathématique,
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il en résulte qu'il y a des rapports d'équivalence entre les diverses manifestations de l'activité physique; par exemple, qu'il existe un équivalent mécanique de la chaleur, un équivalent calorifique de l'électricité, etc. Or ce mouvement intestin que l'analyse et l'induction révèlent, ce frémissement corpusculaire qui donne aux corps les qualités sans lesquelles ils ne seraient point perçus, à savoir le poids, la couleur, la chaleur, etc., — ce mouvement, sous toute forme, implique un principe moteur, quelque chose d'irréductible et de simple, une spontanéité analogue à celle que Leibniz conçoit dans les monades. Qu'est-ce que la force vive, l'énergie potentielle, l'énergie viriellc, dont les physiciens font un si fréquent usage dans leurs spéculations, sinon des entéléchies métaphysiques, raison intelligible des actes d ynamiques ? — Dira-t-on que tous ces aspects multiples et variés de la force physique sont une dérivation de la force mécanique simple dont la somme ne change pas dans l'univers ? Mais alors, pourquoi le mouvement est-il devenu ici chaleur, là électricité, et lumière d'un autre côté ? — Ne serait-ce pas qu'outre les monades qui sont le ressort moteur, il en existe dont le rôle spécial, au point de vue de notre sensibilité, est d'agir sur d'autres capacités perceptives que celles par où nous connaissons le mouvement (1)? »
(1) Papillon, Leibniz et la Science contemporaine.
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Quelles hypothèses! quel profond mystère ! Il est, d'ailleurs, rigoureusement démontré, comme le fait observer le savant rédacteur du Cosmos : 1° que, dans un corps gros comme la terre, il y a assez de vides ou pores, pour qu'on puisse le concevoir réduit au volume d'un grain de sable; 2° réciproquement, que dans un grain de sable, il y a assez de parties, molécules ou atomes, séparablcs ou actuellement séparées, pour qu'on puisse en former un globe gros comme la terre, et dans lequel la distance entre deux molécules ou atonies contigus soit aussi petite qu'on voudra. Encore une fois, quels mystères ! et peut-on dire que nous connaissons la matière, que son idée est parfaitement claire, plus claire que l'idée d'esprit?
C'est ainsi qu'en interrogeant les philosophes, les chimistes, les physiciens sur la nature intime des corps et de la matière, je recueille des réponses différentes, je relève des systèmes, des opinions, des hypothèses, qui ont une autorité éphémère, et je reste dans une profonde ignorance sur l'essence de cette réalité mvstérieuse par laquelle on prétend tout expliquer. Les discussions savantes et subtiles des philosophes du moyen Age sur la matière et la forme, renouvelées par nos contemporains; l'hypothèse de Leibniz sur les monades ; l'opinion des Cartésiens sur la matière étendue ; les affirmations des savants modernes sur les atomes et l'énergie po-
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tentielle, cette variété perpétuelle des réponses n'est-elle pas une démonstration certaine, évidente de notre ignorance, ne permet-elle pas au philosophe d'accuser les matérialistes de présomption et d'erreur, lorsqu'ils nous reprochent, avec tant de bruit, de ne pas connaître l'àme, parce qu'elle ne tombe pas sous les sens et d'asseoir sur une hvpothèse un lourd svstème de philosophie ?
Mais les difficultés que je viens de signaler nous rappellent davantage et deviennent insolubles lorsque les matérialistes sont appelés à démontrer que cette matière mystérieuse est le principe de la pensée, du sentiment, de la volonté. Quoi ! vous ne connaissez pas la matière, vous constatez simplement ses effets périodiques, ses résultats permanents; vous multipliez des hypothèses qui sont l'aveu déguisé de votre ignorance, et non content d'expliquer les effets physiques par une cause inconnue, vous prétendez encore expliquer par la même cause des effets essentiellement différents, des phénomènes de l'ordre spirituel ! Que la matière produise des effets matériels, je le veux bien, et rien dans cette génération n'étonne ma raison. Que l'éther produise la chaleur, la lumière et l'électricité ; que l'assimilation dans l'animal s'explique par des combustions dans les capillaires, par des combinaisons chimiques et des fermentations, cela ne fait pas doute, et rentre dans la caté-
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gorie générale des conversions et transformations qui tombent sous les sens. Mais quel rapport de causalité pouvez-vous découvrir entre cette masse grisàlre que vous appelez cerveau, et la pensée, le sentiment, la volonté, l'amour? Entre la couleur, l'odeur, la saveur, l'étendue, qui sont les propriétés des corps, et la pensée qui est une, simple, indivisible, qui n'a ni couleur, ni saveur, ni étendue ? Entre le corps soumis aux lois inéluctables delà fatalité, de l'inertie, et l'àme libre, active, qui manifeste sa vie par une suite d'actions réfléchies, marquées du caractère de la lumière, de la liberté ? — Le matérialiste nous ramène sans cesse à cette difficulté vingt fois repoussée, vingt fois renouvelée : sans cerveau pas de pensée, et il oublie que le cerveau est l'instrument de l'àme ; que l'instrument étant brisé, l'àme ne pense plus extérieurement; et qu'il est aussi peu raisonnable de confondre l'àme et le cerveau que d'identifier l'artiste et l'instrument par lequel il exprime ses conceptions savantes.
