LE REGNE DE MILLE ANS
Dès la fin du premier siècle, et au commencement du second siècle de l'Eglise clirétienne, Gérinthe et, avec lui, des Marcionites et des Apollinaristes que saint Jérôme désigne sous le nom de chrétiens judaïsants, enseignèrent qu'après la résurrection des corps, réservée exclusivement aux élus, le Messie triomphant descendra sur la terre, et régnera avec eux pendant mille ans. L'histoire anticipée de cette suprême victoire du Messie et de la félicité terrestre dont elle serait le gage, charmait l'imagination grossière et les espérances sensuelles desCérinthiens. Selon ces hérétiques ou millénaires charnels, voici les faits principaux
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qui doivent marquer ce règne de mille ans.
Le Messie autrefois pauvre, insulté, méprisé, condamné aux douleurs violentes de l'agonie, apparaîtra enfin dans l'éclat et la majesté de sa gloire, et il accordera aux disciples, ses élus, les richesses, les festins joyeux et perpétuels, les plaisirs illimités et grossiers, si contraires aux enseignements de l'Evangile, à l'esprit du christianisme, aux devoirs austères de la religion. Un tel règne serait le triomphe et la revanche de la chair, soumise et vaincue pendant la vie.
En ce temps-là, les enfants d'Israël relèveront Jérusalem enseveHe sous les cendres, ils lui feront des murs de marbre ; ils étendront au loin leur domination puissante, par la défaite de tous les peuples ennemis. Le travail, la culture de la terre, les soucis, les fatigues du commerce et de l'industrie seront étrangers aux élus.
Sur cette terre docile et d'une fécondité merveilleuse, les élus, célébrant un sabbat perpétuel auquel seront conviéslespeuples étrangers, offriront à Dieu des victimes sanglantes dont les chairs leur serviront de nourriture, et, après mille ans, quand les barbares du Septentrion, désignés sous le nom de gog et magog, viendront assiéger les murs de la ville sainte, ils seront engloutis par la justice divine dans des feux dévorants : l'ère paisible et définitive
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de l'été riiité s'ouvrira enfin pour les bienheureux.
Gérinthe et ses disciples prétendaient justifier ce rêve d'un millénarisme sensuel, par deux textes empruntés à l'Ecriture Sainte.
Nous lisons dans l'Evangile selon saint Mattliieu, cette parole deNotre-Seigneur : « Je vous dis que je ne boirai plus, désormais, de ce fruit de la vigne, jusqu'au jour où je le boirai tout nouveau avec vous dans le rovaume de mon Père : » et ailleurs : « Celui qui aura abandonné pour me suivre, son père, sa mère, son frère, sa sœur, ses enfants, sa maison et ses champs, recevra le centuple et possédera la vie éternelle (1). »
Souvent encore, le Seigneur désigne sous le nom de festins, de noces, lafélicité promise aux élus, mais rien n'autorise à voir dans ces paroles la promesse d'une jouissance matérielle et de la possession de biens charnels. Dans ce passage et dans ceux que l'on pourrait citer encore, le Seigneur s'accommode à notre manière de parler, et, voulant exprimer la récompense promise aux justes qui auront eu sur la terre, le courage et la générosité de tout sacrifier, pour le suivre, il leur promet des festins, des fêtes, et une joie infiniment supérieure à toutes les joies que nous pourrions goûter en ce monde.
(1) S. Matth., XIX, 25, 26, 29.
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Rêver ainsi pour les justes un paradis sensuel, à la manière du paradis mahométan, c'est méconnaître le caractère éminemment immatériel de l'Evangile et de la religion chrétienne; c'est oublier que les joies matérielles sont exclues du royaume de Bien, neque nubent neque nubentur; c'est abaisser les cœurs et nos espérances, en promettant à la vertu courageuse, en échange d'un renoncement de quelques années à des sensations qui nous sont communes avec les animaux, ces mêmes sensations sur un autre théâtre et pendant une plus longue durée.
