A LA SERBIE
LA version de rAutriche-Hongrie est qu'on l'a contrainte à la guerre. Elle l'a dit, l'a répété, le répète encore sans lassitude. Elle a été contrainte par la Serbie à la guerre avec la Serbie, par la Triple Entente à la guerre avec la Triple Entente.
Contre la Serbie, on a vu ses griefs. On a pu les juger. Mais, au point où nous en sommes, ne les discutons plus. Admettons qu'ils soient fondés.
Admettons que sa politique à l'égard du petit royaume
voisinait toujours été juste et bienveillante ; qu'elle n'ait
! jamais eu pour lui que des pensées amicales ; qu'elle ait
i constamment repoussé avec horreur toute idée d'entraver
I son développement économique et sa croissance ; qu'elle
ait vu ses progrès et ses victoires d'un œil favorable ;
qu'elle n'ait pas une minute accueilli la pensée de l'asservir
ou de le dépouiller ; qu'elle ait de bonne foi estimé que
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l'occupation de la Bosnie-Herzégovine, puis son annexion étaient en réalité des marques d'attachement et de désintéressement ; qu'ellese soit enfin montrée dans l'histoireindulgenteet douce comme unegrande sœur ; et que, malgré tant de preuves dafFection pure, elle ait été rebutée de la plus grossière façon. Admettons même que l'acte d'accusation dressé contre le voisin si ingrat puisse être considéré comme établi ; que les crimes dont on donne la longue énumération soient démontrés. Admettons que des fonctionnaires, des officiers, des membres du Gouvernement, si l'on veut, aient eu une part de responsabilité, de complicité dans l'attentat de Serajevo. Admettons qu'il fût nécessaire à la grandeur, à la sécurité, à l'existence de l'Autriche-Hongrie que des mesures énergiques fussentprises pour mettre fin à l'agitation qui la menaçait, que des garanties fussent assurées. Admettons enfin que, dans son sens général, la Note était justifiée et qu'il y avait un intérêt de premier ordre à en maintenir les exigences.
Il n'en ressortira pas moins des faits, avec la clarté de l'évidence, que l'Autriche-Hongrie n'a été contrainte à la guerre ni avec la Serbie, ni avec la Triple Entente, qu'elle ment, qu'elle a fait la guerre parce qu'elle voulait la guerre ; il n'en ressortira pas moins des faits que la Triple Entente a multiplié les efforts pour sauver la paix et que la Serbie l'a aidée dans cette entreprise par des concessions infinies.
La première tentative de la Triple-Entente est peut-être la plus caractéristique, en ce sens que c'est celle qui permet le mieux d'apprécier de quel côté sont la bonne
l'ilOI.fJNGATION DU DELAI A I.A SERBIE 185
volonté et la bonne loi. La liste est longue des propositions par lesquelles l'Angleterre, la Russie, la France ont essayé d'écarter de l'Europe l'inimense catastrophe, dont les effets se développent encore aujourd'hui. Mais il n'y en a aucune, senible-t-il, qui mette dans un relief aussi accusé que la première le parti pris austro-hongrois de n'entendre à rien, de résoudre le conflit par les armes, quelles que fussent les conséqunces probables de celle politique agressive,
Celle proposition de la Triple Entente était cependant très modeste. Elle consistait à demander une prolongation du délai fixé dans l'ultimatum.
On sesouvientque. dès le 23juillet, —avant de connaître les formidables exigences autrichiennes,— Sir Edward Grey avait montré l'inutilité et le péril d'une limite de temps, que l'on serait toujours libre d'introduire plus lard, si la Serbie se dérobait (^).
Le 2-i juillet, le ministre anglais insiste dans une conversation avec le comte Mensdorfl. La limite de temps, et surtout « une limite si courte » était « très regrettable (-) ». Un peu plus tard dans l'après-midi, au cours d'un entretien avec l'ambassadeur d'Allemagne, il émet le vœu que l'Autriche ne précipite pas son action militaire « et de gagner ainsi plus de temps (') ».
(') Dépôchc de Sir Edward Grey h Sir M. de Bunsen. Corrrespondance britannique, n" 3.
(-) Du même au même. Correspondance britannique, n" 5
(^) Dépêche de Sir Edward Grey h Sir H. Rumbold. Correspondance britannique, n° 1 1.
