LA PRESSE SEUUE AVANT L 'ATTENTAT
h la foi jurée ; d'aulre pari, que la Russie n'a aucun droit de se mêler des questions serbes.
Toutefois, sans le vouloir, il fait des aveux que l'on ne doit pas négliger, a L'hostilité acharnée, écrit-il, et la profonde désillusion que provoqua en Serbie l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine démontrent clairement jusqu'à quel degré le royaume des bords de la Save avait haussé ses espérances et combien il se croj'ait près du but désiré avec tant d'ardeur. Elles conduisirent ce pays, en proie aux excitations et à l'égarement, au seuil de la guerre. Abandonné par la puissance protectrice de la Russie qui, à cette époque, ne considérait pas encore ses armements comme suffisants, le gouvernement serbe se vit obligé, au printemps de l'année 1909, de déclarer solennellement, à la face de l'Europe, qu'il reconnaissait la réorganisation du droit constitutionnel et international résultant de l'annexion et qui, il en convenait, ne lésait pas les intérêts de la Serbie ('). »
(*) Livre Roage auslro-hongrois. Préface.
Il est nécessaire de rappeler ici que ce que le comte Bcrchtold appelait modestement une « réorganisation du droit constitutionnel et international » était, en réalité, la violation formelle d'un traité. L'article 26 du Traité de Berlin était ainsi conçu :
« Les provinces de Bosnie et d'Herzégovine seront occupées et administrées par l'Autriche-Hongrie ».
Et voici l'acte « réorganisant » le droit :
« La Bosnie et l'Herzégovine sont arrivées aujourd'hui — grâce au travail assidu de l'administration austro-hongroise — à un haut degré de culture matérielle et inteUectuelle. Le moment paraît
Ce n'était rien apprendre à personne que de dire combien la Serbie avait été désolée et déçue. Pour parler franc, il eût convenu d'ajouter que sa douleur était naturelle parce que c'étaient des frères de race que l'on déclarait séparés d'elle à jamais, et que sa déception se justifiait parce que l'Autriclie-Hongrie avait pris solennellement, « à la face de l'Europe », l'engagement d'occuper ces provinces à titre provisoire et pour y assurer l'ordre. Peut-être aussi le comte Berchtold n'eùt-il pas dû négliger d'expliquer comment, s'il admettait en 1909 que les intérêts slaves fussent engagés dans les questions danubiennes et balkaniques, engagés au point que la Russie ne fît pas la guerre seulement parce qu'elle n'était pas prête, comment il pouvait soutenir, en 1914, que la Russie n'avait rien à voir dans la querelle austro-serbe, et comment il osait faire donner à l'Europe, par ses diplomates, l'assurance qu'on se contenterait à Saint-Pétersbourg d'élever des protestations de pure forme ?
En définitive, dès ces premières lignes du Livre Rouge, l'aveu éclate. Si, dans la préoccupation de ses avantages matériels et de son prestige moral en orient, la Russie a pensé à la guerre en 1909, alors que l'on portait atteinte seulement aux espérances de la Serbie, ou, si l'on veut, à
donc venu de couronner l'œuvre entreprise en octroyant à ces pi"o- \inces les bienfaits d'un régime autonome et constitutionnel ardemment désiré par la population entière ».
Il faut entendre par « la population entière » quelque milliers d'Allemands immigrés, de fonctionnaires et de religieux de tous ordres.
LA. l'UESSE SKUBE AVANT I. ATTENTAT 33
SCS « illusions », comme l'a dit avec quelque brutalité un diplomate anglais ('), elle devait nécessairement faire la guerre en 1914, alors que l'on en poursuivait l'asservissement ou la destruction. Et, s'il en est ainsi, quel aspect de monstrueuse hypocrisie ne prennent pas toutes ces assertions optimistes, ces déclarations lénifiantes que prodiguaient le comte Berchtold, à Vienne, ses représentants, à l'étranger, avec un succès si réel que les ambassadeurs prenaient leurs vacances au cours de ce tragique mois de juillet où se décidait la mort de millions d'hommes, que la Note du 23 juillet éclata comme un coup de foudre, et qu'après ce coup de foudre encore les chancelleries négocièrent, ne perdirent pas toute espérance ?
