‹ L'autre vieChapitre 20 sur 31 · C. II · texte numérisé non relu

C. II

ment commun des théologiens les plus autorisés.

Je relève seulement deux témoignages, entre tous ceux — et ils sont abondants — que le saint Docteur a recueillis, pour expliquer et justifier ses affirmations.

Les moines d'Astrumède répondaient à saint Augustin: « Si la grâce m'est indispensable, en sorte que sans elle je ne puisse rien faire, pourquoi me reprendre, moi qui ne puis agir, n'ayant point la grâce de faire ce qui est ordonné? » — Le Saint leur répond: « Vous devez être repris, non parce que vous ne faites point ce que vous n'avez point la force de faire, mais parce que vous ne priez point pour obtenir cette force qui vous manque (1). »

11 est évident que, si le pouvoir de prier était un pouvoir exceptionnel, accordé seulement, par la Providence, à ceux qui ont la faveur d'être prédestinés, saint Augustin n'aurait pas eu la pensée de faire à ces moines un reproche de ne pas prier pour obtenir des grâces plus abondantes, et ces moines auraient pu lui répondre encore, pour excuser leur faiblesse: il nous faut un secours extraordinaire pour vaincre les tentations, et un secours extraor-

(2) S. Aug. De corr. et gr., c. 5. — Dans ce même traité saint Angustin dit encore : « Non se fallunt qui dicunt : Ut quid nobis praecipitur ut declinemusa malo et faciamus. bonum, si id velle et operari Deus operatur in nobis? Quando autem non agunt, orent ut quod nondum habent accipiant. »

dinaire et gratuit pour prier; Dieu nous les refuse, et c'est lui qu'il faut accuser de nos faiblesses, de nos chutes et de nos iniquités.

L'argument du savant cardinal Noris est serré, pressant; ainsi présenté sous une forme scientifique, il frappe davantage l'esprit du théologien, il laisse mieux voir les défauts et les faiblesses de la thèse qu'il entend réfuter.

11 faut, écrit ce savant cardinal, des grâces extraordinaires pour observer les commandements de Dieu et se sauver. Pour obtenir ces grâces extraordinaires, il faut prier; il faut, par conséquent, que nous ayons toujours le pouvoir de prier. S'il en était autrement; si l'homme ne pouvait pas prier, il faudrait donc une grâce particulière pour l'obtenir, ou même pour la demander; celle-ci, à son tour, en exigerait encore une autre, et ainsi de suite, jusqu'à l'indéfini, c'est-à-dire sans fin, et on devrait en conclure que nous ne pouvons jamais obtenir la grâce actuelle, jamais nous sauver (1).

Saint Liguori qui expose avec clarté et rigueur ces arguments, en dérive des conclusions

(1) '« Manifestum est potentiam ad orandum debere esse proximam in justo sive tideli; nam, si fldelis sit in potentie remota ad simpliciter orandum (non enim hic loquor ,ia fervida et diuturna oratione), non habet is aliam potentiam proximam pro impetranda oratione; alias, procederetur in inûnitum... Igitur opéra facilia seii actus bonos minus perfectos facere possumus, absque eo quod majiis auxilium a Deo postulemus, quod tamen in acti!)us diflicilioribus petendum est, >. (Noris Jans. err. cal. suùL, c.2.)

logiques et savantes en faveur de son enseignement. Il cite encore, avec la même précision, un grand nombre de théologiens « qui tous démontrent que, avec la seule grâce ordinaire suffisante, chacun peut prier actuellement, sans avoir besoin d'un autre secours, et parla prière, obtenir toutes les grâces nécessaires pour remplir les devoirs les plus difficiles (1). »

Ces grandes questions ne peuvent pas nous laisser indifférents ; elles ne soulèvent pas seulement des pensées qui intéressent le présent et l'avenir religieux de nos âmes, elles intéressent même le philosophe chrétien, jaloux de comprendre et de défendre les vraies notions de liberté humaine et de responsabilité.

Après avoir établi avec saint Liguori, la défmition et l'explication de ce qu'il faut entendre par ce nom de grâce suffisante, il nous faut savoir si Dieu accorde cette grâce à tous les hommes, si tous les hommes peuvent se sauver; s'il dépend de nous, enfin, d'appartenir au nombre des élus.

(1) Grand moyen de ta prière) I" partie, ch. iv.