Si le millénarisme grossier et hérétique de Cérinthe et des Gérinthiens a été condamné par l'Eglise et par la raison il n'en est pas de même du millénarisme enseigné par plusieurs Pères de l'Église, et par de saints docteurs dont les savants écrits couvrent encore aujourd'hui de leur autorité les derniers défenseurs de la croyance au règne divin de mille ans.
Un écrivain contemporain a repris cette thèse, et il a voulu la défendre avec déférence pour la tradition (1) : voici les points principaux de son système.
Depuis l'époque des apôtres, des milliers de chrétiens et de saints docteurs, s'inspirant des
(1) L'abbé Gabriel Gras, De la venue glorieuse de Noire- Seigneur Jésus-Christ et de son règne avant le jugement dernier „
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enseignements cachés de l'Apocalypse, et de l'enseignement de la tradition primitive, ont cru qu'avant la fm des temps, et pendant mille ans, Jésus-Christ régnerait triomphant sur la terre. — La vérité, la justice, la divinité recevraient ainsi, sur cette terre même, où elles ont été méconnues et outragées, une première et solennelle réparation. Pas de joie grossière et de fêtes sensuelles, comme le voulaient les Gérinthiens égarés dans l'hérésie.
Le Seigneur revenant ici-bas, glorieux et vainqueur, exterminera l'antéchrist et son armée; il rappellera à la vie plusieurs saints, principalement les martyrs, qui, ressuscites et jouissant de la vision béatifique, habiteront avec lui la Jérusalem descendue du ciel et transportée sur la terre, comme autrefois la maison de la très sainte Vierge, où le Verbe fait chair habita, fut transportée de la Galilée à Lorette. En même temps, Lucifer sera enchaîné, les guerres seront partout supprimées et Notre-Seigneur sera le Souverainreligieuxetpolitique du genre humain.
Les Juifs convertis se rassembleront de nouveau en Palestine, dans Jérusalem, dont les murs seront relevés par les élus triomphants ; tous les peuples de la terre réunis dans une foi commune et dans un même amour, formeront un seul troupeau autour d'un seul pasteur : et prit unum ovile et tums pastor. Après de longs siècles de paix dans la grandeur du triomphe
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divin, Satan déchaîné soulèvera de nouveau les Gentils; il les entraînera dans une lutte gigantesque; ils seront vaincus, détruits, dévorés par un feu céleste. Tel sera le dernier chapitre de l'histoire de Thumanité : la résurrection générale, le jugement dernier, la sentence finale suivront la défaite suprême de l'Esprit mauvais. Ce millénarisme diffère de l'hérésie de Gérinthe, en ce sens qu'il en exclut la partie grossière et les plaisirs charnels ; sur tous les autres points, il n'en diffère pas. Le triomphe des justes, le règne temporel de Jésus-Ghrist, la dernière révolte et la dernière défaite de Satan, ces affirmations sont communes aux deux svstèmes, et ils reposent sur une môme interprétation d'un passage fameux de l'Apocalypse que je veux citer.
(( Et je vis, écrit saint Jean dans l'Apocalypse, je vis un ange descendre du ciel, ayant la clef de l'abime et une grande chaîne en la main.
Et il prit le dragon, l'ancien serpent, qui est le diable et Satan, et il le lia pour mille ans.
Et il le précipita dans l'abime et l'y enferma, et il mit un sceau sur lui, afin qu'il ne séduisit pas les nations, jusqu'à ce que les mille ans fussent accomplis, après quoi il faut qu'il soit délié pour un peu de temps*
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Et je vis aussi des trônes et ceux qui s'assirent dessus, et la puissance de juger leur fut donnée, et je vis les âmes de ceux qui sont morts pour avoir rendu témoignage à Jésus et pour la parole de Dieu et qui n'ont point adoré la bcte, ni son imaee, ni reçu son caractère sur leurs fronts, ou dans leurs mains: et ils ont vécu et régné mille ans avec Jésus-Christ.
Les autres morts n'ont pas vécu jusqu'après les mille ans, c'est ici la première résurrection.
Heureux et saints sontceuxquiontpartàlapremière : la mort n'aura pas de prise sur eux; mais ils seront sacrificateurs de Dieu et de Jésus- Christ, et ils régneront avec lui pendant mille ans.
