LK DOUTE DU COEUR ET LA SOLUTION
La thèse que je viens d'exposer soulève, il est vrai, une difficulté pénible, et l'esprit se demande, avec anxiété, si les âmes des justes peuvent encore être heureuses dans le ciel, quand elles reconnaissent que certains de leurs parents et de leurs amis sont séparés d'elles, par l'abîme de la justice divine, et qu'elles souffrent un châtiment sans fin avec les réprouvés. Cette séparation de la famille, et cette pensée des souffrances des créatures toujours aimées ne viennent-elles pas troubler la joie des élus? Serions-nous enfermés dans ce dilemme, en présence de cette situation : ou l'amertume dans la joie, si nous continuons d'aimer les réprouvés, ou l'égoïsme stoïque et dur dans la béatitude, si nous consentons à les oublier?
Il est de foi que les âaies des bienheureux, dans la gloire, jouissent d'un bonheur parfait. 11 est également de foi que les pécheurs, dont la volonté est restée avec obstination attachée au mal pendant la vie, et qui meurent dans cet état de révolte contre Dieu, seront éternellement malheureux. La séparation irréparable de l'ivraie et du bon grain, des justes et des réprouvés, est un dogme qu'il n'est pas permis de nier ou de contester. Le cœur de l'homme éclairé parla raison chrétienne, n'a pas le droit de rêver un paradis où tous les hommes, bons et mauvais, feront leur entrée simultanée après la mort. Je dis siniiiUanée, car, s'il y avait seulement un intervalle de quelques jours, une courte attente avant l'entrée des pécheurs dans le ciel, il resterait encore à expliquer comment les élus peuvent être heureux dans la gloire, pendant que leurs frères souffrent d'intolérables tourments.
Il ne faut pas oublier, quand on cherche à comprendre l'état des Bienheureux, que leur béatitude ne dépend pas des créatures, qu'elle dépend de Dieu. La beauté fragile des créatures attire et trouble ici-bas par le charme de
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ses séductions redoutables et enchanteresses ; la beauté morale et idéale des Saints attire, ravit et élève nos pensées; mais la beauté infinie et inexprimable de l'Etre suprême, apparaissant à l'âme dans son éclat, la charme et la remplit d'une félicité indescriptible et éternelle : un amour infini en possession d'un objet infini, voilà le ciel. Si la langue philosophique ne permet pas d'appeler infini un acte fait par une créature imparfaite et contingente, j'emploie néanmoins cette expression pour exprimer ma pensée d'une manière moins incomplète et pour vous aider à la comprendre.
Or, puisque toute la félicité de l'âme juste dépend exclusivement de cette union, de cet amour satisfait, de cette contemplation de l'éternelle beauté, les créatures, quelle que soit leur destinée, ne peuvent rien ajouter au bonheur essentiel des justes ; elles ne peuvent rien en distraire par leurs infortunes touchantes. Cet amour impétueux et souverain du cœur éternellement satisfait domine, contient et règle tout autre sentiment et tous les autres amours.
Sans doute, il est difficile à notre raison de comprendre la profondeur de ces considérations. Ici-bas nous voyons par les sens, noustouchons des corps; nous voyons mal, nous saisissons peu. Nous ne voyons pas les âmes par l'âme, nous ne voyons pas Dieu. Nous lisons dans l'histoire des Saints que, à certaines heures de fa-
veur extraordinaire, Dieu révèle quelquefois à ses serviteurs, sur la terre, quelque chose de la beauté des âmes et un reflet de sa propre beauté : nous savons aussi que ces serviteurs privilégiés, ravis, en extase, comme si l'âme voulait briser la fragile enveloppe du corps, conservent ensuite un souvenir fortifiant et inénarrable de ces divines visions. Aussi les Saints ont l'intelligence de la félicité des Bienheureux dans le ciel, et de la suprématie de l'amour béatifique sur toute autre affection.
Si nous, avec nos faiblesses, nous n'osons pas regarder si haut, si nous cherchons autour de nous, sur la terre et dans les mouvements de l'amour humain, un élément de comparaison, nous pourrons peut-être expliquer aux profanes ce que les profanes n'ont pas compris.