L AUTRE VIE '2'Jl

Nous savons que Dieu veut le salut de tous les hommes, que le Christ est mort pour sauver tous les hommes, qu'il n'a pas fait du mérite attaché à son sacrifice sanglant, sur la croix, et de ses prières puissantes, une part étroite et jalouse, réservée exclusivement aux élus, aux prédestinés.

Nous savons cela, et c'est beaucoup.

Sur ce point, l'enseignement catholique est formel, absolu. L'apôtre saint Paul nous apprend que Dieu veut le salut et la vérité pour tous les hommes (1); il nous dit que le Père a livré son fils aux bourreaux pour la rédemption de toutes les créatures (2). Saint Jean parle de cette grande victime dont le sacrifice de propitiation est offert pour expier les révoltes et les iniquités de toute la terre (3). Le Christ est venu, dit saint Matthieu, avec la volonté de sauver tous ceux qui s'étaient perdus (4).

L'Eglise s'empare de ces paroles si claires, si formelles, si consolantes, et elle frappe d'anathème Jansénius, quand il déclare que le sang de Jésus-Christ n'a pas coulé pour le salut du

(1) «Qui omnes homines Yult salvos fieri, et ad agnitionem veritatis venire. » (/ Ti/n , ii, 4 )

(2) « Qui etiarn proprio Filio suo non pareil, sed pro nobis, omnibus tradidit illuui. » [Rom., viii, 32.)

(3) « Ipse est propitiatio pro peccatis nostris, non pro nostris autem tantum, sed etiam pro totius mundi. » (Joan., Ep. /, II, 2.)

(4) « \eaitFilius hominis salvare quod perierat. » (Matth., xviir, 2.)

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genre humain, qu'il a coulé seulement pour les prédestinés. Elle frappe encore d'anathème les hérétiques, qui essayent de soustraire à l'action divine de la Rédemption, et aux effets du sacrifice de la croix, les juifs et les païens (1).

On voit bien, à la lecture fortifiante des textes sacrés et de l'enseignement des théologiens, que l'Eglise catholique entend ouvrir l'âme, la dilater dans l'espérance, en répétant les éternelles promesses du Sauveur, et qu'elle voit toute créature à travers ce sang et ces incomparables mérites de Jésus-Christ, médiateur et rédempteur du genre humain.

Qu'importe, après cela, que les Jansénistes désespérés abusent de quelques textes, interprétés d'une manière coupable, pour remplir notre âme de terreur, et pour entraîner l'homme éperdu et tremblant, loin de ce Dieu terrible qui trouverait son plaisir à nous jeter dans les douleurs de la vie que nous n'avons pas demandée, et après la vie, dans les douleurs d'un enfer qu'il aurait fait pour nous !

Que l'enseignement de l'Eglise est plus large ^ et plus consolant dans sa simplicité et dans sa vérité !

Dieu, voulant sauver tous les hommes, tient

(1) Voici la proposition condiimn(''e par Alexandre VIII : «< Pagani, Judcei, Hîeretici, aliiqiie hujiis geneiis nulliim omnino recipiunt a Jesu Cliristo influxum; adeo que recte infères, in illis esse Yoluntatem niidam et inermen, sine omni gratia sufficienti. >>

à leui' disposition les moyens nécessaires pour faire leur salut; et tous les hommes, sans distinction, et sans exception, ont, au moins, et pendant toute la durée de leur vie, — la grâce suffisante avec laquelle ils peuvent faire les œuvres faciles, et demander à Dieu des secours efficaces nécessaires pour faire les œuvres qui présentent une plus grande difficulté.

« Tous les hommes, écrit un théologien, sont tenus d'espérer avec une ferme assurance que Dieu leur accordera la vie éternelle. Considérée du côté de Dieu, l'espérance ne peut pas donner lieu au moindre doute. Or, si avec la grâce suffisante qui est accordée à tout le monde, on ne pouvait pas prier, et par le moyen de la prière, obtenir les grâces efficaces, nous serions en droit d'avoir des doutes sur notre salut, et ces doutes viendraient de Dieu lui-même qui pourrait nous faire défaut. Donc l'espérance ne serait plus possible.

