‹ L'Autriche a voulu la grande guerreChapitre 11 sur 84 · LA PRESSE SERBE AVANT L'ATTILNTAT · texte numérisé non relu

LA PRESSE SERBE AVANT L'ATTILNTAT

CET exemple est loin d'èlre unique. Huit ou dix pages du Livre Ronge sont consacrées à la reproducilon d'extraits de la presse serbe. Beaucoup ne sont pas plus démonstratifs que l'extrait de la Samoiiprava.

On dénonce et flétrit la Politika parce qu'elle a dit, le 18 avril 1911 : u A l'exception de quelques individus cyniques, personne en Serbie ne verrait avec plaisir le roi Pierre faire un voyage à A'ienne et à Budapest. Par l'annexion de la Bosnie-Herzégovine, on a détruit, une lois pour toutes, la possibilité d'une amitié entre la Serbie et l'Autriche- Hongrie. C'est le sentiment de chaque Serbe. »

On dénonce et flétrit les Beogradske Nouine parce qu'ils disent, à la même date, sur le même sujet : « La plupart des hommes de gouvernement désapprouvent, eux aussi, la visite projetée du roi Pierre à l'empereur François- Joseph. La tempête d'indignation qu'a déchaînée dans le monde serbe tout entier le projet de voyage du roi se comprend parfaitement. »

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On dénonce et flétrit le Mali Journal du 19 avril 1911 parce qu'il dit : « Une visite du roi Pierre au souverain de l'Autriche- Hongrie serait une offense à toute la nation serbe. Par cette visite, la Serbie perdrait le droit déjouer le rôle d'un nouveau Piémont. Les intérêts serbes ne coïncideront jamais avec ceux de l'Autriche. »

Toutes ces citations sont entières. Alors que le comte Berchtold a choisi dans les innombrables articles publiés par la presse serl)e au sujet de l'annexion les phrases les plus ardentes, les opinions les plus violentes, les termes les plus brutaux, et leur a donné encore une force particulière en les séparant du contexte, je ne supprime rien de ce qu'il veut bien nous livrer pour justifier son accusation. On se demandera où est le crime dans ces protestations patriotiques. On se demandera même si l'argument que le comte Berchtold veut tirer de ces lignes douloureuses ne se retourne pas contre sa thèse. Ce qu'elles attestent, en ellel, c'est quele Gouvernement serbe, loin de pousser à la haine de l'Autriche et de prendre attitude d'irréconciliable hostilité, cherchait, à ce moment précis, à se rapprocher d'elle et manifestait par une humiliante démarche son désir d'établir des rapports amicaux. L'opinion i)ubliquc protestait, s'indignait, l'interdisait. Mais quel droit r Autriche-Hongrie a-t-ellc d'exiger que l'opinion publique serbe lui soit favorable ? Ne doit-il pas lui suffire que l'altitude du Gouvernement soit correcte?

Dans toute l'année 1912, deux articles seulement sont signalés comme coupables. L'un d'eux, du lialkan, prévoit qu'une guerre entre les deux pays est inévitable. L'autre,

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du Trgovinski Glasnik, paru le 18 avril, dit : « L'Aulriche- Ilongric se disloque de toutes parts. Ce qui se passe au delà du Danube et de la Save, ce n'est plus une crise allemande magyare, bohémienne ou croate, c'est une crise générale de l'Autriche, une crise de la dynastie elle-même. Nous autres, Serbes, nous pouvons assister avec satisfaction à une évolution de ce genre en Autriche. »

En 1913. dans l'enivrement des victoires que la Serbie a remportées, le P/é/non/ dit, le 8 octobre: « Ily a aujourd'hui cinq ans qu'à la suite d'un décret impérial la souveraineté du sceptre des Habsbourg a été étendue sur la Bosnie-Herzégovine. La douleur qui a été causée parla au peuple serbe sera encore ressentie par lui pendant des années et des années. Anéanti, couvert d'opprobres, le peuple serbe gémissait dans le désespoir. Lepeupleserbe a lait le serment de se venger afin de conquérir sa liberté par un acte d'héroïsme. Ce jour-ci a réveillé l'énergie qui s'était déjà assoupie et le héros rendu à la vie cherchera la liberté aujourd'hui, alors que les tombes serbes ornent les pays serbes, alors que la cavalerie serbe a foulé les champs de bataille de la Macédoine et de la vieille Serbie. Le peuple serbe, après avoir rempli sa mission dans le Sud, se tourne du côté opposé, d'où lui parviennent les gémissements et lespleurs de ses frères serbes, vers le pays où se dresse la potence. Des soldats serbes, qui luttent à cette heure dans le royaume de Douchan avec les Albanais soulevés contre nous par l'Etat qui nous a pris la Bosnie-Herzégovine, ont fait aujourd'hui le serment de marcher contre la « seconde Turquie », comme ils ont marché, avec laide de Dieu, contre la Tur-