Il est à noter que la réponse du prince Lichnowsky fut peu en-
Mais Sir Edward Grey ne se contentait pas de protester contre un procédé si discutable, il se préoccupait aussi de parer au danger. Tout de suite il lui parut que la seule chance d'exercer avec succès une influence modératrice était une intervention simultanée à Vienne et à Petersbourg des quatre grandes Puissances désintéressées : Allemagne, France, Italie, Angleterre ('). Toutefois, il était trop certain, comme l'observait M. P. Cambon, que cette intervention ne pourrait se produire avant l'expiration du délai {^). Les Cabinets ne parviendraient certainement pas à se mettre d'accord en quelques heures sur le fond et la forme. Il fallait trouver un moyen d'action plus rapide. Une démarche immédiate Jà Vienne répondait à cette nécessité. M. P. Cambon la proposa (').
couragcante. Il déclara tout de suite, en efTct, « que l'on pouvait s'attendre à ce que l'Autriche se mît en marche une fois la limite de temps expirée, à moins que la Serbie ne pût donner une acceptation sans réserve, in loto, des demandes autrichiennes ».
(') Dépêche de Sir Edward Grey à Sir F. Bertie. Correspondance britannique, n" lo. Et à Sir H. Rumbold, n" 1 1.
(^) Dépêche de Sir Ed^Yard Grey à Sir F. Bertie. Correspondance britannique, n" lo.
Celle opinion dcl'ambassadeur de France était, du reste, partagée par Sir Edv.ard Gx'cy. « Le danger inmiédiat, écrivait-il à Sir H. Rumbold, était qu'en quelques heures l'Autriche pouvait envahir la Serbie et l'opinion russo-slave pourrait demander que la Russie allât au secours de la Serbie. » Correspondance britannique, n' ii.
Ce danger ne fut évité que par la sagesse de l'opinion en Russie.
(") (( L'inqwrtant était de gagner du temps par une médiation à
t*ROLO\GATION DU DKLAI A LA SERBIE 18/
Malheureusement, on ne crut pas au Foreign Office que les intérêts anglais et surtout l'opinion publique anglaise permissent cette initiative du Royaume-Uni. On y restait attaché à l'idée étrange, et, dans tous les cas, invraisemblement optimiste, qu'il serait encore possible de localiser
I le conflit et que le dernier mot de la sagesse, pour la
I Grande-Bretagne, était de ne pas entrer, si peu que ce soit,
I dans une querelle balkanique (').
I Cet état d'esprit, d'une si remarquable outrance pacifique, est exprimé de la façon la plus nette dans une dépêche de Sir Edward Grey au chargé d'affaires de Grande- Bretagne à Belgrade. «Il est impossible de dire, écrit-il le 24 juillet, si, à l'expiration de la limite de temps, une action militaire de l'Autriche peut être écartée par autre chose que l'acceptation sans condition de ses demandes. Mais la seule chance paraît être d'éviter un refus absolu et de répondre favorablement à autant de demandes que le permet
! Vienne. » Dépêche de Sir Edward Grey à Sir F. Berlie. Correspon-
I dance britannique, xi" lo.
(') « Les Anglais de 1914. écrit M. Auguste Gauvain, étaient presque unanimes à désirer le maintien de la paix ; la plupart ne se souciaient pas de la Serbie, beaucoup répugnaient à marcher avec la Russie, quelques-uns n'aimaient pas la France ; mais tous, sans exccplion, voulaient conserver à leur pays la maîtrise de la mer et empêcherrétablissementd'une hégémonie en Europe. Dans la crise qui s'ouvrait, ils se décideraient donc pour l'abstention ou l'action suivant que le « châtiment » de la Serbie resterait une opération locale ou qu'elle tendrait à renverser l'équilibre. Tout le reste ne comptait pas. » Les origines de la Guerre européenne, p. ili'S.
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la limite de terrlps. Le ministre de Serbie ici a prié le Gouvernement de Sa Majesté d'exprimer ses vues ; mais je ne puis assurer la responsabilité de dire plus que je ne dis cidessus, et je n'aime même pas le dire sans connaître ce que disent à Belgrade les Gouvernements française! russe ('). » A Paris, on ne pensait pas très différemment. M. Berthelot, qui s'eflorcc à l'optimisme, émet l'opinion que le terme de quarante-huit heures constitue peut-être « plutôt une mise en demeure qu'un ultimatum proprement dit (-) ». M. Bienvenu-Martin, envisageant l'hypothèse où la Serbie donnerait dans sa réponse des preuves de bonne volonté, dit qu'on ne comprendrait pas que l'Autriche refusât de se prêter « à la conversation (') ». Il est, d'ailleurs, tout prêt à accepter l'idée d'une médiation des Puissances, au cas où il y aurait « possibilité de conflit entre l'Autriche et la Russie (*) ».