La mineure de l'argument se prouve par cette considération que les grâces efficaces sont nécessaires pour l'entier accomplissement de la loi, et que les grâces efficaces ne sont pas données à tous les hommes, deux choses qui sont également certaines et hors de doute. Je conclus donc avec saint Liguori, dont je reproduis les paroles : « Si nous n'étions pas certains que Dieu nous donne à tous la grâce de pouvoir

prier actuellement, sans avoir besoin pour cela d'une grâce particulière et non commune à tous, personne, sans une révélation spéciale, ne pourrait espérer le salut comme on doit l'espérer (1). »

Nous voici en présence d'une seconde question : Dieu donne, sans doute, àtous les hommes les moyens nécessaires pour faire leur salut, mais quel est, en réalité, le nombre de ceux qui profitent de ces moyens, et qui seront sauvés?

Les théologiens ont exprimé trois opinions principales sur cette question. Selon la première, il y aurait plus de réprouvés que d'élus : c'est la thèse rigoureuse, et, à notre avis, trop sévère, qu'il est j>ermis d'écarter. Selon la seconde, il y aurait plus d'élus que de réprouvés. Selon la troisième, le nombre des élus serait égal au nombre des réprouvés.

Le R. P. Faber défend avec conviction, et avec abondance de preuves, la thèse du plus grand nombre des élus; il se reproche même, dans une nouvelle édition de son étude sur le norobre des croyants, de n'avoir pas soutenu

(1) s. Liguori, Grand moyen de la prière^ 1I« partie, cil. IV, § 3,

avec plus de fermeté ime opinion théologique qui peut consoler les âmes, et faire encore grandir en nous Tamour de Dieu :

« Depuis la publication de la première édition, écrit le P. Faber, le vénérable président du collège d'Ushaw m'a fait connaître le jugement porté par le franciscain Dominique Lossada sur les révélations du frère Joseph de Saint- Benoit, bénédictin espagnol de Monserrat, et publié en tête du recueil. F. Joseph assure qu'il lui a été révélé que la majorilé des catholiques était sauvée, et déclare être divinement certain de cette vérité. Une partie du jugement de Lossada est un commentaire sur ce point, et j'avoue que j'ai été surpris de la masse de preuves et d'autorités qu'il accumule en faveur de cette opinion, tellement que j'eusse écrit avec moins de réserve et de précaution, si j'avais connu cette pièce avant de commencer ce travail (1). »

Mais il faut ouvrir l'Evangile et chercher l'explication des paroles librement discutées entre théologiens, sur le nombre des élus.

Au vingtième chapitre de l'Evangile selon saint Matthieu, le royaume du Ciel est comparé à un père de famille qui, d'heure en heure, appelle à la vigne des ouvriers inoccupés. Le soir venu, le maître appelle ses ouvriers, leur

(1) R. P. Faber, Le Créateur et la Créalare, p. 355, 6» édition, 1869.

donne le salaire promis, et l'ouvrier de la dernière heure est récompensé comme l'ouvrier qui a commencé son travail, avec la journée. Celui-ci se plaint, le maître lui répond qu'il lui donne ce qui avait été promis, que les premiers seront les derniers, les derniers seront les premiers, et il ajoute ces paroles, l'objet principal du débat :

Beaucoup sont appelés, mais peu sont élus.

Si l'on veut comprendre le sens de cette parole, il ne faut pas la couper, la séparer du texte, et lui donner ensuite, après un commentaire infidèle, une interprétation rigoureuse : elle est une conclusion qui ne doit pas être séparée de la parabole. Or, que voyons-nous dans cette parabole? Est-ce que le plus grand nombre des ouvriers appelés au travail, sont exclus de la récompense et du salaire, à la fin delà journée? Et peut-on conclure que la majorité des hommes qui font leur journée de travail, sur la terre ; seront exclus de la récompense du Ciel, promise à l'ouvrier? Non. Tous les ouvriers reçoivent une récompense, dans la parabole évangélique, et la seule conclusion qui se dégage du texte sacré, c'est l'inégalité des salaires, c'est-à-dire l'inégalité des récompenses accordées aux ouvriers, après la rude journée de travail, qu'on appelle la vie.

On peut encore conclure que tous les hommes ne répondent pas à l'excellence de leur vocation,

et que les pécheurs contrits de la dernière heure, seront récompensés, comme les ouvriers de la première heure, et cette promesse, loin d'être l'expression de la colère de Dieu, est la manifestation de sa miséricorde envers les pécheurs, et de l'efticacité du repentir.

