‹ L'Autriche a voulu la grande guerreChapitre 15 sur 84 · LE DOSSIER AUTH1CHIE · texte numérisé non relu

LE DOSSIER AUTH1CHIE

que le coiiilc Berchtold lûl fondé à se plaindre que le Gouvernement serbe n'ait pas de lui-même, officiellement, solennellement, ouvert une instruction judiciaire. Admettons, pour la discussion, que l'Autriche ait eu le droit de s'attendre à ce procédé, à cet aveu. Si, à Vienne, on n'avait que le légitime désir de voir les coupables punis, il y avait une façon d'agir très simple, avant l'envoi de la Note, et qui prenait un caractère obligatoire après l'envoi. Elle consistait à faire l'Europe juge du débat.

La Serbie avait pris, « à la face de l'Europe », des engaî^ements dont l'instruction de Serajevo établissait qu'elle ne tenait point compte. Quoi de plus naturel que de s'adresser aux Puissances qui avaient reçu sa parole et, mettant sous leurs yeux les preuves de cette mauvaise foi, quoi de plus naturel que de leur demander des sanctions et des garanties '? Elles ne pouvaient s'abstenir sans forfaiture.

Si, d'ailleurs, elles repoussaient cette juste plainte, refusaient de dire le droit, quelle force morale ne donnerait pas à l'Autriche-Hongrie, dans son recours aux armes, le sentiment de l'excellence de sa cause, et quelles sympathies ne trouverait-elle pas dans le monde entier, témoin de sa modération ?

Enfin, si ces considérations n'étaient pas encore suffisantes, il en était une dernière qui devait, semble-t-il, déterminer leBallplatz, et c'est qu'il avait pris lui-même l'engagement de suivre cette procédure. En même temps, en effet, que le comte Berchtold envoyait le texte de la Note aux ambassadeurs autrichiens dans les capitales étrangères,

il leur envoyait un « commentaire », dont ils devaient simultanément donner communication aux Gouvernements auprès desquels ils étaient accrédités.

Ce commentaire est tout entier consacré à l'exposé des griefs austro-hongrois. Il résume la Note, le Mémoire, la Préface du Livre Roage et ne contient rien de nouveau, si ce n'est la déclaration que le Gouvernement impérial et royal tient à la disposition des Grandes Puissances « un dossier élucidant les menées serbes et les rapports existant entre ces menées et le meurtre du 28 juin (').

Donc, le 22 juillet, l'Autriche se reconnaissait tenue de

(') Livre Roage ausiro-hongrois, n° 8.

Rien n'était, en réalité, moins probant que ce dossier. Lorsquele comte Szapary en donna lecture à M. Sazonof, ce dernier l'interrompit à rénumération d'une série d'attentats commis en Autriche- Hongrie et lui demanda s'il était vraiment prouvé qu'ils eussent tous leur origine à Belgrade. «Je fis ressortir qu'ils étaient une émanation des provocations serbes, >) déclare l'ambassadeur. (Livre Ronge austro-hongrois, n" i4-)

C'était, sous une autre forme, toujours le même grief contre la presse serbe. On a pu juger sa valeur. Il y avait, toutefois, ceci de particulier que. sur quatre attentats, un seul avait été commis en Bosnie-Herzégovine par un bosniaque. Les trois autres avaient été commis en Croatie par des Croates. Et, s'il y a parenté, il n'y a point identité entre les Serbes et les Croates, qui revendiquent chacun leur nationalité et dont les politiques ont été fort souvent divergentes.

« Le meurtre de François-Ferdinand, loin de pouvoir proGter la cause panserbe ne saurait que lui être nuisible parce que. sans parler même des périls qu'il crée, il va éloigner des Serbes orthodoxes les croates catholiques qui. sans qu'on sache trop pourquoi.