(') Dépêche à M. Grackhanthorpe. Correspondance britannique, n° 12.
Comme il est assez naturel, cette timidilc du ministre gagna le chargé d'aiïalres. Dans sa réponse à Sir Edward Grey, il déclare que les ministres français et russes n'ayant pas encore reçu d'instructions, il s'est Ini-niêmc abstenu d'offrir des conseils au Gouvernement serbe. Correspondance britannique, n" 23.
Mais, en réalité, ce n'était pas à Belgrade qu'il était nécessaire d'agir. On y était tout porté à la conciliation.
(2) Dépêche de M. Bienvenu-Martin à M. Viviani, Livre Jaune, n- 28.
(3) Dépêche de M. Bienvenu-Martin à M. Viviani. Livre Jaune, n" 38.
(') Du même au même. Livre Jaune, n" 34-
PUOLONGATION UV DIÎLAI A LA SEIUJII-, 189
Donc, par le ministre français comme par le ministre anglais, les intérêts serbes, non sans regret, à coup sur, sont à peu près écartés du débat. A Paris et à Londres on pense de mtMne (jue si, vaille que vaille, le conflit soulevé par la Note peut être réglé entre l'Autriche et la Serbie, on devra s'en montrer fort heureux, quelle que soit la solution, et même si elle est injuste. La paix de l'Europe avant tout. A Paris comme à Londres on est fermement résolu à ne courir les dangers d'une intervention que si la paix de l'Europe se trouve menacée par une querelle austro-russe ; et. à Paris comme à Londres, on s'applique à croire que cette querelle n'est pas inévitable.
Natureïlement, on n'avait pas tout à fait la même façon d'envisager les choses à Petersbourg ; et rien mieux que ce désaccord ne justifie la Triple Entente de l'accusation d'avoir sournoisement cherché la guerre.
Tandis que Sir Edward Grey et AL Bienvenu-Martin s'ingénient à découvrir de subtils moyens d'agir à Vienne, sans que leur action y soit cependant sentie, et d'exercer une pression si douce qu'elle puisse être niée, M. Sazonof adresse au Ballplatz, transmet à toutes les chancelleries, une note précise, modérée, plus modérée qu'on n'était en droit de l'espérer, mais enfin qui est une intervention.
Ce document est d'une telle importance qu'il importe de le citer en entier : « La communication du Gouvernement austro-hongrois aux Puissances, le lendemain de la présentation de iultiniatum à Belgrade ('), ne laisse aux puis-
(') 11 n'était |)as inutile de signaler ce manque rie oourfoisie
190 l' AUTRICHE A VOULU LA GRANDE GUEHRE
sances qu'un délai tout à fait insuffisant pour entreprendre quoi que ce soit d'utile pour l'aplanissement des complications surgies. Pour prévenir les conséquences incalculables et également néfastes pour toutes les Tuissances qui peuvent suivre le mode d'action du Gouvernement austrohongrois, il nous paraît indispensable qu'avant tout le délai donné à la Serbie pour répondre soit prolongé. L'Autriche-Hongrie se déclarant disposée à informer les puissances des données de l'enquête sur lesquelles le Gouvernement impérial et royal base ses accusations, devrait leur donner également le temps de s'en rendre compte. En ce cas, si les puissances se convainquaient du bien fondé de certaines des exigences autrichiennes, elles se trouveraient en mesure de faire parvenir au Gouvernement serbe des conseils en conséquence. Un refus de prolonger le terme de l'ultimatum priverait de toute portée la démarche du Gouvernement austro-hongrois et se trouverait en contradiction avec les bases mêmes des relations internationales ('). »
qui avait pour résultat, et pour but, de restreindre encore le temps nécessaire à une intervention diplomatique.
(') Livre Orange russe, n° 4-
L'idée première de cette Note semble avoir été suggérée à M. Sazonof par Sir G. Buclianan, au cours du mémorable entretien qu'il eut avec lui et avec M. Paléologue, le matin du aA juillet. Sir G. Buchanan, rendant compte à Sir Edward Grey, écrit : « j'ai dit qu'il me paraissait que le point important était d'étendre la limite de temps, et que la première cliose à faire était de faire peser sur l'Autriche une influence .ayant ce but en vue ». Correspondance britannique, n° 6.