Au vingt-deuxième chapitre du même Evangile, où le royaume du ciel est représenté sous l'image d'un festin, nous voyons les invités refuser de participer au festin : c'est l'image des Juifs, qui refusent d'entendre la vérité annoncée par le Sauveur, et de correspondre à leur vocation. Ces premiers invités, ingrats et rebelles, sont remplacés parla multitude recueillie dans les carrefours. Les Gentils et, plus tard, les Barbares, saluent la vérité méconnue par les peuple juif. Un seul, écrit le P. Faber, un seul parmi tous est rejeté, parce qu'il n'a pas la robe nuptiale. Jetez-le dehors, dit le roi, dans les ténèbres où il y a des larmes et des grincements de dents, car beaucoup sont appelés, mais peu sont élus. — Un seul est exclu du festin, c'est bien le petit nombre, et rien, dans la parabole qui précède la redoutable menace de la fin, n'autorise à croire au grand nombre des réprouvés.

Continuez cette lecture attentive de FÉvan-

giie; éclairez les textes obscurs par les textes

lumineux, et vous comprendrez mieux cette

parole du docte Bergier : « Si les paraboles de

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TEvangile peuvent être admises comme des preuves, nous devrions conclure que c'est le grand nombre, et non le petit, qui sera sauvé. Jésus-Christ compare la séparation des bons et des mauvais, au jugement dernier, au bon grain séparé de l'ivraie; or, dans un champ cultivé avec soin, l'ivraie n'est jamais plus abondante que le froment. Il la compare encore au choix entre les bons poissons et les mauvais; or, à quel pécheur est-il arrivé jamais de prendre moins de bons poissons que de mauvais? Des dix vierges invitées aux noces, cinq sont admises à entrer avec l'Epoux. Dans la parabole des talents, deux serviteurs sont récompensés, un seul est puni; dans celle du festin, un seul des invités est rejeté (1). »

Rapprochez, maintenant, des textes évangéliques cités et expliqués par Bergier, les principes de solution fortement et savamment groupés par le P. Faber (2), le grand théologien de l'espérance et de l'amour, et vous reconnaîtrez les principales preuves qui donnent une grave autorité, un poids considérable à l'opinion qu'il nous est permis d'embrasser.

C'est, en premier lieu, le texte de saint Jean : vidi turham magiiani, je vis une grande multitude que personne ne pourrait compter, de

(1) Bergier. Dictionn. Ihéolog., élus. — Traité de la vraie religion, tome X. — Lacordaire, Confêr., IV* année, 1851.

(2) Faber, Progrès de l'âme dans la vie spiriiuellei p. 303, 1810.

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toute nation, de tonte tribu, de tout peuple et de toute langue, qui était debout devant le trône et devant l'agneau, revêtue de robes blanches, avec des palmes dans les mains. En second lieu, selon un savant théologien espagnol, il paraît plus conforme à la bonté de Dieu, que les élus soient plus nombreux que les damnés. En troisième lieu, il doit y avoir une certaine analogie entre les anges et nous ; or, un tiers seulement des anges fut précipité du ciel. En quatrième lieu, la gloire de Notre- Seigneur, la dignité de sa personne, le mérite de son sacrifice, le prix de sa prière et de son expiation semblent exiger que les fruits ou les effets salutaires soient très nombreux, et que la victoire de Jésus-Christ sur Satan serévèleparle plus grand nombre des élus. En cinquième lieu, la gloire et le bonheur des bienheureux mêmes semblent demander, puisque chaque àme sauvée augmente leur joie, qu'il n'y ait qu'un petit nombre d'àmes perdues. Sur douze apôtres, un seul est perdu... Puis, rappelez-vous cette belle parole de Baruch, qui s'applique à la demeure éternelle des bienheureux : « 0 Israël, qu'elle est grande la maison de Dieu, et qu'ils sont vastes les lieux qu'il possède! Elle est grande, elle n'a point de fin; elle est élevée, immense ! »

Et cette autre parole de Notre-Seigneur : « Dans la maison de mon Père, il v a une

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foule de demeures. » Relisez et méditez ces paroles et ces raisons, fécondez-les par une réflexion profonde ; ouvrez et dilatez votre cœur, et comprenez, enfin, que sans oublier la crainte de Dieu qui est le commencement de la sagesse, sans cesser de redouter sa justice, il est permis de se rappeler cette dernière parole de l'écrivain que j'ai souvent cité :

« Est-il donc si étonnant que le théologien Viva compte un si grand nombre d'âmes sauvées et que le saint évêque de Genève ait presque exprimé le doute qu'il y eût des catholiques dans l'enfer (1 ) ? »

En rappelant cette opinion, que je trouve excessive, je ne veux pas éveiller une présomption coupable dans les cœurs endurcis, je veux relever les âmes timorées, les fortifier dans la foi, dans l'espérance, dans l'amour; je désire réveiller, ouvrir et dilater les âmes chrétiennes, qui ne veulent pas oft'enser Dieu, et qui, effrayées de certains tableaux terribles et trop chargés, de la colère de Dieu, restent paralysées, découragées par une crainte exagérée qui étouffe l'amour si noble et si grand, l'amour de Dieu fondé sur sa miséricorde et sur l'espérance.