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justifier son action. Mais communiquer un dossier n'a de sens que si, en même temps, on donne à qui on le remet le loisir de l'étudier ; et, ce loisir, les Puissances ne l'avaient pas. En fait, elles ont reçu le dossier — celles qui l'ont reçu le plus tôt — le 27 juillet, donc après la rupture des rapports diplomatiques, la veille de la déclaration de guerre. D'où la nécessité, si l'Autriche-Hongrie acceptait l'idée d'une solution pacifique, de prolonger le délai imparti à la Serbie par l'ultimatum. Or, on sait quelle refusa avec une netteté brutale (').

Cette fin de non-recevoir n'était pas, toutefois, un obstacle absolu à la discussion, car l'Autriche, soucieuse de sauver dans une certaine mesure les apparences, soucieuse surtout de ménager l'opinion publique anglaise, ne croyait pas pouvoir faire suivre sa Note d'une immédiate déclaration de guerre, et manda même à Sir Edward Grey, «dans la plus stricte confidence » que la Note ne constituait pas un ultimatum véritable, mais « une démarche avec limitation de temps (-) ». Il était donc possible de discuter peu ou prou.

ont un vif sentiment d'afîeclion pour l'archiduc et placent sur sa tête leurs projets d'avenir.» Ernest De>is, La Guerre.

Voir Appendice n" 3.

(*) « Nous ne pouvons pas accorder de prolongation do délai.» Dépêche du comte Berchtold au baron Macchio. Livre Rouge auslro- hongrois, n° lo.

(^) Livre Rouge austro-hongrois, n° 18.

Cette dépéclie fut considérée comme un premier pas vers la conciliation.

M. Sazonot, dans la surprise et l'irritalion du premier moment, se contenta de demander pourquoi l'on s'était donné la peine de mettre le dossier à la disposition des Gouvernements du moment que l'on avait déjà remis la Note, et reçut cette réponse embarrassée : « Je lui dis que les résultats obtenus par notre propre enquête étaient suffisants pour justifier notre intervention dans une affaire concernant uniquement l'Autriche-Hongrie et la Serbie, et que nous étions prêts à fournir aux Puissances des renseignements complémentaires, dans le cas où ceux-ci les intéresseraient, parce que nous n'avions rien à dissimuler (') ».

Quelques efforts que fit l'ambassadeur pour embrouiller la question, il était clair que si Vi\ïïnire concernait exclusivement l'Autriche-Hongrie et la Serbie, elle n'intéressait pas l'Europe, car les deux mots ici sont synonymes. Dès lors, on voit mal pourquoi, de quel droit, l'Europe demanderait des « renseignements complémentaires » à l'Autriche-Hongrie, et pourquoi l'Autriche-Hongrie les donnerait. Le Ballplatz aurait-il un peu subtilement calculé que si les Puissances avaient la complaisance de se déclarer édifiées par ce supplément d'information, cela équivaudrait de leur part à approuver l'attitude de l'Autriche, et que si, au contraire, elles protestaient, on aurait toujours la ressource de leur objecter que ce n'était pas leur affaire (-)?

(') Livre Rouge aaslro- hongrois, n^i/j.

(-) En fuit, c'est bien là ce que semblent signifier les explications données le 25 juillet par le comte de Bcrchlold. « ?y'otre Note

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Quoi qu'il en soit, le ministre russe des Affaires Etrangères, fort sagement, ne persista pas dans son attitude première et, au cours delà même journée (24 juillet), après un conseil des ministres « d'une durée de cinq heures », il exposa à l'ambassadeur d'Allemagne que « la Russie exigerait que le dossier que l'on mettait à sa disposition fût soumis à un examende toutes les nations (') ». L'Autriche- Hongrie, appuyée par l'Allemagne, refusa.

On peut regretter aujourd'hui que la Triple-Entente n'ait pas insisté avec assez de force; qu'elle ne se soit pas, en dépit de toutes les résistances, maintenue sur ce terrain, qui était solide, où la diplomatie austro-hongroise se trouvait manifestement mal à l'aise ; et que, dans un esprit de conciliation, elle soit presque tout de suite passée à d'autres propositions qui, en fin de compte, eurent le même sort et ne présentaient pas toutes les mêmes avantages. Mais cette

adressée aux Puissances, écritil, ne s'était nullement proposé le but d'inviter celles-ci à faire connaître leur opinion sur la question ; elle n'avait, au contraire, que le caractère d'une information qui, selon nous, était un devoir de courtoisie internationale. D'ailleurs, nous considérons noire action comme une affaire ne concernant que nous et la Serbie. » Dépêche au comte Szapary. Livre Rouge austrohongrois, n" 21 .