Et après que les mille ans seront accomplis, Satan sera délié, il sortira de sa prison et séduira les nations qui sont aux quatre coins du monde, Gog et Magog, et il les assemblera pour le combat, et leur nombre égalera celui du sable de la mer.
Et ils se répandirent sur la face de la terre, et ils environnèrent le camp des saints et la ville bien-aimée.
Mais le feu descendit du ciel et les dévora, et le diable qui le séduisait fut précipité dans Tabîme de feu et de soufre, où la bête et le faux prophète seront tourmentés jour et nuit dans les siècles des siècles*
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Et je vis un grand trône blanc, et quelqu'uQ assis dessus, devant la face duquel le ciel et la terre disparurent, et leur date même ne se trouva plus.
Et je vis les morts grands et petits, devant le trône : les livres furent ouverts, et un autre livre, qui est le livre de vie, fut ouvert; et les morts furent jugés sur ce qui était écrit dans ces livres, selon leurs œuvres.
L'enfer et la mort furent précipités dans l'étang de feu, c'est là le sceau de mort.
Et quiconque ne se trouva pas écrit dans le livre de vie, fut jeté dans l'étang de feu. »
Les millénaires s'autorisent de ce texte, en apparence décisif, pour défendre leur croyance consolante; et ils essayent de fortifier encore cette autorité, par ces paroles de Daniel, favorables à la thèse que je viens d'exposer, avec l'apôtre saint Jean : « Et il lui donna la puissance et l'honneur et le royaume, et tous les peuples de toute langue et de toute tribu lui seront soumis... afin que le règne et la puissance, et la grandeur du royaume qui est sous le ciel soient donnés au peuple des saints du Très-Haut (l). »
Le long texte de l'Apocalypse, où il est parlé du triomphe du Seigneur et d'une victoire de mille ans, ne justifie pas, néanmoins, les coujec-
{\) Daniel, vu, 14-27. .
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tures pieuses des millénaristes spirituels. L'apôtre saint Jean dit qu'un temps viendra où la puissance de Satan sera définitivement enchaînée; alors le Seigneur, les justes et la religion chrétienne triompheront, et les vieilles erreurs du paganisme, vaincues, détruites, seront désormais impuissantes contre la vérité divine. Tel est le sens clair et obvie de la pensée du prophète.
Ici, aussi Lien que dans les autres prophètes, dans les Psaumes, les Rois, et dans Aingt endroits des Livres Saints, le nombre mille indique une période indéterminée, une durée très longue et indéfinie (1). La littérature profane aussi bien que la littérature sacrée, nous en donnent de nombreux exemples, et Virgile a dit :
Non anni domuere decem, non mille carinœ (2).
Mais rien n'indique, dans le texte de saint Jean, que ce long triomphe de la justice et de Jésus-Christ aura pour théâtre la terre que nous habitons. Selon l'interprétation la plus naturelle et la plus conforme à l'esprit de la tradition
(1) " Mille anni bcne longiun temporis spatium indicant. nec proprie siint intelligendi; nam In picturis longius et brève temporis spatium non aliter nisi numeris exprimi potest. Millenario autem numéro usus est Joannes, quia is numerus est mysticus apiul Judmos. Tanchutna, ï. 22r». MessiîB tempora sunt mille anni. Multa alla loca ex Rabbinorum scriptis invenies apud Westenium. » (Rosenmuller, Scholia in ApocaL, tom. V, p. 821.)
(2) /Eneidos, lib. II.
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chrétienne, saint Jean veut parler du temps indéfini qui s'écoulera depuis la résurrection triomphante de Jésus-Christ jusqu'à la résurrection générale des corps, à la fin du monde. Pendant la durée, inconnue pour nous, de cet intervalle, lesâmesdesjustes, dépouillées encore du vêtement de leur corps, jouissent déjà dans le ciel, de la gloire et du bonheur de la vision intuitive, tandis que les damnés, séparés aussi de leur corps, souffrent déjà les peines de Fenfer; Jésus-Christ règne donc par sa bonté et par sa justice dans un royaume où l'injustice et la révolte sont inconnues.