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quie balkanique. Ils prêtent ce serment et espèrent que le jour de la vengeance approche. Une Turquie a disparu : le Dieu serbe, dans sa bonté, nous accordera la disparition de la « seconde Turquie ».

Je ne prétends, certes, pas que cet article fût habile, ni prudent. Il était peu sage d'exprimer de semblables espérances sous cette forme provocante. Mais depuis quand un pays, petit ou grand, peut-il être rendu tout entier responsable des excès de plume d'un journaliste ? En fait, ce sont précisément ces combats en territoire albanais, « dans le royaume de Douchan», qui motivèrent, peu de jours après, un insolent ultimatum de l'Autriche. Le gouvernement serbe était si loin d'avoir des intentions belliqueuses qu'il se soumit aussitôt.

Le comte Berchtold, dans le but de fortifier sa thèse d'une presse criminelle, multiple les extraits pour les premiers mois de 1914.11 lui importait fort, en effet, de démontrer que l'Autriche était déjà une victime, bien avant l'attentat du 28 juin. Je reproduis ici cette page tout entière, parce qu'il ne saurait y avoir de meilleure réfutation du Livre Ronge que le Livre Rouge lui-même.

Le 14 janvier 1914, on lit dans la Pravda : « Nos vœux de bonne année s'adressent en toute première ligne à nos frères non encore délivrés et qui gémissent dans la servitude de l'étranger. Que les Serbes tiennent bon ! Kossovo a été suivi de Koumanovo, et notre marche triomphale n'est pas encore terminée. »

Les Novosti donnent, le 18 janvier, une photographie de la bénédiction des eaux en Bosnie, avec ce texte : « Même

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dans les localités qui gémissent sous le joug de l'élranger, les Serbes conservent leurs coutumes jusqu'à ce que le jour de la liberté les trouve débordants d'enlbousiasme. »

Le Zai?as/a avoue, en janvier, à une date qui n'est pas donnée par le Lii>re Rouge, que « la Serbie excite les Serbes sujets austro-liongrois à la révolte ».

Le Mali journal écrit, le 9 mars : « La Serbie ne saurait oublier le bruit que François-Ferdinand a fait avec son sabre à l'occasion de l'afTaire de Scutari. » Le 4 avril, le même journal dit encore : u Les hommes d'état autrichiens, ; qui ne font qu'une politique de haine, une politique de , bureaucrates sans largeur de vue, préparent eux-mêmes j la ruine de l'Etat. »

La. Pravda du 8 avril déclare que « l'Autriche a perdu aujourd'hui ses droits à l'existence ».

Dans leur numéro de Pâques, « toutes les feuilles serbes expriment l'espoir que les frères, qui ne sont pas encore délivrés et qui gémissent sous le joug, fêteront bientôt eux aussi une joyeuse résurrection ».

La Tribuna du 13 avril dit : « Les pacifistes ont inventé un nouveau mot à effet, celui de « patriotisme européen ». Mais ce programme ne pourra être rempli que lors du démembrement de l'Autriche. »

Le Mali Journal du 12 mai dit : u Ce qui dans la vie privée s'appelle crime, s'appelle en Autriche politique. L'histoire connaît un monstre, et ce monstre s'appelle l'Autriche. »

C'est tout.

Voilà donc ce que, dans plusieurs années, années de guerre, années de victoire et d'exaltation, voilà ce que l'exa-

men de la presse serbe le plus attentif à la fois et le moins scrupuleux a pu (ournir d'arguments au Ballplatz pour justifier son attitude !