Si la Note n'avait que le caractère d'une information, il est surprenant qu'elle promît des « explications complémentaires », au cas où les Puissances en désireraient. C'était, dans tous les cas, une façon de procéder d'une courtoisie un peu courte et d'une logique très paradoxale.

(') Dépêche du comte Szapary au comte Berchtold. Livre Rouge austro-hongrois, n° 16.

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erreur, née de l'erreur première qui consistait à reconnaître que le conflit austro-serbe devait être localisé, alors qu'il ne pouvait pas l'être, cette erreur procédait du désir ardent de maintenir la paix. Le refus de l'Autriche de la volonté de provoquer la guerre.

Cette volonté, ainsi marquée dès l'origine des négociations — et qui s'était attestée déjà par la rédaction de la Note — n'a pas, quoi qu'on en ait dit, un seul instant faibli. Elle est restée inflexiblement tendue vers le but qu'elle s'était assigné.

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CHAPITIIK VI

viais LA iiULnuu]^:

partir de ce moment, les événements se pressent. Mais il n'en tant pas déduire que la correspondance entre Vienne et Belgrade devienne plus abondante. Le comte Berclitold continue, du moins si l'on en croit le Livre Rouge, à laisser M. de Giesl sans instructions.

Le 22 juillet, en le chargeant de remettre la Note, il lui a intimé l'ordre de quitter Belgrade, dans le cas où le Gouvernement serbe, qui ne pouvait cependant s'attendre à de semblables exigences, ne lui donnerait i)as une acceptation (( sans réserves (') ». Il s'en tient à cette mesure et n'envisage aucune autre éventualité.

M. de Giesl, de son côté, pendant ces jours si pleins, n'a rien à dire. Rien le 22, rien le 23, rien le 24 1 II n'envoie pas un mot sur l'impression produite dans les milieux officiels et dans le public par la remise de l'ultimatum. « Témoins

(')L(ï're Rouge austro-hongrois, n° j.

Voir appendice n" 4-

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oculaires » et « hommes sûrs » lui font soudainement défaut. C'est seulement le 25 juillet qu'il renaît à la vie. Trois télégrammes portent cette date. Dans le premier, il informe le Ballplatz que les ministres ont délibéré, qu'on prépare un train pour la famille royale et la cour, que les fonds de la Banque nationale, les archives et les munitions sont transportés à l'intérieur du pays, que la garnison a quitté la ville en tenue de campagne et que ses collègues s'apprêtent à suivre le gouvernement à Niscli ('). Dans le second, il annonce que la mobilisation générale a été décrétée à trois heures de l'après-midi ;(-). Dans le troisième, expédié de Semlin, il écrit : « qu'à la suite d'une réponse insuffisante », il a quitté Belgrade avec le personnel de la légation (').

Le Gouvernement serbe s'est mis en sûreté. II a mobilisé. Tout aussitôt on s'eflorce à Vienne d'exploiter contre lui ces mesures d'élémentaire prudence, de les dénoncer à l'Europe comme des provocations. Cela « prouve qu'à Belgrade on ne penchait pas vers un règlement pacifique de la question (^))), écrit, le 25 juillet, le comte Berchtold, pour armer son ambassadeur à Londres contre les observations de Sir Edward Grey, qui insiste sur le « ton conciliant » de la réponse et juge qu'elle devrait être acceptée.

(') Livre Rouge auslro-hongrois, n° ii.

(-) Livre Rouge austro-hongrois, n" 23.

(') Livre Rouge austro-hongrois, n" 2^.

Voir appendice n° 5.

(*) Dépêche au comte MciisdorlV. Livre Rouge austro-hongrois, n° 29.

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