Quand un cœur de vingt ans est épris d'une créature et qu'il a reçu la cruelle blessure de l'amour et de la passion, il sent s'éteindre en lui, ou seulement s'affaiblir d'une manière sensible, Taflection réglée qu'il avait pour son père et sa mère. Qu'il rencontre en eux un obstacle à l'amour qui l'entraîne, il se précipite contre cet obstacle ; il brave les promesses et les menaces, les colères et les larmes, il est dominé et fasciné par le second amour, qui fait taire et semble anéantir ce sentiment fdial, qui est la joie du père et l'honneur de l'enfant.
Et cependant, la créature qui l'attire et tjui lui fait ainsi oublier les pures affections de ses jeunes années, est imparfaite et bornée; elle n'a que les charmes séducteurs d'une beauté éphémère qui ne résistera pas aux ravages du temps et aux désenchantements de la possession et de l'inconstance humaine. Or, sil'amour d'une créature peut ainsi étoufïer l'amour filial, je comprends que l'amour sacré, surna- ,turel, divin, d'une beauté infinie et éternelle, domine, règle et contienne Tamour que nous avons pour nos parents, pour nos amis, et qu'aucune compassion déréglée ne trouble désormais la sérénité surnaturelle de notre paix, dans la possession de Dieu.
La possession de Dieu nous rend semblables à lui, selon l'énergique et profonde expression de l'Apôtre, et elle nous donne une conformité parfaite avec son esprit et sa volonté; nous aurons avec lui un même jugement et une même volonté : « La communication de la nature divine à l'àme, écrit le savant théologien Lessius, commence en cette vie par les dons de la grâce, et plus particulièrement par la foi, l'espérance et la charité. Par ces vertus,
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non seulement nous ressemblons à Dieu, mais nous lui sommes unis. Mais cette ressemblance n'est complète qu'au ciel, quand nous avons reçu les dons de la gloire, la lumière de gloire, la vision de l'essence divine, l'amour et la joie béatifîques. Par ces dons, notre ressemblance à Dieu atteint son plus haut degré : nous devenons réellement les fils de Dieu, reproduisant en nous-mêmes l'image la plus fidèle de la Sainte Trinité. En effet, parla lumière degloire, nous devenons semblables au Père; par la vision de l'essence divine et des trois personnes divines, nous devenons semblables au Fils; par l'amour béatifique, nous ressemblons au Saint-Esprit; par la joie béatifique, nous devenons semblables à la Divinité dans sa béatitude, et ainsi la participation de la nature divine est achevée en nous (1).
Nos jugements seront donc semblables aux jugements de Dieu lui-même. Or, en vertu de son intelligence et de sa sainteté. Dieu voit la difformité du mal, la gravité et la profondeur des révoltes humaines contre sa loi et contre lui; et sa majesté, blessée, offensée, éprouve une répulsion violente et éternelle pour le mal partout où il se manifeste. A l'exemple de Dieu, qu'elle aime d'un amour parfait, l'àme bienheureuse reconnaît, par l'éclat d'une lumière
(1) Lessius, De perf. divin.
surnaturelle, toute la difîbrmité du mal; elle voit, sans effort, l'immense opposition du mal avec le bien, qui est le caractère de Dieu, avec l'ordre universel, profondément troublé par nos ré voltes persistantes , avec la maj esté de Dieu , méconnue, offensée, et la clarté de cette vision lui inspire comme à Dieu lui-même une égale aversion pour le mal partout où elle le découvre, sans que les liens du sang ou les liens de l'affection puissent en diminuer l'intensité.
Si vous croyez que la tendresse naturelle d'une mère est inconciliable avec cette aversion du mal qu'elle voit dans son fils, rappelezvous que l'amour de Dieu pour chacun de nous est plus fort que cet amour maternel, et qu'il se concilie, cependant, avec cette invincible aversion. Si vous ne comprenez pas qu'une mère soit heureuse quand son fils coupable est puni, comment pourrez-vous comprendre que Dieu soit heureux, pendant qu'une créature coupable est punie, puisque l'amour de Dieu pour la créature est plus grand que l'amour d'une mère pour ses enfants.
Le problème est le même dans les deux cas,
et, s'il était insoluble du côté de rhoiiime, il serait insoluble du côté de Dieu.