C'est sous l'impression de ces mêmes senti-

(1) Faber, Progrès de Vdme dans la vie spirituelle, ch. ïxi. — Les Impies et les Elus, p. 401.

nients, et pour confirmer notre opinion que nous citerons encore cette page d'un savant religieux.

Après avoir rappelé le dévouement, le sacrifice et le sacerdoce de Jésus-Christ, il s'exprime ainsi :

« Et maintenant, demandons-nous quelles sont la récompense d'un pareil dévouement, la vertu d'un pareil sacrifice, l'efficacité d'un pareil sacerdoce, au point de vue du salut de l'humanité.

La récompense d'un pareil dévouement, c'est la promesse d'un magnifique triomphe remporté sur le démon, c'est la destruction de son empire, c'est la délivrance des âmes qu'il voulait ravir à Dieu.

Tout indique dans l'Ecriture que ce triomphe sera digne de l'excellence du vainqueur et des mérites de la victoire. 11 est célébré par saint Paul, en termes absolus, comme un triomphe qui a mené avec lui les prisonniers de Satan, captivam duxit captivitatem, comme un triomphe qui a mis toute chose aux pieds de Jésus-Christ, omnia subjecit sub pedibiis ejus ; et, sur la croix, Jésus-Christ a dit qu'il attirerait tout à lui, omnia traham ad me.

Peut-on demander une parole plus claire, plus forte et plus consolante?

Evidemment il s'agit dans les textes que nous venons de citer d'une victoire définitive de Jésus- T. II. 16.

Christ sur le démon, et, par conséquent, c'est aussi l'affirmation du plus grand nombre des élus.

En effet, le Christ doit remporter sur Satan un triomphe éclatant, célébré en termes absolus et illimités dans les saintes Ecritures, exprimé par Jésus-Christ lui-même en termes absolus et illimités, et il ne parviendrait pas à délivrer la moitié des âmes que le démon veut ravir h Dieu !

« Mais, alors, la conquête de Satan serait, dans son ordre, plus belle que celle de son vainqueur !

Si le Christ ne sauve pas effectivement la grande majorité des âmes pour lesquelles il a versé tout son sang, je ne saurais comprendre que son triomphe soit digne de Lui, et il devient impossible de comprendre les textes de l'Ecriture que nous venons de citer.

Quoi donc! Lorsque Dieu met en œuvre de pareilles causes et de pareils moyens d'action, les anéantissements de l'Incarnation, l'effroyable supplice du Crucifiement, le sacrifice perpétuel de nos autels pour sauver tous les hommes, il n'arriverait à sauver qu'un petit nombre d'élus !

Ne serait-ce pas le démon qui serait en réalité le vainqueur, et cette défaite de Dieu ne serait-elle pas la négation de sa sagesse et de sa puissance?

« Si, des théologiens, à une époque où l'exé-

gèse était peu développée, où l'on connaissait à peine les études faites avec les contextes et les parallélismes pour comprendre le vrai sens de certains textes obscurs, ont cru devoir prendre à la lettre^ cette parole menaçante : « Beaucoup d'appelés, peu d'élus, » au moins, ils n'ont pas érigé cette interprétation en certitude théologique. Ne soupçonnant pas le vrai sens que nous avons établi d'après les règles d'exégèse adoptées par les auteurs les plus autorisés, ils se sont abstenus, pour la plupart, de traiter cette question à fond .

« Pour nous qui ne sommes plus arrêtés par l'obstacle d'une interprétation si défectueuse, nous pouvons, en toute sûreté de conscience, adopter sur la question du nombre des élus, la solution qui se réclame de si puissants arguments.

« Non, jamais nous n'admettrons la solution contraire qui rétrécit à ce point l'efficacité du sacrifice et du sacerdoce de Jésus-Christ pour /e salut de tous les hommes.

« Prêtre éternel, il s'acquitte d'une manière continue, persévérante, universelle de son ministère de rédemption pour sauver tous ceux qui, par lui, vont à Dieu.