Encore ne saurait-on affirmer que beaucoup de ces citations ne soient en réalité des résumés tendancieux ; ni que, lors même qu'elles sont exactes, on n'en charge pas le sens en les isolant ; ni que TAutriche-Hongrie n'ait pas eu des agents plus ou moins inconscients dans la presse serbe. Ce qui est certain, dans tous les cas, c'est que les opinions exprimées par la plupart de ces journaux n'excèdent point ce qui est licite, et même respectable. Ce qui est certain encore, c'est que les opinions les plus violentes sont exprimées dans les feuilles qui ont le moins d'importance poli-B tique et de crédit. Ce qui est certain enfin, c'est que, dans la Samoupraua, dont le Livre Ronge signale les rapports intimes avec le ministère des Affaires Étrangères, on n'a pu trouver, en trois ans, que ces sages conseils, — qui lui sont cependant reprochés — : a Ce n'est pas à l'aide d'excès et d'injures que nous cxprimeronsle véritable patriotisme. Seul un travail calme et digne mène au but. »

Ces exemples suffisent à montrer l'importance qu'il convient de donner aux doléances du comte Berchtoldsur les excitations de la presse et son « langage effréné ».

Ce n'est point à dire que, vives ou modérées, les protestations de Belgrade relatives à l'annexion de la Bosnie- Herzégovine n'eussent pour l'Autriche rien de désagréable et d'inquiétant. Mais elles ne dépassaient pas la mesure de ce que, dans toute l'Europe et dans le monde, doivent se résigner à entendre les Puissances qui se sont faites ou

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ngrandles par des coups de force el n'ont pas même Tin Irlligence de s'appliquer à rendre leur joug facile. Le mouvement irrédentiste ne s'exprimait pas, en somme, sur les bords de la Save et du Danube avec plus de violence que sur la côte de l'Adriatique et y trouvait beaucoup moins d'appui auprès des autorités suprêmes (').

(') « La Navodna Odbrann (la grande socirlc'; paliiolicpic scrLe), dans son hut cl dans ses procèdes, ressemblait fort h la Jeune Ilalie qui, pondant Ircnlc ans, sous la direction de Mazzini, prépara les Italiens à la lulle contre l'Autriche. Elle avait aussi bien des points communs avec le Tugenbiind fondé en Prusse quand ce pays gisait, prostré, sous la domination de la France, el dont le but était d'éveiller la conscience de la nation allemande pour qu'elle réalisât son unité. Comme il arrive toujours dans de telles circonstances, ces ligues, constituées pour une légitime préparation à la guerre et à la révolution, acceptent parfois d'aulrcs cl plus répréhenslbles méthodes. L'assassinat politique est un crime |)our lequel il y a ni excuses, ni circonstances alléniianlcs ; mais, historiquement, c'est vui fait qu'il n'y a pas d'exemple d'un pays où la volonté de s'alTranchir, quand elle prend la forme des sociétés secrètes, n'ait pas recouru à ce procédé. Nous savons tous comment des crimes analogues, dont le dernier et le pire fut un attentat contre iN>npoléon 111, ont fait tache dans la bataille de l'Italie pour sa libération. Nous nesommes pas nous-mêmes sans avoir fait quelque expérience de même nature, en Irlande. Et ceux qui étudient les procédés de la Narodnn Odbrana y trouvent une curieuse ressemblance avec le mouvement national allemand qui suivit la guerre de libération, en 18 1 5. Quand je lis que de jeunes hommes, à peine sortis du collège, ont appris à se servir de la bombe cl du revolver, mon esprit va aux jeunes étudiants d'iéna et de Giessen qui suivaient les cours des frères Follon el apprenaient de la même façon l'usage des armes avec

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On objecte parfois que la situation était différente, que Serajevo ne pouvait être considérée comme Triesle, ni la Bosnie-Herzégovine comme une Alsace-Lorraine. Ces provinces n'appartenaient plus à la Serbie depuis de longs siècles. Elles ne lui avaient pas été prises par l'Autriche. C'est la Turquie qui les avait enlevées aux Serbes, et c'est à la Turquie que 1 Autriche les avait enlevées à son tour.