Les liens sacrés dont vous parlez, ces liens qui rattachent d'une manière si profonde et si émouvante l'àme de la mère à l'àme de son enfant, mais ces liens existent entre Dieu et chaque créature baptisée. C'est Dieu qui donne la vie en créant l'àme ; c'est Dieu qui forme l'esprit en donnant la raison; c'est lui qui dirige la volonté en lui donnant la force et la grâce; c'est lui qui éclaire la conscience en lui faisant connaître le bien et le mal. Il y a donc entre Dieu et nous des liens d'amour plus puissants que ceux qui unissent le cœur de la mère et le cœur de l'enfant. C'est l'enseignement formel de la foi. Et Dieu nous dit même que si une mère oubliait son enfant, lui ne nous oublierait jamais (1).
Or, Dieu est infiniment et éternellement heureux. Cette seconde affirmation est aussi certaine, aussi indiscutable que la première, il est heureux, et cependant, il y a des malheureux ; il y a des coupables punis; et ces châtiés, ces coupables qui souffrent, loin de son Paradis et loin de lui, sont ses enfants, et il les a enveloppés d'un amour infini, quand il a tiré leur àme du néant.
Mystère, direz-vous peut-être. Oui, mystère
(1) Isaïe, xux, 15.
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effrayant; mystère profond qui meurtrit et qui brise notre cœur si facile à la pitié. Mais vous ne pouvez pas nier que Dieu soit heureux; vous ne pouvez pas nier qu'il y ait des damnés; vous ne pouvez pas nier que Dieu ait aimé ces damnés pendant la vie, comme une mère aime ses enfants.
Et ainsi vos difficultés visent plus haut. Et si vous dites qu'on ne se reconnaît pas au ciel parce qu'une mère serait trop malheureuse en se voyant séparée de son enfant, il faut aller plus loin, et soutenir cette proposition contraire à la foi : l'enfer n'existe pas, car, s'il y avait des damnés, Dieu ne pourrait pas être heureux en se voyant séparé de ses enfants, par l'effrayant abime qui sépare le ciel et l'enfer.
Mais ce n'est pas seulement la raison et le jugement des Bienheureux qui sont en conformité parfaite avec la raison et le jugement de Dieu, dans l'appréciation du désordre et des ravages causés par le mal, il y a encore entre Dieu et les Bienheureux conformité parfaite de volonté. Un ancien a dit : L'amitié repose sur la ressemblance des volontés : Eadem velle, eadem nolle, ea vera et firma amicitia est. Aussi les
Bienheureux considèrent comme un acte de justice la punition des coupables et le châtiment des fautes, dont ils ont compris l'étendue et mesuré la profondeur; ils reconnaissent que ce châtiment est conforme à Tordre universel établi par Dieu; et nous pressentons nousmêmes, à travers un mystère redoutable qui effraye ici-bas notre cœur trop facile à la pitié, nous pressentons que cette conformité de la volonté des Bienheureux avec la volonté de Dieu exclut jusqu'à la possibilité d'une souffrance.
Nous ne sommes pas dans les conditions nécessaires pour apprécier sainement ces manifestations de la justice divine, et trop souvent, ici-bas, le cœur aveugle la raison. Ces mots profonds, vision intuitive, amour éternel, joie intinie, éveillent des pensées incomplètes, des espérances imparfaites, et font apparaître des tableaux infidèles dans notre esprit, pendant que nous sommes sur la terre et que notre âme ne voit rien du monde qui va commencer pour ne jamais finir. Nous jugeons des choses éternelles avec les sentiments éphémères de ce monde. Là est l'erreur : pour la combattre, il faut habituer son regard à s'arrêter sur les grandes pensées enseignées par la foi chrétienne; il faut réagir contre la fascination des objets sensibles qui nous environnent et qui troublent nos jugements précipités* Attendez
encore quelques heures, et vous saisirez, dans la lumière de l'autre vie, l'accord profond de l'admirable justice de Dieu avec les espérances de votre cœur.