Après ces siècles, désignés par l'Evangile, sous le nombre allégorique de mille ans, Jésus- Christ apparaîtra dans sa gloire, les peuples ressusciteront, les temps seront accomplis.
Cette consommation suprême sera précédée d'une effrayante et universelle révolte du génie du mal contre l'Eglise. Les Pères et les saints Docteurs s'accordent à considérer cette dernière et redoutable épreuve comme un des signes précurseurs de la fin des temps ; l'épreuve sera de courte durée, car Dieu aime ses élus, et Satan sera vaincu et enchaîné pour jamais.
Mais il n'est pas parlé des bienheureux, des élus dans cet endroit où l'Apôtre nous représente les nations assemblées au combat. Peuton croire, en effet, que les élus confirmés en grâce, et plongés dans l'extase de la vision béa-
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tifique, au ciel, renonceront un jour, à cette félicité profonde, et descendront sur la terre pour y soutenir des assauts, et livrer des combats sanglants aux ennemis de la vérité? Une telle hypothèse ne vous semble-t-elle pas contraire à la foi et à la raison ? A la foi qui nous apprend, par l'organe infaillible de l'Eglise, que les âmes des justes entrent, immédiatement après la mort, en possession de la gloire béatifique (1), et à la raison qui ne comprend pas pourquoi ces bienheureux renonceraient à cette félicité, et s'incarneraient sur la terre où ils ont déjà vécu !
Tous ces rêves chimériques, ces commentaires inadmissibles de l'Apocalypse, le livre le plus mystérieux qui soit entre les mains des hommes, nous laissent absolument indifférents et incrédules, et nous leur préférons ces paroles souverainement raisonnables de Bossuet, qui nous explique les derniers combats de l'Eglise à laquelle nous appartenons.
« S'il fallait prendre ici au pied de la lettre une ville où Jésus-Christ viendrait régner avec ses martyrs ressuscites et glorieux en corps et en ame, on ne saurait plus ce que voudraient dire ces nations qui viendraient assiéger la ville où il y aurait un peuple immortel, et un Dieu qui réeneràit visiblement au milieu d'eux. Il faut
(1) Conc. gén. de Florence. Sess. iilt. C.ons. Herdonin, t. xi, col. 421. - Conc. de Trente. Sess. XV T.
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donc entendre ici une ville spirituelle, telle qu'est l'Eglise ; un camp spirituel, qui est la société des enfants de Dieu encore revêtus d'une chair mortelle et dans le lieu de tentation ; par conséquent aussi une guerre et un combat spirituel, tel qu'est celui que les hérétiques ne cessent de nous livrer, et qui se redoublera à la fin des siècles, avec un nouvel acharnement. Je ne veux pas assurer qu'il n'y aura point de combats des rois chrétiens contre l'Antéchrist : ce que je veux remarquer, c'est que saint Jean rapporte tout à la séduction, et pour le surplus, c'est un secret de l'avenir où j'avoue que je ne vois rien (1). »
Quand Notre-Seigneur a dit : « Une heure vient, elle est venue, oùles morts entendront la voix du Fils de Dieu, et ceux qui l'auront entendue vivront (2), » sa parole a un sens spirituel. Il n'enseigne pas ici la résurrection des bons et l'anéantissement des mauvais, ni une première résurrection des bons qui précéderait pendant mille ans, la dernière résurrection.
Rien, dans ce texte, n'autorise une telle interprétation. Le Seigneur parle de ceux qui, après avoir entendu son enseignement, se convertiront à la foi, et ceux-là vivront de cette vie spirituelle et surnaturelle réservée aux justes, tandis que les autres seront frappés de mort spirituellement,
1) Bossuet. Tom. II, p. 562. (Édition Vives.) ■2) S. Jean, évang., v, 24, 25.
c'est-à-dire privés de la foi, de la grâce, et de la gloire qui en est la consommation, dans la vie future. Il suffît, d'ailleurs, si l'on veut bien connaître la pensée du Seigneur, de relire cette parole si claire, dans sa menace, conservée dans l'Evangile selon saint Jean : « Ne vous étonnez pas de ceci : une heure vient où totis ceux qui seront dans les tombeaux entendront la voix du Fils de Dieu, et ils sortiront, ceux qui auront fait le bien, pour la résurrection de la vie, et ceux qui auront fait le mal, pour la résurrection du jugement (1). »
Ici la pensée ne permet aucun doute, et nous voyons clairement que tous les morts, bons et mauvais, élus et réprouvés, seront appelés à ressusciter, et rien n'indique qu'une période divine de mille ans succédera, sur la terre, à cette résurrection.