Sans doute, ceci subsiste que la Serbie avait fait une déclaration de renoncement et que, dans la mesure où la presse d'un pays traduit la volonté du Gouvernement et l'engage, elle n'avait pas renoncé. Etait-ce donc une forfaiture ?
Il faut ici se rappeler les termes mêmes dont use le
comte Berchtold : « Le Gouvernement serbe se vit obligé ».
Ce fut (' obligé ». en effet, c'est-à-dire le couteau sur la
i gorge, qu'il promit. Il n'avait pas d'autre alternative que
; promettre ou disparaître. L'Europe était à peu près indif-
; férente à son sort. La Russie, mal relevée de ses défaites et
de ses troubles intérieurs, était impuissante. Il promit. Ce
fut exactement l'acte d'un homme qui jette sa bourse pour
sauver sa vie. Cet homme serait-il tenu de ne pas se dé-
') Sir Charles Hardinge.
fendre dans une occasion meilleure? Si même la Serbie avait rompu un pacte ainsi imposé, aucune puissance au monde n'aurait le droit de lui reprocher.
Mais elle ne l'a pas fait. Elle n'a pas manqué à sa promesse, violé l'engagement pris. Le Livre Rouge ne contient pas un seul lait précis qui l'accuse. Les quelques lignes que l'on vient de lire dans la Préface sont tout ce que le Ballplatz trouve à lui opposer. Le comte Berchtold examine ensuite longuement l'attitude de la Russie et rejette sur elle oute la responsabilité de la guerre. Nous verrons par la suite ce que vaut son argumentation à cet égard. Pour le sujet qui nous occupe ici, c'est assez de noter que sur la responsabilité de la Serbie il ne dit rien de plus.
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CHAPITllE IV
LES AGENTS AUSTRO-IIOiNGROIS EN SERBIE
ERAiT-CE donc qu'il veuille laisser parler les faits el que, par exemple, il compte sur les dépêches qu'il publie pour faire la pleine lumière? On a peine à le croire.
Il en est tout au plus une dizaine qui soient des pièces directes, venant de Belgrade ou y allant, et, dans ce nombre, on en cherche vainement une qui ait une iorce probante.
A ce sujet, une première remarque s'impose. Pas une seule fois, du 28 juin au 23 juillet, le Ballplatz n'a discuté, négocié avec le cabinet de Belgrade. La première dépêche du comte Berchtold au représentant autrichien en Serbie est la Note du 23 juillet. A cela se sont bornés tous les efforts d'entente, de conciliation.
Si même on admet que la réponse serbe, remise le 25, ait paru insuffisante ; si même on admet qu'elle ait justifié la rupture des rapports diplomatiques ; il resterait à expli- Iquer pourquoi avant la remise de cette réponse, avant la remise de la Note, dans les trois semaines qui suivirent
36 l'autriche a voulu la gra>de guerre
l'attentat, l'Autriche-Hongrie ne fit rien pour s'assurer des dispositions de la Serbie, et pourquoi elle n'envoya d'instructions d'aucune sorte à son représentant; ou bien pourquoi les instructions qu'elle envoya ne peuvent être reproduites dans un livre qui entreprend de démontrer la correction de l'Autriche-Hongrie, son esprit de conciliation, son droit à recourir aux armes.
A défaut de dépêches émanant du comte Berchtold, nous avons celles de ses agents à Belgrade, Nisch, Uskub, ou plutôt celles que l'on a jugées propres à nous éclairer. Il convient donc de les lire avec soin.