« Il est toujours vivant au sein de son sacerdoce et de son sacrifice, afin de prier pour nous, selon renseignement de saint Paul ; semper vivens ad interpellandum pro nobis.

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<( Or, ce sacerdoce de prière, fécondé de la vertu du sacrifice de la croix qui se renouvelle perpétuellement sur les autels, est souverainement efficace.

(( L'efficacité de ce sacerdoce et de ce sacrifice n'existe pas seulement en vertu et en puissance, mais en acte et en réalité, elle est effective. C'est avec le caractère de son effet réel, public et universel, que cette efficacité a été prophétisée. Nous renvoyons le lecteur aux textes cités (1). »

C'est ainsi qu'en nous autorisant des textes si clairs et si nombreux de la sainte Ecriture, de la valeur infinie du sacrifice de Jésus-Christ, de l'efficacité de sa prière, de la perpétuité de ce sacrifice et de cette prière dans l'Eglise, il nous est permis de croire au plus grand nombre des élus, c'est-à-dire au triomphe définitif de Jésus- Christ sur le démon.

S'il en était autrement, si le nombre des réprouvés était supérieur au nombre des élus, le dernier triompherait et opposerait sa victoire odieuse à l'immense effort de Jésus-Christ pour sauver l'humanité.

Les difficultés que les textes sacrés pourraient présenter encore, disparaissent, si l'on

(1) Castelein, S. J., Le liigorisme, p. 190.

admet la distinction très sage et très juste de Suarès, en qui, selon Bossuet, l'on entend toute la tradition.

« Il y a une distinction. à faire, écrit Suarès. Sous le nom de chrétiens, nous pouvons comprendre tous ceux qui ont l'honneur de porter le nom de Jésus-Christ et font profession de croire en lui, quoique beaucoup d'entre eux soient hérétiques, apostats et schismatiques, et, dans ce sens, on peut soutenir comme probable, que le plus grand nombre sera réprouvé et c'est ainsi que j'entends l'opinion la plus sévère. Car, comme il y a toujours eu beaucoup d'hérétiques et d'apostats, si nous comptons avec eux les fidèles qui font une mauvaise mort, il est clair qu'ils seront, de beaucoup, plus nombreux que ceux qui meurent bien. Mais, si par chrétiens nous entendons seulement ceux qui meurent dans l'Eglise catholique, il me semble plus probable, dans la loi de la grâce, que le plus grand nombre sera sa'ivé. La raison en est, d'abord, que la plupart de ceux qui meurent avant d'être adultes, ont été baptisés; et, quant aux adultes, quoique la majorité des hommes pèchent mortellement cependant, souvent aussi, ils se relèvent de leur cliute, et passent ainsi leur vie dans une alternative de péchés et de retours. Or, il en est peu qui ne soient préparés à la mort par les sacrements, et qui ne détestent leurs

péchés au moins par un acte d'attrition; c'en est assez pour les justifier au moment môme, et le temps qu'il leur reste à vivre est assez court pour qu'ils puissent aisément persévérer et ne retomber dans aucun péché mortel. Ainsi, tout considéré, il est probable que la majorité des chrétiens (en prenant ce mot dans le sens le plus restreint) seront sauvés (1). »

Nous pouvons encore entrer plus avant dans l'étude de ce sujet.

L'Eglise nous fait connaître avec une divine autorité les obstacles que nous rencontrons dans la vie, quand nous travaillons à notre salut et les moyens d'en triompher, mais elle ne damne jamais telle personne en particulier, elle ne se prononce pas sur le sort éternel qui lui est réservé parce qu'elle ne connaît pas exactement l'état de l'âme, ni toutes ses dispositions intérieures au moment de se séparer de son corps. Dieu seul qui connaît tous les secrets de l'âme et qui en pénètre toutes les profondeurs peut la juger et fixer son sort éternel.

Que tout homme qui appartient à l'Eglise catholique puisse être sauvé, c'est une vérité dogmatique qui fait partie de l'enseignement

(1) « Tandem vero in fine pauci sunt, qui per sacramenta non prseparentur ad mortem et de peccatis doleant, saltem per attritionem : hoc aiitem siiiûcit ut in eo temporc justificentur. Et postquam justificantur, facile soient illo parvo tempore perseverare sine novo peccato mortali. — Ergo pensatis omnibus, \erisimile est plures ex his christianis sahari. » (Suarès, lib. VI, cap. m. Sit ne major numerus, etc.)

sacré, et dont il n'est pas permis de douter. Or. quelles sont les créatures qui appartiennent à r Eglise catholique ? Toutes celles qui , après avoir reçu le baptême, n'ontjamais changé de religion, et n'ont pas été frappées d'excommunication.

