LE NOMBRE DES ELUS
Il n'appartient qu'à Dieu de faire connaître à l'homme l'étendue de sa miséricorde et le nombre des créatures prédestinées qui doivent, un jour, participer à sa gloire. Et, cependant, le chrétien ne se désintéresse pas de cette grave et redoutable question; il y cherche un motif d'espérance. Effrayés des erreurs menaçantes des Jansénistes, qui ont fait au Christ des bras si étroits et qui ont promis à l'âme un ciel si petit; consternés des ravages faits par ces erreurs dans tant de cœurs ulcérés et désespérés, qui ne savent plus aimer le Dieu qu'il faut trop craindre; remplis de trouble et de terreur, à la lecture de certains commentaires rigoureux, austères, très
inexacts, des avertissements qui retentissent dans l'Evangile, un grand nombre de chrétiens demandent avec l'anxiété du découragement, s'il est vrai qu'après l'épreuve déjà si douloureuse de la vie, et dans le sein même de l'Eglise catholique, il y aura plus d'âmes perdues que d'âmes sauvées; si le Glirist ouvrant ses bras sur la croix, n'appelait sur son cœur, que de rares et trop heureux prédestinés, rares comme les épis oubliés que le glaneur relève après la moisson !
Je ne m'arrête pas à réfuter ici les erreurs de Jansénius. Je n'expose pas les problèmes abstraits, obscurs, hardiment explorés par saint Thomas, Molina, Suarès, sur la grâce efficace et la liberté humaine. Ecartons ces graves questions. Je marche à la suite de saint Alphonse de Liguori; je répète ses paroles sur l'économie de la miséricorde divine, comme le disciple respectueux répète les enseignements du maître: en suivant ce Docteur de l'Eglise, je sais que je ne dois pas m'égarer et que je ne peux pas vous tromper.
Et d'abord, il y a une grâce que les théologiens appellent suffisante, et avec laquelle tout
homme peut prier, faire des œuvres faciles de religion, et obtenir les grâces plus puissantes dont il a besoin pour faire les œuvres plus difficiles qui nous sont commandées.
Nous voyons, en effet, en plusieurs endroits de la sainte Ecriture, les invitations pressantes, les exhortations affectueuses, les menaces redoutables par lesquelles Dieu excite le pécheur à éviter le mal, à pratiquer le bien, et à se tourner vers lui (1).
Ce n'est pas à une catégorie spéciale de pécheurs, ce n'est pas à une classe privilégiée de chrétiens, c'est à l'universalité des hommes que Dieu s'adresse, quand il fait entendre ces exhortations et ces menaces, quand il nous presse de revenir à lui pour qu'il se donne à nous; quand il nous promet la blancheur de la neige, après le pardon de nos péchés.
Et par ces solennelles paroles, Dieu rappelle à l'homme qu'il peut se sauver s'il le veut, que la grâce suffisante est accordée à tous les hommes, pour contenir, défendre la liberté humaine, qu'elle suffit par elle-même, et qu'il n'est pas besoin d'autres moyens, pour que l'homme puisse faire des actes faciles de vertu, et obtenir, en priant, des secours plus abondants.
Il semble, en effet, que Dieu manquerait de
(1) Cor., X, 13. — Matth., xi, 28. — Is., i.
fidélité, si, après nous avoir imposé l'obligation de nous soumettre à sa loi, il refusait de nous donner, autant qu'il est en lui, les secours nécessaires pour nous soumettre à cette loi (l).
Et si cette grâce que l'on appelle suffisante était insuffisante, il est évident que l'appel de Dieu serait dérisoire, selon l'expression de Bellarmin (2), et le pécheur répondrait à Dieu : Je ferais bien ce que vous me commandez, mais donnez-moi d'abord, en laissant tomber mes chaînes, la liberté et la force dont j'ai besoin pour obéir.
Je n'ai pas à m'occuper, ici, de pouvoir prochain et de pouvoir éloigné, de pouvoir libre et de pouvoir lié, écartons ces difficultés, laissons l'air et la lumière arriver à travers ces grandes questions de la grâce, et répondons clairement aux doutes et aux interrogations des consciences chrétiennes qui cherchent la vérité.
Qu'il ne soit pas possible à l'homme, sans une grâce actuelle, de vaincre toutes les tentations et d'accomplir tous les préceptes de la loi, c'est une doctrine incontestable; mais je sais que Dieu donne aussi à tous les hommes une grâce suffisante, qui leur permet de prier et d'obtenir cette grâce actuelle, ce secours
(1) « Non autem videretur esse fldelis Deus, si nobis denegaret, quantum in ipso est, ea per qufe pervenire ad eum possumus. » (S. Th. in / Cor. 1.)
(2) De grat. et lib. arb.; 1, 2, c. 5.
plus abondant, avec lesquels ils pourront triompher de ces tentations redoutables et accomplir les préceptes de la loi.
Et si vous prétendez que, même pour élever une prière, et implorer le secours de Dieu qui nous empêche de succomber, au moment des grandes épreuves, il faut autre chose qu'une grâce suffisante, n'est-il pas évident que cette grâce ne sert à rien, qu'elle est absolument inutile, et que l'homme est alors condamné, s'il n'a pas un secours particulier, à ne pouvoir, ni repousser la tentation, ni demander à Dieu la force de la repousser.
Que je préfère à ces affirmations ces sages et savantes paroles du docteur saint Liguori!
« Si donc il est vrai que le Seigneur donne à tous les hommes les secours nécessaires pour se sauver, et que d'ailleurs on ne peut vaincre les tentations et observer la loi, sans la grâce actuelle, il s'ensuit rigoureusement que Dieu procure à tous la grâce actuelle nécessaire pourfaire le bien, et cela immédiatement ou au moins médiatement, mais sans qu'on ait besoin d'une autre grâce pour mettre en pratique le moyen à employer tel que serait la prière, afm d'obtenir la grâce actuelle prochaine (l). »
Cette doctrine de saint Liguori est manifestement conforme à la tradition et à l' enseigneil) S. Alph. de Lig. Grand moyen de la prière, 2« p.,