La première, envoyée de Belgrade le 27 juin, est du chevalier de Storck, conseiller de légation. M. de Storck est bouleversé par la catastrophe. Il n'a que la force de relater quelques faits. La Serbie a célébré, le 28 juin, l'anniversaire de la bataille du Champ des Merles « avec plus de solennité qu'autrefois » ; le Gouvernement, qui a eu connaissance de l'attentat vers cinq heures de l'après-midi, n'a interrompu la fête nationale qu'à dix heures du soir. « Officieusement, et dans l'obscurité, elle a continué longtemps encore. »
A tenir ces faits pour exacts, quelle charge constituentils? Mais M. de Storck a aussi des observations et des impressions à communiquer. Elles sont intéressantes à signaler parce que, dès le lendemain du drame de Serajevo, on y trouve toute l'argumentation que le ministre autrichien des Affaires Etrangères et ses représentants s'efforceront par la suite d'accréditer.
« Grâce à la propagande fomentée sous l'égide du Gou
LES AGE:<ïS austro-hongrois en SERBIE 37
vcrncment royal, écril-il, grâce aux excitations de la presse,
; qui (lurent depuis des années, c'est nous qui, à la place des
\ Turcs, jouons le rôle d'ennemi héréditaire. » Les trois
[ jeunes auteurs de l'attentat de Serajevo : Princip, Ca-
brinovitch et l'inconnu qui a jeté des bombes « paraissent
s'être proposés une réédition du drame qui s'est déroulé
dans le Kossovopolje ».
Après cette perfide allusion à l'assassinat du Sultan Mourad par Miloch Obilitch en 1389 ('), et pour finir, ce trait : « On m'a rapporté — témoins oculaires — que des gens I sont tombés de joie dans les bras l'un de l'autre, et qu'on I entendait des remarques dans le genre de celles-ci : « C'est I bien fait pour eux, voilà assez longtemps que nous attendons cela n ; ou bien : « Voilà l'annexion vengée (-) ».
M. de Storck est un homme d'ordre. Il n'oublie rien. Désormais le comte Berchtold est muni. Mais le public eurol)éen, plus difficile, ne pensera pas que la célébration d'une grande fête nationale,et même la glorification d'un attentat commis au xiv'= siècle sur un oppresseur, puissent légitimer, en 1914, l'écrasement d'un petit peuple par une grande Puissance. Le public européen ne pensera pas davantage
(') Il convient de préciser les circonstances de cet assassinat. Le sullan Mourad avait envahi l'empire serbe à la tête d'une armée de Soo.ooo hommes. Les Serbes n'étaient pas lOO.ooo.DansIa nuit mi des gendres du Tsar (Miloch Obilitch) se glissa jusqu'à Ja tente du sultan et le fua. Il périt le lendemain dans les tortures et l'arnijc serbe, par suite do la délcclion d'un traître, fut battue dans la plaine de Kossovo (Champ des Merles).
(-) Livre Rouge auslro-hongrois, n" i.
que les extraits de la presse serbe soumis par le Livre Ronge à son appréciation justifient l'opinion du chevalier de Storck ou celle du comte Berchtold. Et, enlin, il se refusera prudemment à admettre le témoignage d'espions que' l'on dénomme, avec un soin pudique, « témoins oculaires », observant, d'ailleurs que, même établis, ces témoignages de satisfaction donnés privément étaient inconvenants, non pas criminels, et, à tout prendre, n'engageaient que la responsabilité morale de leurs auteurs.
La seconde dépêche, datée du 31 juin, est courte, mais fort caractéristique. Le trop sensible et susceptible conseiller de légation écrit qu'il a demandé à M. Pachitch :
« Quelles mesures la police royale avait prises ou comptait prendre pour suivre la piste des auteurs de l'attentat notoirement tramé en Serbie >^. A quoi le ministre des Af- | faires Etrangères répond : « que jusqu'ici la police ne s'était pas du tout occupée de cette affaire (') ».
Toute la mauvaise foi autrichienne éclate en ces quelques lignes, et son parti pris.
Dans la Note du 23 juillet, le Ballplatz a grand soin de prétendre, — et, en apparence, du moins, il y est autorisé à cette date, car trois semaines d'instruction ont pu et dû lui donner des lumières sur ce point, — il a grand soin de prétendre que c'est « à la suite des déclarations et des aveux des auteurs criminels de l'attentat du 28 juin » qu'il apparaît clairement u que le meurtre de Serajevo a été pré-
(1) Livre Roiuje austro-honfirois, n° 2.