Or, ce jugement redoutable, qui attend et menace toute créature, a lieu immédiatement après la mort ; il n'est plus question, dans l'enseignement chrétien, d'une attente de mille ans.
Les témoignages abondent, précis, décisifs, en faveur de la thèse que nous défendons. Saint
(1) s. .Tean, évang., viii, 56.
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Augustin, saint Ghrysostome, saint Ambroise et un nombre considérable de saints Docteurs, cités avec soin dans le savant Manuel de rhistoire des dogmes chrétiens (1), répètent que les âmes, après être sorties de la prison du corps, comparaissent devant Dieu, qui devient leur juge. Saint Thomas d'Aquin repousse et déclare contraire à l'enseignement de l'apôtre, l'opinion de ceux qui croient que jusqu'au jour du jugement dernier, les bienheureux attendront la récompense du ciel, et les damnés le châtiment de l'enfer (2). Il établit que, manifestement, toute âme séparée du corps, entre dans la vie éternelle, sans délai ; que les justes connaissent et éprouvent, immédiatement après leur mort, les joies de la vision intuitive, et que le jugement dernier, avec l'éclat solennel qui
(1) H. Klée, Manuel de l'histoire des dogmes chréiiens, t. II.
(2) « Opinio qiioriimdam fuit quod animce sanctoruin non punientur in cœlo, nec animae damnatorum panientur in inferno uscjiie ad diem judicii. Quod quidem apparet laisum, ex hoc quod apostolus, // Cor., v, dicit : « Audemus et bonam « voluntatem habemus magis peregrinari a corpore, « et praesentes esse ad DominLim, » quod est « jam non « ambulare per fidem, sed per speciem. >. ut palet ex his quae subsequuntur. Hoc autem est videre Deum per essentiam, in quo consistit vita œterna. Et ideo dicendum est, quod post morteni quantum ad ea quse sunt aniaiae, homo sortitur quemdani immutabilem statum ; et ideo quantum ad prœmium animse, non oportet ulterius differri judicium. Scd quia qusEdam alia sunt ad hominem pertinentia, quœ toto temporis cursu aguntur, quse non sunt aliéna a divino judicio, oportet iterum in fine temporis omnia haec in judicium adduci. Licet enim homo secundum hœc non mereaturneque demereatur, tamen pertinent ad aliquod ejus pryemium vel pœnam. Unde oportet haec omnia aestimari in flnali judicio. » (S. Ih., Sicmm. theol., pars III, qu. LIX, art. vi.)
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doit le marquer, complétera le jugement particulier qui a lieu après la mort. Le savant théologien établit, avec un rare et profond talent d'analyse, que, même après la mort, l'homme se survit à lui-même, en ce monde, par ses enfants, par ses œuvres, ou bonnes ou mauvaises, par ses affections, par les conséquences de ses actions, et que toutes ces choses, qui n'ajoutent rien, sans doute, au mérite actuel et au démérite de l'àme séparée du corps, relèvent, cependant, du second jugement, du jugement universel.