Nous venons de relire ensemble, dans l'Evangile, les paroles si claires qui nous enseignent que les élus se reconnaîtront au ciel. Vous avez entendu ensuite les Pères et les grands Docteurs de l'Eglise, interprètes autorisés de la révélation de Dieu, répéter et continuer cet enseignement, sous des formes diverses, mais avec une égale conviction, depuis les premiers jours de l'Eglise chrétienne jusqu'à nous. Les théologiens, par leurs traités lentement préparés et pleins d'une science toujours sûre ; l'àme humaine, par les dépositions et les espérances du cœur, de la raison et de la conscience, accroissent encore la lumière déjà si vive de l'Evangile et de la tradition sur les éléments du problème délicat que je viens d'étudier, et nous permettent d'affirmer la continuation au ciel des nobles et fortes amitiés commencées pendant la vie.
Ces Pères de l'Eglise, ces philosophes, ces théologiens, ces orateurs, ces saints illustres qui ont vécu dans un commerce plus intime avec Dieu par leur âme si pure ; ces Docteurs de grand vol qui ont donné à la vérité chrétienne
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la forme précise et sévère de la science, tous sans exception nous enseignent la môme doctrine sur le lendemain de la mort et ces rapports si touchants entre ceux qui se sont aimés sur la terre.
Ils répètent tous, ces paroles dans lesquelles le théologien Billuarta condensé la doctrine de saint Thomas d'Aquin :
Les Bienheureux ont un triple caractère : ils sont au ciel; ils ont fait partie de l'univers, ils ont occupé un rang particulier et rempli des fonctions déterminées pendant leur vie. De là trois ordres de connaissances que nous retrouvons encore dans les Bienheureux et qui seront, un jour, notre partage.
Elevés à l'état de gloire, nous connaîtrons dans d'ineffables clartés, la vérité des mystères qui sont aujourd'hui l'objet de notre foi. Gomme l'aveugle-né qui, sous le coup divin d'un miracle, verrait tout à coup les splendeurs de la nature au printemps et la réalité des merveilles naturelles dont il affirmait l'existence, sur la parole des voyants, de même, et dans un ordre surnaturel, nous, voyageurs aveugles, qui cheminons affligés et meurtris, à travers d'épaisses ténèbres, affirmant, sur Tautorité de l'Eglise, les surnaturelles réalités que nous ne voyons pas, nous serons l'objet de ce prodige au dernier jour.
La mort ouvrira nos yeux, et nous verrons,
soudain, ces splendeurs du monde nouveau, dans l'éternel ravissement de l'extase.
Les Bienheureux ont fait partie de cet univers : de là-haut, ils voient sous un aspect nouveau, avec une étonnante profondeur et un mouvement large de la pensée, cet univers où nous soQimes encore : les genres, les espèces, les individus, les éléments des grands corps célestes et tout ce qui, dans l'esprit, le cœur, la vie, l'àme enfin des personnes qu'ils ont laissées sur la terre les touche et les intéresse encore, en vertu des liens du sang, de la reconnaissance et de Tamitié.
Ce n'est pas assez : ils voient encore tout ce qui, au ciel et sur la terre, dans l'ordre naturel et dans l'ordre surnaturel, se rapporte à la mission qu'ils ont remplie sur la terre, aux œuvres qu'ils ont entreprises pendant la vie. Pontifes, ils s'intéressent encore à l'Eglise de la terre et ils en suivent les persécutions et les triomphes; rois, ils connaissent les péripéties successives et les évolutions de leurs anciens Etats; pères et mères, ils suivent encore des yeux la famille laissée sur la terre, ils entendent ses prières, ils voient ses larmes; la mort ne sépare pas les âmes, et l'amour est plus fort que la mort : Vident oinnes preces quee ad ipsos diriguntur (l). »
(1) Billuart, De objecta visionîs beatiflcce.
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C'est ainsi que le temps et l'éternité, la terre et le ciel, les morts dans la grâce et les vivants se rapprochent; c'est ainsi que la foi entoure de consolantes lumières le grand mystère de la tombe. Il V a entre les deux mondes du ciel et de la terre des communications secrètes, mais réelles et constantes sous le regard de Dieu qui embrasse l'immensité; la vie humaine, dont la fascination nous aveugle en nous détournant de ces nobles pensées qui nous fortifient et nous relèvent, est à peine un instant éphémère, en présence de l'éternelle durée de la patrie vers laquelle nous marchons.