Celui qui ne croit pas ce que l'Eglise catholi- (|ue ordonne de croire, est séparé de l'Eglise, excommunié parce qu'il a fait naufrage dans la foi. Nous voulons parler des incrédules et des hérétiques de mauvaise foi. Mais il y a des hommes qui se trompent involontairement soit sur la divinité de l'Eglise catholique, colonne et fondement de toute vérité, soit sur un dogme en particulier. Il leur suffit, pour excuser leur erreur, d'être dans la disposition générale de croire tout ce que Dieu nous a révélé, de chercher sincèrement la vérité, d'aspirer sans cesse à connaître la volonté de Dieu.

Il peut se trouver aussi, dans le sein même de l'Eglise catholique, des fidèles qui sont dans l'hérésie matérielle, sans le savoir, parce qu'ils se trompent involontairement sur un point particulier de la doctrine catholique. Il faut que ces fidèles soient dans la disposition habituelle de croire tout ce que l'Eglise catholique ordonne de croire, et de rejeter leur opinion personnelle et erronée quand ils verront que cette opinion particulière est en opposition avec l'enseignement de l'Eglise, à qui le Seigneur a conlié l'immuable dépôt de la vérité.

Nous raisonnons ici dans l'hypothèse où l'hérétique de bonne foi appartiendrait à l'Eglise par le Baptême d'eau.

La miséricorde de Dieu à l'égard des hommes s'étend encore plus loin, et quand le baptême d'eau est impossible, il se contente du baptême de sang ou du baptême de désir. Tous les martyrs de l'époque des persécutions romaines ne furent pas baptisés, car l'Église ne conférait alors le baptême que la veille des grandes fêtes, et les catéchumènes ne recevaient ce sacrement qu'après avoir été sérieusement examinés sur les vérités de la foi. Sainte Émerence confessa le Christ, et fut lapidée sur le tombeau de son amie sainte Agnès avant d'avoir été baptisée.

Dans le cas d'impossibilité, le baptême de désir peut remplacer le baptême d'eau.

Dans d'autres cas , l'Eglise demande à l'homme la sincère volonté de faire tout ce que Dieu lui ordonne pour être sauvé, de se tourner vers lui de tout son cœur, d'obtenir avec le secours de la grâce la rémission de ses péchés. Tel est, sur ce point, l'enseignement bien fondé d'un grand nombre de théologiens.

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Ils appartiennent encore à l'Église de Jésus- Christ, non pas à l'organisme extérieur, à son corps, mais bien à son àme, tous ceux qui, en esprit et intérieurement, cherchent sincèrement la vérité, aiment Dieu, vivent, soutenus par la grâce de Dieu, selon leurs convictions, s'excitent à la contrition parfaite, au souvenir de leurs fautes dont ils implorent le pardon.

Dieu seul qui scrute les reins et les cœurs peut connaître la réalité de ces sentiments, ils échappent aux investigations des hommes. Dieu seul peut savoir si l'effort de l'homme est sincère, si sa conviction est lovale et de bonne foi, si sa disposition à renoncer courageusement à ses vues personnelles pour soumettre sa raison à la vérité existe en réalité au fond de l'àme, et il est toujours sage d'éviter l'aveuglement de la présomption.

Mais il faut éviter aussi la stérilité et les tristesses du découragement. Rappelons-nous que Jésus-Christ est mort sur la croix pour la rédemption de tous les hommes, qu'aucune créature n'a le droit de se croire dans l'impossibilité absolue de faire son salut, que Dieu tient compte des difficultés qui nous rendent quelquefois si T. II. 17

difficile et si pénible la résistance persévérante à nos passions et aux séductions redoutables du monde, qu'il n'exigera pas de celui qui a reçu cinq talents ce qu'il exigera de celui qui en a reçu dix, et qu'il ne reste debout aucune des objections que l'incrédulité et les passions humaines soulèvent contre l'enseignement de

l'Eglise et la miséricorde de Dieu.