Si vous voulez connaître le fondement de ce système matérialiste, qui renaît avec bruit autour de nous, que verrez-vous? une hypothèse gratuite, une affirmation que rien ne justifie. Le principe, c'est qu'il n'existe rien en dehors de ce que nous pouvons voir, toucher, sentir. Or, nous ne touchons pas Dieu et l'âme, comme nous touchons la matière ; donc il
n'y a pas crame, et il n'y a pas de Dieu. Vous répondez au matérialiste qu'il y a bien d'autres principes de certitude en dehors du témoignage des sens : qu'il faut croire aussi à l'autorité de la raison, de la conscience, et à la réalité des vérités affirmées par leur témoignage, et que l'existence de l'àme est une de ces vérités souveraines. Le matérialiste ne vous comprend pas : il ne discute pas, il nie. Vous lui rappelez qu'à tout iustant, et par une inclination invincible de sa nature, lui, matérialiste, affirme, en physique, en chimie, l'existence des causes qu'il ne voit pas, qu'il ne touche pas, et dont il constate seulement les effets et la succession ; il ne vous entend pas, et ne fait pas de différence entre la succession et la causalité. Vous le pressez, en essayant de lui faire comprendre qu'en philosophie vous suivez les lois pleines de sagesse etde réserve de l'induction, que vous affirmez l'existence de Dieu et l'existence de lame à la vue des effets, scientifiquement et universellement constatés ; votre argumentation est inutile; et la discussion n'aura pas fait un pas, même après que vous lui aurez appris, qu'il ne connaît le corps, la matière que par ses effets sur nous, et qu'il affirme cependant, l'existence d'un principe matériel qu'il n'a jamais vu, touché, senti. C'est à décourager l'esprit le plus fortement trempé. Il y a des fascinations d'esprit, à la suite des études spéciales sur la matière, qui
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semblent rendre l'intelligence absolument incapable de comprendre la vérité, en dehors du champ étroit des phénomènes sensibles. Où sont donc les esprits hardis et larges qui pratiquent la culture croisée, et qui embrassent dans une vaste synthèse, par un regard qui rappelle le regard de Dieu, l'ensemble des vérités humaines , la science avec ses aspects variés et indéfinis?
Si l'on ne se laisse pas tromper par les apparences du monde sensible ; si l'on interroge avec un désintéressement absolu sa raison et sa conscience, on constate que l'àme n'est pas pour nous une réalité inconnue ; que nous en avons une idée claire, plus claire même et plus complète que de la matière; que cette idée appartient bien à la science, et que toutes les difficultés élevées par les matérialistes contre l'immortalité de l'âme et la vie future, au nom de la connaissance des corps, ne tiennent pas debout.
J'ai l'idée claire et nette de mon âme, c'està-dire d'une réalité essentiellement distincte de mon corps; je ne connais pas, sans doute, sa forme, sa couleur, son poids, car si je la connaissais de cette manière, elle serait un corps
et ne serait pas un esprit. Mais tous les hommes si inégale que soit la culture cle leur intelligence, comprennent ce que signifie cette parole : j'ai une àme, et cette àme vit encore après que tout mon corps est tombé en poussière. Or, si la matière seule existe, et s'il n'y a pas des êtres ou des réalités en dehors de la matière, expliquez-moi ce fait : j'ai l'idée claire d'une àme ou d'une force immatérielle : et le pressentiment, comme l'espérance de la survivance et de l'immortalité de cette àme, a pris possession de la conscience et de la raison du genre humain. Que j'imagine une chimère, un cheval ailé, je le conçois sans peine ; mon imagination rapproche et unit l'idée de cheval et l'idée d'ailes, c'est-à-dire deux éléments pris dans le monde des' réalités, et elle invente une chose monstrueuse qui n'existe pas. Mais où prendrais-je l'idée d'une àme, d'un principe immatériel si rien, absolument rien dans l'univers ne peut me donner les éléments d'une telle substance, et si, en dehors de l'univers, il n'existe aucun objet accessible à mon entendement ?