Il est vrai. Mais, sans même rappeler qu'elles comptaient dans le glorieux empire de Douchan et que le droit des nations ne se prescrit pas, il reste ceci qu'elles sont, — personne ne le conteste, — peuplées de Serbes. Il y a quelque chose d'insolent, un cynique défi à l'équité dans cette argumentation de l'Autriche que des terres prises aux Turcs devaient être indifférentes aux Serbes, alors même que c'est aux Serbes que les Turcs les avaient prises, que les races ne s'y étaient point mêlées, que le sentiment de la nationalité s'y maintenait toujours aussi vivace, — assez fort pour résister dans une large mesure aux dissentiments que la différence de religion avait provoqués et entretenus dans la minorité convertie à 1 islamisme et, par ce fait même, fort avantagée au point de vue social.

On objecte aussi qu'il y avait eu un renoncement officiel de la Serbie. C'est exact. Mais que valait-il ? Le comte Berchtold y cherche ses principaux arguments. Il y attache, ou veut paraître y attacher une décisive importance. Il le

lesquelles ils comptaient alTrancliir leur pays en assassinant ses tyrans ». J. W\ IIkaulam, The hislory of Twelve Dnys, pp. 8 cl c).

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rappelle dans sa Noie du 23 juillet, dans son Mémoire du 2ô, et encore dans la Préface du Livre Rouge. II va jusques à en déformer le caractère, j)ar une omission importante, pour lui donner une signification plus précise.

« Le 31 mars 1909, écrit-il, l'envoyé royal serbe près la cour de Vienne a, sur l'ordre de son gouvernement, fait au gouvernement impérial et royal la déclaration suivante : « La Serbie reconnaît n'avoir pas été lésée dans ses droits par les faits qui se sont déroulés en Bosnie et que, en conséquence, elle se rangera aux décisions que les Puissances prendront en vertu de l'article 25 du traité de Berlin. Tout en suivant les conseils des Grandes Puissances, la Serbie s'engage à renoncer à l'attitude de protestation et de résistance qu'elle a adoptée depuis octobre dernier au sujet de l'annexion, et elle s'engage, en outre, à modifier l'orientation de sa politique actuelle envers l'Autriche- Hongrie et à vivre dorénavant avec cette dernière sur le pied de bon voisinage. »

Mais cette façon de présenter les faits est par trop incomplète. Elle donne l'impression d'un engagement pris envers l'Autriche et dont la rupture, -»- en admettant qu'elle se soit produite, — autorisait des représailles autrichiennes. En réalité, c'est envers toutes les Grandes Puissances que la Serbie s'était engagée. C'est à toutes les Grandes Puissances qu'elle avait fait son humble déclaration ('). Par

( ') C'est ce qu'un grand journal anglais a très justement, mais un peu tardivement, fait observer : « L'Angleterre ne peut approuver par son indifférence qu'une puissance se constitue juge, juré

suite, si elle manquait à sa promesse, c'étaient toutes les Grandes Puissances qui devaient être juges et agir. L'intervention isolée de l'Autriche n'était licite que si les autres nations, informées et consultées, refusaient d'intervenir elles-mêmes. Or, on sait que, tout au contraire, la Russie, l'Italie, l'Angleterre, la France se sont dès la première heure offertes pour négocier.

Cette observation faite, tout n'est pas dit. L'histoire de 1 annexion de la Bosnie-Herzégovine et des longs, des mystérieux pourparlers qui la précédèrent excéderait de beaucoup le cadre de cette étude. Si elle n'a pas encore été écrite, du moins entièrement, c'est peut-être qu'elle n'est glorieuse pour personne, ni pour ceux qui ont pris, ni pour ceux qui ont laissé prendre, à la suite de marchandages où, d'ailleurs, ils furent dupés. Pour le moment, il suffit de retenir que la question bosniaque avait un caractère international reconnu par l' Autriche-Hongrie, puisqu'elle négocia pendant des années avec la Russie avant de la résoudre, et que l'on ne contestait pas, au moment de l'annexion, le dommage subi par la Serbie, puisqu'on lui promettait et lui cherchait, plus ou moins sincèrement, une compensation, qu'elle ne reçut jamais.

On devine bien que le comte Berchtold ne rappelle pas ces circonstances dans une période où toute sa politique consiste à soutenir : d'une part, que la Serbie a manqué

et témoin dans un procès fondé sur une mission confiée non pas à celte puissance, mais à un groupe d'Etats, dont elle-même, Angleterre, fait partie. » Moniiiuj Post du 27 juillet I9i4«

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