‹ L'Autriche a voulu la grande guerreChapitre 14 sur 84 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Li: DOSSIER AUTRICHIEN

Au surplus, M. de Giesl ne jouit pas d'une faveur exceptionnelle. Les agents autrichiens en Serbie ont tous, sans distinction, ou du moins paraissent tous avoir une influence si grande sur le Ballplatz qu'il leur prend sans vergogne tous leurs arguments, même les plus déraisonnables.

On se rappelle que M. de Storck, simple conseiller de légation, avait, le 30 juin, insidieusement demandé à M. Pachitch quelles mesures il avait prises pour suivre la piste des auteurs de l'attentat, « notoirement tramé en Serbie », et que M. Pachitch s'était contenté de répondre qu'il n'avait pas eu jusqu'ici à s'occuper de cette ailaire. Nulle plainte, en effet, ne lui était encore transmise, et rien, à celle date, ne pouvait engager la responsabilité serbe, puisque l'instruction était à peine ouverte.

Le 23 juillet, le comte Berchtold reprend ce grief et, disons-le, sous une forme plus maladroite encore que son représentant à Belgrade. Dans ses recommandations au comte

MensdorfY pour obtenir de l'Angleterre « un jugement objectif » sur laXote, il le prie de laire observer à Sir Edward Grey que la Serbie avait eu toute lacililé d'enlever à la démarche autrichienne son caractère comminatoire. « Elle aurait pu prendre spontanément, écrit-il, toutes les mesures nécessaires pour ouvrir en territoire serl)e une enquête sur les auteurs de l'attentat du 28 courant ('^ et en découvrir les complicités qui, en ce qui concerne l'attentat, conduisent, la preuve en est faite, de Belgrade à Serajevo. Jusqu'à ce jour le Gouvernement n'a encore rien entrepris à cet égard, quoi qu'un grand nombre d'indices notoirement connns nous permit de remonter à Belgrade (^) ».

Je ne pense pas que l'on puisse rien imaginer de plus grossièrement perfide que ces quelques lignes. Le 30 juin, il était absurde d'insinuer que le Gouvernement serbe aurait dû ouvrir une instruction sur un crime commis dans un Etat voisin par des hommes dont on ne connaissait même pas encore la nationalité. Le 23 juillet, c'était absurde, odieux et maladroit. A parler net, cela équivalait à dire son mécontentement et sa déception de ce que le Cabinet de Belgrade ne s'était pas empressé de reconnaître que sa culpabilité était probable, sinon certaine. Qu'un

(*) Cette dépôclie étant écrite le 23 juillet, il faut lire : l'attentat du « 28 juin et non du « 28 courant ». On doit observer à ce propos que tous les livres diplomatiques : le serbe, le russe, l'autrichien, 'anglais, l'allemand ont été traduits d'une façon pitoyable, que les négligences y abondent, ainsi que les inexactitudes, et même les contre-sens

(^) Livre Rouge auslro-hongrois, n" 9.

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subalterne trop zélé émette de semblables prétentions, cela se conçoit encore. Mais il est réellement inimaginable ([u'un ministre des AlTaires Etrangères manque à ce point de probité et de tenue. Aucun pays au monde n'aurait eu, dans les mêmes circonstances, une attitude autre que celle adoptée par la Serbie.

On aime <à penser aussi que nul homme d'Etat, sauf M. de Bethmann-Holhveg, n'eût été capable, dans ses hypocrites doléances, d'un aussi maladroit aveu. Les reproches que le comte Berchtold adresse au Gouvernement serbe sont, en efTet, la reconnaissance formelle de sa propre duplicité et de son parti pris d'envenimer le conflit jusqu'au point où la guerre deviendrait fatale.

Il assure — « la preuve en est faite, » dit-il — que les complicités conduisent de Belgrade à Serajevo. Soit. Admettons-le, encore qu'un peu plus loin il revienne involontairement sur cette affirmation et ne parle plus que «d'indices notoirement connus». Soit. Accordons cela. Que veut la logique ? Que veut la coutume internationale ? Elles sont en parfait accord sur ce point : elles veulent que lAutriche-Hongrie fasse part à la Serbie des présomptions ou des charges recueillies et lui demande d'ouvrir une instruction sur son territoire. C'est à la foisla justice, le droit, et la tradition. Et si l' Autriche-Hongrie feint de l'oublier, s'abstient de toute démarche, n'est-il pas évident que c'est parce qu'elle redoute la bonne volonté que l'on aurait mise à lui donner satisfaction et la force que les Puissances amies de la paix auraient puisée dans cette manifestation de la loyauté serbe ?

50 L AuraiGHE a voulu la grande guehhe

Lorsque, le 5 juillet, M. Poincaré exprimait au comte Szécsen « sa convicliou que le Gouveruement serbe se montrerait fort conciliant ('), il savait bien ne pas se tromper en donnant cette assurance. Mais il y avait une condition, c'est que la Serbie serait informée. Comment auraitelle pu se montrer conciliante envers qui ne lui demandait rien? Or c'est le comte Berclitold lui-même qui le déclare : on ne lui a rien demandé (-). On a attendu un geste spontané que la Serbie ne pouvait pas faire, qu'aucun pays dans sa situation n'eût fait qui eût été une suprême imprudence, car on en aurait tout de suite pris texte pour affirmer sa culpabilité (^).

Cependant faisons la part large à l'Autriche. Acceptons

(') Livre Rouge austro-hongrois, n" 4.

M. Bienvenu-Maiiin, dans son entrevue du 24 juillet avec le comte Szécsen, ne s'exprima pas autrement que le président de la république. « Le ministre concéda, écrit l'ambassadeur autrichien, que la Serbie avait le devoir d'agir avec énergie contre les complices éventuels des meurtriers de Serajevo. » {Livre Rouge austro-hongrois, n" II) .

Comment ne l'eùt-il pas concédé ? Mais il sous-entendait nécessairement que l'Autriche, après avoir réuni ses preuves, les communiquerait à la Serbie, comme c'était son devoir et son intérêt pour guider les recherches.

(^) En fait, il n'est pas exact que l'on n'ait rien demandé à la Serbie. Onlui a demandé quelques renseignements qu'elle s'est empressée de donner. Mais je discute ici d'après le Livre Rouge.

(^) A la vérité, le comte Mensdorff n'osa pas insister beaucoup sur cet argument. Livre Rouge austro-hongrois, n° lo.

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