Je vois aussi avec la même évidence que cette àme est le principe de la pensée, de la volonté, de l'amour. C'est d'elle, et non de mon cerveau, de mes muscles, de mes nerfs, de mon sang (jue je veux parler, quand je dis : Je pense, je veux, j'aime, j'agis, et c'est elle encore qui commande à ces muscles et à ces nerfs, c'est-à-
dire à tout mon corps, quand je veux faire un mouvement : me lever ou m'asseoir, avancer ou reculer; je vois même souvent, pendant ces heures terribles de lutte morale, qui prennent la plus large part de ma vie, qu'il y a une opposition très vive entre mon âme et mon corps, et je ne m'explique cette opposition et cette lutte que par la distinction essentielle de ces deux principes, unis et non confondus, par un dessein particulier de celui qui m'a créé.
«Ce que j'appelle moi, écrit Fénelon, estquelquc chose qui pense, qui connaît et qui ignore; qui croit, qui est certain et qui dit : Je vois avec certitude; qui doute, qui se trompe, qui aperçoit son erreur et qui dit : Je me suis trompé. Ce moi est quelque chose qui veut et qui ne veut pas; qui aime le bien et qui hait le mal; qui a du plaisir et de la douleur; qui espère, qui craint, qui se réjouit de ce qu'il a, qui désire ce qu'il n'a pas. Ce moi est souvent irrésolu, et peu d'accord avec lui-même : il change, il se repent; puis il se repent de s'être repenti. Ce moi se connaît et se gouverne soi-même : il aune espèce d'empire sur soi, car je ne puis douter que je ne délibère pour choisir entre vouloir et ne vouloir pas, comme ayant actuellement dans la main le choix entre ces deux partis... Gemo/est donc ce qu'on appelle libre, c'est-à-dire maître de son propre vouloir (1). »
(1) Fénelon, Lettres sur la religion. Ch. ier Aie ma pensée.
Or, j'ai l'idée claire de ce moi, c'est-à-dire dune substance qui est le principe de la certitude, de la délibération, de la liberté; j'ai aussi l'idée claire et le sentiment inébranlable que cette substance, ce moi, cette àme est distincte de mon corps et de tout corps. Je rencontre ici une observation juste, de Fénelon, qui exprime avec une grande clarté ce sentiment et cette conviction. Demandez à un enfant de quatre ans si la table de la chambre où il est, se promène d'elle-même, et si elle joue comme lui; au lieu de répondre, il rira. Demandez à un laboureur bien grossier si les arbres de son champ ont de l'amitié pour lui, si sa charrue a de l'esprit, si ses vaches lui ont donné conseil dans ses affaires domestiques; il répondra que vous vous moquez de lui. Continuez ces observations, et après avoir ainsi constaté que la matière est privée de pensée et de liberté, que ces nobles facultés n'appartiennent qu'à l'homme, demandez à l'homme instruit si la matière grise de son cerveau, si les lobes et les nerfs lui donnent de bons conseils, et lui suggèrent de grandes pensées, il répondra que vous choquez le sens commun, qui est toujours et partout le même, et dont l'empire est sipuissant, qu'on ne peut jamais douter de ce qu'il enseigne, et qu'on est ridicule, quand on se met en opposition avec lui.
Je vois enfin directement, par l'observation
et par l'analyse, que tout change autour cle moi et en moi, c'est-à-dire dans mon corps et dans les corps qui m'environnent; je vois que toutes les parties matérielles de mon corps, de mon cerveau, de mes tissus, de mes nerfs, de mes muscles, de mes os, de mon sang se renouvellent sans cesse, et lentement, par un mouvement d'assimilation et de désassimilation, et que, malgré cette transformation perpétuelle, je suis toujours le même; je vois qu'il y a en moi un principe qui échappe à ces mouvements, à ces transformations, et qui fait mon identité personnelle; et la lumière qui m'éclaire et fortifie mes convictions, sur ce point, croît en intensité, à mesure que mon attention soutenue observe la nature des phénomènes très distincts, opposés même, qui résultent soit de mon âme, soit de mon corps.
Ne nous arrêtons pas plus longtemps à l'examen de l'hypothèse matérialiste : elle est en opposition avec les faits, et ce n'est pas d'une erreur qui essaye de renaître et qui doit périr, que nous attendons la solution du problème de la destinée humaine.