Si vous relisez, maintenant, les textes évangéliques, en les expliquant par la distinction si juste de Suarès, toute difficulté disparait. Il y a beaucoup d'appelés, puisqu'il est de foi divine que Dieu veut le salut de tous les hommes; il y aura peu d'élus, si l'on considère le genre humain, dans sa totalité : hérétiques, schismatiques, païens, c'est-à-dire l'universalité des hommes que Dieu voudrait sauver.

A ne considérer que les catholiques, il est permis de croire que le plus grand nombre, comme l'enseigne Suarès, sera sauvé. Je ne parle pas seulement des enfants déjà si nombreux qui meurent, régénérés par le baptême, avant de franchir les Hmites de l'enfance; les raisons alléguées par Suarès, en faveur du grand nombre des élus^ s'appliquent évidem-

nient aux adultes, à ceux qui reçoivent la grâce des derniers sacrements, et qui ont, par conséquent, assez de raison et de volonté, pour faire un acte méritoire de vertu. La gloire de Dieu, les mérites de Jésus-Christ, les trésors de la communion des saints, quels puissants motifs de croire à la doctrine si consolante du plus grand nombre des sauvés !

Je ne m'arrête pas à développer ces raisons de convenance, ces preuves morales. Elles répondent bien aux pressentiments de l'àme chrétienne, qui, au sein même de ses défaillances et de ses chutes trop souvent renouvelées, triste et humiliée, ne cesse jamais de chercher Dieu, par des mouvements secrets et pleins d'inquiétudes de sa volonté inconstante et malheureuse.

(( Nous pouvons donc espérer modestement que Dieu ne juge pas comme nous, et que la grande majorité des catholiques seront sauvés ; nous ne faisons là qu'appliquer à la multitude ce que chacun de nous reconnaît dans son cas personnel : qu'il y a dans les jugements du Créateur une largeur et une indulgence qu'on espérait vainement rencontrer au tribunal de la créa* ture. . . La thèse du plus grand nombre des élus est, mieux que la thèse opposée, en harmonie avec ce que nous savons de notre Créateur infiniment juste et infiniment compatissant (1).

(1) Faber, Le Créateur et la Créature, 6^ édition, p. 3y8.

Nous retrouvons cette espérance dans ce psaume, d'un charme divin, qu'on ne se lasse pas de relire à l'heure des profonds découragements.

1. Bénissez, mon âme, le Seigneur, et que tout ce qui est au dedans de moi, bénisse son saint nom.

2. Mon âme, bénissez le Seigneur; et gardezvous bien d'oublier jamais tous ses bienfaits,

3. Puisque c'est lui qui vous pardonne toutes vos iniquités, et qui guérit toutes vos infirmités ;

4. Qui rachète votre vie de la mort; qui vous environne de sa miséricorde et de ses grâces;

5. Qui remplit votre désir en vous comblant de ses biens; et qui renouvelle votre jeunesse comme celle de l'aigle.

6. Le Seigneur fait ressentir les effets de sa miséricorde, et ilfait justice à tous ceux qui souffrent l'injustice et la violence.

7. Il a fait connaître ses voies à Moïse, et ses volontés aux enfants d'Israël.

8. Le Seigneur est miséricordieux et plein de tendresse; il est patient et tout plein de miséricorde.

9. Il ne sera pas toujours en colère ; et n'usera pas éternellement de menaces.

10. Il ne nous a pas traités selon nos péchés, et il ne nous a pas punis selon la grandeur de nos iniquités.

1 1 . Puis qu'autant le ciel est élevé au-dessus

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de la terre, autant il a afîermi sa miséricorde sur ceux qui le craignent,

12. Et qu'autant l'orient est éloigné du couchant, autant il a éloigné de nous nos iniquités.

13. De même qu'un père a une compassion pleine de tendresse pour ses enfants; ainsi le Seigneur est touché de compassion pour ceux qui le craignent parce qu'il connait lui-même la fragilité de notre origine.

14. 11 s'est souvenu que nous ne sommes que poussière : le jour de Thomme passe comme l'herbe, il est comme la fleur des champs qui fleurit (pour un peu de temps).

15 Parce que l'esprit ne fera que passer en lui, et que l'homme ensuite ne subsistera plus, et il n'occupera plus son lieu (comme auparavant).

16. Mais la miséricorde du Seigneur est de toute éternité, et demeurera éternellement sur ceux qui le craignent.

17. Et sa justice se répandra sur les enfants des enfants de ceux qui gardent son alliance,

18. Et qui se souviennent de ses préceptes pour les accomplir.

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