Au IV^ livre des Sentences, dans la quatrième distinction, saint Thomas reprend sa thèse, et il répète encore : « L'homme tant qu'il n'est pas dégagé des liens de la chair, poursuit le cours de son pèlerinage, il est, alors, en état de mérites et de démérites ; mais après ce pèlerinage, le jugement se fait aussitôt, afin qu'il soit immédiatement décidé quel en doit être pour lui le terme, n
L^autorité plus grave des conciles généraux ne nous fait pas défaut : « Nous croyons, disent les Pères du Concile général de Lyon, en 1271, nous croyons que les âmes de ceux qui, après le baptême, ne contractent aucune souillure, et de ceux qui, après avoir péché, en ont été purifiées, ou pendant la vie, ou après la vie, sont aussitôt reçues dans le ciel. » — « Ces âmes, dit le concile de Florence, en 1439, ces âmes des
justes voient clairement Dieu lui-même, tel qu'il est dans l'unité de nature, et la trinité des personnes, toutefois d'une manière inégale, selon la diversité des mérites de leur vie. » — La vingt-cinquième session du concile de Trente continue cet enseignement, en déclarant « que les âmes saintes qui n'ont rien à expier, entrent aussitôt, après leur mort, en possession de la vision béatifîque. »
Voilà l'enseignement continu , ferme et évident de l'Eglise catholique.
On ne conçoit pas le royaume des élus, sur la terre, exposé encore à des épreuves, et à l'assaut suprême d'une armée au service de Satan. Notre esprit demande qu'un jour, le Christ triomphant, ressuscité, apparaisse dans l'éclat de sa gloire et la majesté de sa puissance ; notre cœur désire qu'un jour, l'Eglise outragée, persécutée, pendant la vie, par les violents, soit vengée de ses ennemis; notre conscience, ellemême, désire que les justes et les martyrs, les défenseurs et les témoins de la justice, apparaissent, enfin, en présence des méchants confondus; nous sommes loin de le contester. Mais ce retour divin, ce triomphe de la justice est indépendant et très différent des rêves du millénarisme.
Que ce retour se fasse ici-bas, sur cette terre, rien ne l'exige, car le théâtre matériel est un accessoire inutile. Ce que nos vœux appellent,
c'esHa confrontation des justes et des méchants, de l'Eglise et de ses persécuteurs, et l'éternelle confusion de ces derniers.
Il est vrai que quelques Pères de l'Eglise, trompés par le témoignage, trop facilement accepté^ du vertueux Papias, etpar une fausse épitre attribuée à saint Barnabe, adoptèrent Terreur des millénaires spirituels.
On peut suivre encore la trace de cette erreur dans les écrits célèbres de quelques docteurs de l'Eglise, jusqu'à la fin du iv^ siècle; à ce moment, elle succomba en Orient et en Occident sous les coups de la dialectique savante et serrée de saint Ephrem, de saint Grégoire de Nysse, de saint Basile le Grand, de saint Grégoire de Nazianze, de saint Epiphane, de saint Jérôme et de saint Augustin.
Bepoussée du giron de TEglise catholique, l'erreur s'est réfugiée dans les écrits des théologiens protestants. Sous le nom de congrégation de Saints du dernier jour, il s'est formé en Angleterre et aux Etats-Unis, des églises nouvelles et ardentes, qui continuent encore aujourd'hui la tradition millénaire, et qui s'autorisent de quelques textes de l'Evangile et de l'Apocalypse, mal compris- et faussement interprétés, pour saluer et attendre le prochain avènement du Messie triomphant.
Rêves inutiles, vaines espérances! Jusqu^au dernier jour de l'histoire de ce monde, l'homme
sera témoin de la lutte ardente et passionnée du mal contre le bien, et il sera condamné à combattre et à souffrir, dans le châtiment de la chute originelle et dans l'épreuve de sa liberté.
La paix universelle et le triomphe millénaire de la justice sont des utopies dangereuses, des illusions inutiles, des rêves qu'il faut chasser.
Nous préférons aux promesses des mystiques illuminés, de la congrégation des Saints du dernier jour, la foi chrétienne et ses fermes espérances. Nous savons qu'un jour, la justice triomphera définitivement des. révoltes de la liberté humaine, et que l'Eglise, avec Jésus- Christ, son chef et son fondateur, régnera dans la paix, la joie et la gloire; mais les hommes ne verront pas sur la terre l'aurore de ce grand jour: ce règne et ce triomphe appartiennent à l'éternité (1).
(1) Nous donnons à la fin de ce volume une note importante sur les rapports du m^illénarisme et des erreurs socialistes, à tous les moments de l'histoire.