Ici-bas tout commence, mais tout continue, s'explique et s'achève là-haut î Dieu est patient parce qu'il est éternel; soyons patients parce que la vie n'est que la veille d'un lendemain qui ne finira pas.
Et pendant ce lendemain prochain et éternel, l'homme juste, béni, transfiguré dans son corps et dans son àme, entouré de ceux qu'il a aimés sur la terre, dans l'inquiétude et dans les larmes des séparations les plus douloureuses, contemplera la souveraine justice que le poète a chantée dans ces vers d'une beauté sévère et d'une fraîcheur immortelle :
« 0 chrétiens orgueilleux, misérables et faibles qui, malades des yeux de l'esprit, mettez votre confiance dans les pas que vous faites en arrière, ne savez-vous donc pas que not7'e corps
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est la chrysalide qui va devenir un jour le papillon angélique et voler, sans obstacle, à la justice de Dieu?
O superbi Cristiani miseri, lassi,
Che, délia vista délia mente infermi,
Fidanza aveete ne' ritrosi passi;
Non vi accorgete che noi siam vermi
Nati aformar Vangelica farfalla
Che vola alla giiistizia senza schermi (i)'}
(( En ce temps-là, au ciel habité par la foule innombrable des élus qui environneront le Christ dans la gloire de son triomphe, il n'y aura plus enfin qu'un seul troupeau et qu'un seul pasteur (2) ! »
Méditons, maintenant, en silence et devant Dieu, cette page inédite d'un grand écrivain :
« Oh! si nous nous liguions pour nous apprendre à mourir et nous donner l'exemple les uns aux autres, pour nous soutenir à la mort, pour entourer celui qui meurt, celui qui monte à l'autel du sacrifice voulu de Dieu, pour l'y porter avec amour, et pour lui dire :
« — Meurs, ô mon bien-aimé, meurs pour notre salut et pour le tien; pour obéir à Dieu, pour accomplir l'éternel mouvement de la vie, pour délivrer ton âme des filets de la nature fausse, pour rentrer dans le sein de Dieu.
\A\ Dante, Piirgal. cant. x.
(2) Vidi tiirbam magnam quam dinumerare nems poterat [Apoc, \ii, 9). — Et fiet uniim ovile et unuo pastor [Jean, X, 61).
« Meurs, ô mon bien-aimé, nous te suivrons bientôt; nous ne verrons plus ton visage pendant un temps, mais ton cœur vivra dans les nôtres, et nous Ty sentirons quelquefois tressaillir, comme nous le sentions ici-bas, et mieux encore.
« Sovons unis dans la mort, comme nous l'avons été dans la vie. Que ton âme, en se recueillant, emporte un rayon de notre àme et les prémices de notre esprit vers Féternel repos.
« Qu'un lien nous lie à toi, àme retirée du monde et que ce lien nous dispose à mourir.
(( Qu'un lien te rattache à nous, à nous qui sommes dans le monde et que ce Jien retienne avec mystère quelque chose de ton être dans la demeure des vivants jusqu'à l'heure du réveil.
« Dors, ô mon bien-aimé, comme la semence dort sous l'écorce d^une plante fanée: un jour tu fleuriras encore sous le soleil d'un nouveau printemps. »
« Si l'on était ainsi soutenu par ses frères, qui ne ferait le sacrifice avec sérénité?
« Et si pendant la vie nous avions étudié la grande science de la mort, qui sait ce que nous dirait son approche et quel espoir elle ferait naître en nous. Que nous serions heureux et libres si nous pouvions ne plus craindre la mort ! Que notre contenance en ce monde serait noble ! Quelle dignité dans la vie de celui qui ne craint pas la mort !
T. II. i5.
« Délivrée de cette crainte écrasante qui diminue l'élan de la plupart des hommes, l'humanité en deviendrait plus forte, plus énergique contre le mal, plus vivante dans la voie du progrès. Oui, parmi nos ressources, parmi toutes les forces cachées que nous laissons dormir dans nos mains languissantes, est la force qui doit paraître à mesure qu'un plus grand nombre d'hommes saura mourir. »